‹ Moralistes françoisChapitre 192 sur 309 · SUR DIVERS SUJETS · texte numérisé non relu

SUR DIVERS SUJETS

Sur le Pyrrhonisme *,

Qui doute a une idée de la certitude, et par conséquent reoonnoft quelque marque de la vérité. Mais parceque les premiers principes ne peuvent se démontrer, on s'en délie ; on ne fait pas attention que la démonstration n'est qu'un raisonnement fondé sur l'évidence. Or, les premiers principes ont l'évidence par eux-mêmes, et sans raisonnement ; de sorte qu'ils portent la marque de la certitude la plus invincible. I.*es pyrrhoniens obstinés affectent de douter que l'évidence soit signe de vérité ; mais on leur demande : Quel autre signe en desirez-vous donc? Quel autre a'oyez-vous qu'on puisse avoir? Vous en formez- vous quelque idée?

On leur dit aussi : Qui doute pense , et qui pense est : et tout ce qui est vrai de sa pensée l'est aussi de la chose qu'elle représente , si cette chose a I être ou le reçoit jamais. Voilà donc déjà des principes irréfutables : or, s*il j a quelque principe de cette nature , rien n*empéche

> Jean^Pierre de Crouzas. mort en 1748, est l'auteur d'uik Traité sur le beau , en deux volumes , et beaucoup trop long. F.

« PjTriion, philosophe grec, vivoit vers l'an 300 de l'ère chrétienne ; il chercha toute sa vie la vérité , et ne voulut jamais convenir de l'avoir trouvée. C'est de lui que prirent leur nom les pyrrhoniens ou sceptiques , et la secte du pyrrhonisme. F.

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qu'il y en ait plusieurs. Tous œux qui porteront le môme caractère auront infailliblement la même vérité : il n'en seroit pas autrement quand notre vie ne seroit qu'un songe ; tous les fantômes que notre imagination pourroit nous figurer dans le sommeil, ou n'auroient pas l'être , ou l'auroient tel qu'il nous parott. S'il existe hors de notre imagination une société d'hommes foibles » telle que nos idées nous la représentent, tout ce qui est vrai de cette société imaginaire 9 le sera de la société réelle» et il y aura dans cette société des qualités nuisibles , d'autres estimables ou utiles, etc. ; et par conséquent des vices et des veitus. Oui , nous disent les pyrrhoniens : mais peut-être que cette société n'est pas; je réponds : Pourquoi ne seroit-elle pas, puisque nous sommes? Je suppose qu'il y eût là-dessus quelque incertitude bien fondée, toujours serions-nous obligés d'agir comme s'il n'y en avoit pas. Que sera-ce si cette incertitude est sensiblement supposée? Nous ne nous donnons pas à nous-mêmes nos sensations ; donc il y a quelque chose hors de nous qui nous les donne : si elles sont fidèles ou trompeuses ; si les objets qu'elles nous peignent sont des illusions ou des vérités, des réalités ou des apparences , je n'entreprendrai point de les démontrer. L'esprit de l'homme qui ne connott qu'imparfoitement , ne sauroit prouver pariisûtement ; mais rimpeifection de ses connoissanoes n'est pas plus manifeste que leur réalité ; et s'il leur manque quelque chose pour la conviction du côté du raisonnement, l'instinct le supplée avec usure. Ce que la réflexion trop foible n'ose décider , le sentiment nous force de le croire. S'il est quelque pyrrhonien réel et parfait parmi les hommes, c'est dans l'ordre des intelligences un monstre qu'il fout plaindre. Le Pyrrhonisme pariait est le délire de la raison, et la production la plus ridicule de l'esprit humain >.

Sur la nature et ta coutume.

