ARTICLE VL
Foiblesie de t homme; incerlHude de ses connoiisances naturelles.
Ce qui m'étonne le plus est de voir que tout le monde n'est pas étonné de sa foiblesse. On agit sérieusement, et chacun suit sa condition, non pas parcequ'il est bon en effet delà suivre, puisque la mode en est, mais comme si chacun savoit certainement où est la raison et la justice. On se trouve déçu à toute heure ; et, par une plaisante humilité , on croit que c'est sa faute , et non pas celle de l'art qu'on se vante toujours d'avoir. Il est bon qu'il y ait beaucoup de ces gens-là au monde , afin de montrer que l'homme est bien capable des phis extravagantes opinions , puisqu'il est capable de croire qu'il n'est pas dans cette foiblesse naturelle et inévitable, et qu'il est , au conti^re , dans la sagesse naturelle.
La foiblesse de la raison de l'homme parott bien davantage en ceux qui ne la oonnoissent pas qu'en ceux qui la oonnoissent. Si on est trop jeune , on ne juge pas bien. Si on est trop vieux, de même. Si on n'y songe pas assez , si on y songe trop , on s'entête , et l'on ne peut trouver la vérité. Si l'on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait , on en est encore tout prévenu^ Si trop long-temps après , on n'y
PENSÉES DE PASCAL
entre plus. U n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu de voir les tableaux : les autres sont trop près , trop loin , trop liant , trop bas. La perspective l'assigne dans l'art de la peinture. Hais dans la vérité et dans la morale, qui l'assignera?
Cette maltresse d'erreur , que Fon appelle fantaisie et opinion , est d'autant plus fourbe , qu'elle ne l'est pas toujours; car elle seroit règle infaillible de la vérité, si elle letoit infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant de même caractère le vrai et le faux.
Cette superbe puissance, ennemie de la raison , qui se plait à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes cbo* ses, a établi dans l'homme une seconde nature. Elle a ses heureux et ses malheureux ; ses sains, ses malades; ses riches, ses pauvres; ses fous et ses sages : et rien ne nous dépite davantage que de voir qu'elle remplit ses hôtes d'une satisfaction beaucoup plus pleine et entière que la raison : les habiles par imagination se plaisant tout autrement en eux-mêmes que les prudents ne peuvent i^isonnablement se plaire. Ils regai^ dent les gens avec empire; ils disputent avec hardiesse et confiance; les autres avec crainte et défiance : et cette gaieté de visage leur donne souvent l'avantage dans l'opinion des écoutants, tant les sages imaginaires ont de faveur auprès de leurs juges de même nature! Elle ne peut rendre sages les fous; mais elle les rend contents, à l'envi de la raison, qui ne peut rendre ses amis que misérables. L'une les comble de gloire, l'autre les couvre de honte.
Qui dispense la réputation? qui donne le respect et la vénération aux personnes , aux ouvrages, aux grands, sinon l'opinion? Combien toutes les richesses de la teire sont-elles insuffisantes sans son consentement !
L'opinion dispose de tout; elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde. Je voudrois de bon cœur voir le livre italien, dont je ne connois que le titre, qui vaut lui seul bien des livres. Délia opimone, reginadetmondo. J'y souscris sans le connottre, sauf le mal, s'il vena.