Les hommes s'entretiennent volontiers de la force de la coutume, des effets de la nature ou

» S'GnYeaaiide , dans son Traité des Syllogismes . réduit . 4 très peu de chose prés . aux mtoies termes, ses arguments contre les pyrrtumiens. B.

de l'opinion : peu en parlent exactement. Les disparitions fondamentales et originelles de d»que être forment ce qu'on appelle sa nature. Une longue habitude peut modifier ces dispoàtions primitives ; et telle est quelquefois sa force qu'elle leur en substitne de nouvelles plus constantes, quoique absolument opposées : de sorte qu'elle agit ensuite comme cause première, et foit le fondement d'un nouvel être; d'où est venue cette conclusion très littérale, qu'elle étoit une seconde nature; et cette autre pensée plus hardie de Pascal : que ce que nous prenons pour la nature n'est souvent qu'une première coutume ; deux maximes très vérit^les. Toutefois, avant qu'il y eût une première coût urne, notre ame existoit , et avoit ses inclinations qui {ondoient sa nature; et ceux qui réduisent tout à l'opinion et à l'habitude, ne comprennent pas ce qu'ils disent : toute coutume suppose antérieurement une nature , toute erreur une vérité. 11 est vrai qu'il est difficile de distinguer les principes de cette première nature de ceux de l'éducation ; ces principes sont en si grand norotNV et si compliqués, que l'esprit se perd à les suivre, et il n'est pas moins malaisé de démêler ce que l'éducation a épuré ou gâté dans le naturel. On peut remarquer seulement que ce qui nous reste de notre première nature est plus véhément et plus fort que ce qu'on acquiert par étude, par coutume et par réflexion : parceque l'effet de l'art est d'affoiblir, lors même qu*il polit et qu'il corrige ; de sorte que nos quaKlés acquises sont en même temps plus parfaites et plus défectueuses que nos qualités naturdles; et cette foiblesse de l'art ne procède pas seulement de la résistance trop forte que fait la nature, mais aussi de la propre imperfection de ses principes, ou insuffisants, ou mêlés d'erreur. Sur quoi cependant je remarque , qu'à l'égard des lettres^ Tart est supérieur au génie de beaucoup d'artistes qui, ne pouvant atteindre b hauteur des règles et les mettre toutes en œuvre , ni rester dans leur caractère qu'ils trouvent trop bas , ni arriver au beau naturel , de- | meurent dans un milieu insupportable , qui est l'enflure et l'affectation , et ne suivent ni l'art ni la nature. La longue habitude leur rend propre ce caractère forcé; et à mesure qu'ils s'âoi- | gnent davantage de leur naturel, ils croient

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nature : don incomparable » qui n'ap* qu'à ceux que la nature même inspire lus de force. Hais telle est Terreur qui ) ; et malheureusement rien n'est plus î que de voir les hommes se fonner par par coutume un instinct particulier, et r ainsi, autant qu'ils peuvent, des lois s et originelles de leur être : comme si la 'avoit pas mis entre eux assez de dif¥ésans y en ajouter par l'opinion. De là e leurs jugements se rencontrent si ra- Les uns disent : Cela est dans la nature de la nature, et les autres tout au cony en a qui rejettent , en fait de style ^ itions soudaines des Orientaux, et les

I hardiesses de Bossuet'; l'enthousiasme i la poésie ne les émeut pas ; ni sa force larmonie , qui charment avec tant de e ceux qui ont de l'oreille et du goût, dent ces dons de la nature, si peu ordioomme des inventions forcées et des nagination, tandis que d'autres admiiphase comme le caractère et le modèle lU naturel. Parmi ces variétés inexplile la nature ou de l'opinion , je crois mtume dominante peut servir de guide ui se mêlent d'écrire ; parcequ'elle vient ure dominante des esprits , ou qu'elle la s règles , et forme le goût et les mœurs :

qu'il est dangereux de s'en écarter, ne qu'elle nous parolt manifestement

II n'appartient qu'aux hommes extraorde ramener les autres au vrai , et de les r à leur génie particulier ; mais ceux qui oient de là que tout est opinion , et qu'il

nature ni coutume plus parfaite l'une tre par son propre fonds , seroient les >nséquents de tous les hommes.

NuUe jouissance sans acAon,

qui considèrent sans beaucoup de réles agitations et les misères de la vie S en accusent notre activité trop em- , et ne cessent de rappeler les hommes

» Béni^M BoMoet, érèque de Condom. pu» de mniteul704. B.

au repos et à jouir d'eux-mêmes *. Ils ignorent que la jouissance est le fruit et la récompense du travail ; qu'elle est elle-même une action ; qu'on ne sauroit jouir qu'autant que l'on agit, et que notre ame enfin ne se possède véritablement que lorsqu'elle s'exerce tout entière. Ces feux philosophes s'empressent à détourner l'homme de sa fin, et à justifier l'oisiveté; mais la nature vient à notre secours dans ce danger. L'oisiveté nous lasse plus promptement que le travail , et nous rend à l'action , détrompés du néant de ses promesses; c'est ce qui n'est pas échappé aux modérateurs de systèmes, qui se piquent de balancer les opinions des philosophes et de prendre un juste milieu. Ceux-ci nous permettent d'agir, sous condition néanmoins de régler notre activité et de déterminer selon leurs vues la mesure et le choix de nos occupations; en quoi ils sont peut-être plus inconséquents que les premiers, car ils veulent nous f^re trouver notre bonheur dans la sujétion de notre esprit ; effet purement surnaturel , et qui n'appartient qu'à la religion, non à la raison. Mais il est des erreurs que la prudence ne veut pas qu'on approfondisse.

De la certitude des principes.

Nous nous étonnons de la bizarrerie de certaines modes , et de la barbarie des duels ; nous triomphons encore sur le ridicule de quelques coutumes, et nous en faisons voir la force. Nous nous épuisons sur ces choses conune sur des abus uniques , et nous sommes environnés de préjugés sur lesquels nous nous reposons avec une entière assurance. Ceux qui portent plus loin leurs vues remarquent cet aveuglement ; et entrant là-dessus en défiance des plus grands principes , concluent que tout est opinion ; mais

> Le p. CharieiLa OoUen, daoMUPréfaeê dé VBUtùirt éU VÉdit de l'empereur de la ckine, doniie cette monde ans brachmanes , qu*U appdle braméoei. Us pooneat si loin , dit41 , rapadiie oa rindUVérenoe , à laqneUe ils rapportent toute la saiih teté, qa'tt fautdoreuir pierre ou statue pour en acquérir la po^ Section. Non seulement ils eoMisnent que le sage ne doit avoir aucune passion, mais qu'U ne lui est pas permis daroir même un désir; de sorte qu'il doit continuellement s'appliquer à ne Tooloir rien . à ne sentir rien . à bannir si loin de son cqirit tonte Idée de vertu et de sainteté . qu'U n'y ait rien en lui de contraiM à U paifUte quiétude de Tame. F.

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ib nMMUrent à leur tour par là les lîinites de leur esprit. L'être et la vérité nétant, de leur aveu, qutnoméme chose sous deux expressions» il faut tout réduire au néant ou admettre des vérités indépendantes de nos conjectures et de nos frivoles discours. Or, s'il y a des vérités réelles, comme il me paroît hors de doute, il s'ensuit qu'il y a des principes qui ne peuvent être arbitraires; la difficulté, je l'avoue, est à les connoflre ^ Mais pourquoi la même raison qui BOUS fait discerner le faux, ne pourroit*eUe nous conduire jusqu'au vrai? L'ombre est-elle plus sensible que le corps, l'apparence que la réalité? Que coonoissons-nous d'obscur par sa nature, sinon l'erreur? Que oonnoissons-nous d'évident, sinon la vérité? N'esinoe pas l'évidencede (a vérité qui nous fait discerner le foux , comme le jour marque les ombres? Et qu'est-ce en un mot que la connoissance d'une erreur, sinon la découverte d'une vérité? Toute privation suppose nécessairement une réalité ; ainsi la certitude est démontrée par le doute, la soionoe par l'ignorance , et ia vérité par l'erreur.

Du défaut de la fÀupart des choses.

Le défaut de la plupart des choses dans la poésie, la peinture, l'éloquence, le raisonnement, etc. , c'est de n'être pas à leur place. De là le mauvais (enthousiasme ou l'emphase dans le discours, les dissonances dans la musique ', la confusion dans les tableaux , la fausse politesse dans le monde, ou la froide plaisanterie. Qu'on examine la morale même^ la profusion n'est-elle pas aussi le plus souvent une générosité hors de sa pbce; la vanité, une hauteur hors de sa place '; l'avarice, une prévoyance hors de sa place? la témérité, une valeur hors de sa place , etc. ? La plupart des choses ne sont fortes ou fotbles , vicieuses ou vertueuses , dans kl nature ou hors de la nature , que par cet endroit : pn m laisseroit rien à la plupart des

• U fout . Je crois, (2« le* ammoHrf, S.

« Les dissonances dams la musique ne sont pas on débiit , éL font souTent teauté. II faiiiroit ici diseordanees.

» Ce n'est pat , ]e crois , uoe hauteur, mais rni orgueil hors de sa place. La hauteur n'est Jamais bien placée ; au lieu qu'on dit un orgueil Men placé, un juste on noble orgueil, s.

hommes, si Ton reiraiicfaoit de leur vie tout œ qui n'est pas à sa place, et ce n'est pas en tous défont de jugement , mats impuissance d*assor^ tir les choses.

De Came.

Il sert peu d'avoir de l'esprit lorsqu'on n a point d'ame. C'est l'anie qui forme l'esprit et qui lui donne Tessor ■ ; c'est elle qui doinioe dans les sociétés , qui fait les orateurs , les négociateurs, les ministres, les grands hommes, les conquérants. Voyez comme on vit dans le monde. Qui prime chez les jeunes gens , chez les femmes, chez les vieillards, chez les hommes de tous les états, dans les cabales et dans les partis? Qui nous gouverne nous-mêmes, est-ce l'esprit ou le cœur? Faute de foire cette reflexion, nous nous étonnons de l'élévation de quelques hommes, ou de l'obscurité de quelques autres, et nous attr3)uons à la fatalité ce don t nous trouverions plus aisément la cause dans leur caractère ; mais nous ne pensons qu'à l'esprit, et point aux qualités de î'ame. Cependant c'est d'elle avant tout que dépend notredestinée: on nous vante en vain les lumières d'une belle imagination ; je ne puis ni estimer , ni aimer» ni haïr, ni craindre ceux qui n'ont que de l'esprit.

vn.

Des romans.

Le faux en lui-même nous blesse et n*a pas de quoi nous loucher. Que croyez-vous qu'on cherche si avidement dans les fictions? L'image d'une vérité vivante et passionnée.

Nous voulons de la vraisemblance dans les fables mêmes , et toute fiction qui ne peint pas la nature est insipide.

Il est vrai que l'esprit de la plupart des bomtnes a si peu d'assiette, qu'il se laisse entraîner au merveilleux, surpris par l'apparence du grand. Mais le faux, que le grand leur cache dans le merveilleux, les dégoûte au moment qu'il se laisse sentir; on ne relit point un romao '.

> Je crois que dirige vaudroit mieux. Former est vagur rt impropre. S.

* Cette assertion est trop générale. Beaucoup de sens ont nto Tëlénutque, Clarisse, Grandisson, et les poèmes dUanére

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pte les gens d'une imagiiiatioii frivole ëe , qui trouvent dans ces sortes de leostoire de leurs pensées et de leurs chi- !eux-ci , s*ils s'attachent à écrire dans , travaillent avec une fecilité que rien car ils portent la matière de Touvrage * fonds ; mais de semblables puérilités ; leur place dans un esprit sain; il ne icrire, ni les lire.

lonc que les premiers s'attachent aux qu'on leur reproche» c*est parcequ*ils it une image des illusions de leur es* âr conséquent quelque chose qui tient é, à leur égard ; et les autres qui les » c'est parcequ'ils n'y reconnoissent actère de leurs sentiments : tant il est I de tous les côtés que le faux connu oûte^ et que nous ne cherchons tous que la vérité et la nature ^

Vin.

Contre la médioaité.

pouvoit dans la médiocrité n'être ni ni timide, ni envieux, ni flatteur, ni é des besoins et des soins de son état , 3 dédain et les manières de tout ce qui ironne concourent à nous abaisser; si t alors s*élever, se sentir, résister à la il... Mais qui peut soutenir son esprit eur au-dessus de sa condition ? Qui mver des foiblesses que la médiocrité «soi?

» conditions émînentes, la fortune au is dispense de fléchir devant ses idoles, dispense de nous déguiser, de quitter ractère, de nous absorber dans les e nous élève sans peine au-dessus de » et nous met au niveau dt) grand, et ommesnés avec quelques vertus, les !t les occasions de (es employer sont

de nvème qu'on ne peut jouir d*une >rtune avec une ame basse et un petit 1 ne sauroit jouir d'un grand génie ni

. dont les fictions sont bien plus éloignées de la Té-

omansde l'immortel Richaridson. F.

m iraimpre poar fd Iti uns id léi tmiret. S.

d'une grande ame , dans une fortune médiocre.

Sur la noblesse.

La noblesse est un héritage, comme For et les diamants. Ceux qui regrettent que la con^ sidération des grands emplois et des services passe au sang des hommes illustres , accordent davantage aux hommes riches, puisqu'ils ne contestent pas à leurs neveux la possession de leur fortune bien ou mal acquise. Mais le peu|de en juge autrement; car au lieu que la fortune des gens riches se détruit par la dissipation de leurs enfants, la considération de h noblesse se conserve après que la mollesse en a souillé la source. Sage institation qui , pendant que le prix de l'intérêt se consume et s'appauvrit, rend la récompense de la vertu éternelle et ineffaçable!

Qu'on ne nous dise donc plus que la mémon-e d'un mérite doit céder à des vertus vivantes. Qui mettra le prix au mérite? C'est sans doute à cause de cette difficulté , que les grands , qui ont de la hauteur, ne se fondent que sur leur naissance, quelque opinion qu'ils aient de leur génie. Tout cela est très raisonnable, si Ton excepte de la loi commune de certaÎMi talents qui sont trop aunlessus des règles.

Sur la fortune.

Ni le bonheur ni le mérite seul ne font l'élévation des hommes. La fortune suit l'occasion qu'ils ont d'employer leurs talents. Mais il n'y a peut-être point d'exemple d'un homme à qui le mérite n'ait servi pour sa fortune ou contre l'adversité ; cependant la chose à laquelle un homme ambitieux pense le moins, c'est à mériter sa fortune. Un enfant veut être évêque , Veut être roi, conquérant, et à peine il connolt l'étendue de ces noms. Voilà la plupart des hommes; ils accusent continuellement la fortune de caprice, et ils sont si foibles, qu'ils lui abandonnent la conduite de leurs prétentions , et qu'ils se reposent sur elle du succès de leur ambition.

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Contre la vanité.

La chose du monde la plus ridicule et la plus inutile , c*est de vouloir prouver qu'on est aimable y ou que l'on a de l'esprit. Les hommes sont foit pénétrants sur les petites adresses qu'on emploie pour se louer ; et soit qu'on leur demande leur suffrage avec hauteur^ soit qu'on tâche de les surprendre » ils se croient ordinairement endroit de refuser ce qu'il semble qu'on ait besoin de tenir d'eux. Heureux ceux qui sont nés modestes , et que la nature a remplis d'une noble et sage confiance ! Rien ne présente les hommes si petits à l'imagination , rien ne les feit paroitre si foibles que la vanité. Il semble qu'elle soit le sceau de la médiocrité ; ce qui n'empêche pas qu'on n'ait vu d'assez grands génies accusés de cette fûiblesse , le cardinal de Retz, Montaigne, Cicéron, etc. Aussi leur at-on disputé le titre de grands hooomes, et non sans beaucoup de raison.

xn.

Ne point sortir de son caractère.

Lorsqu'on veut se mettre à la portée des autres hommes , il fiaut prendre garde d'abord à ne pas sortir de la sienne : car c'est un ridicule insupportable y et qu'ils ne nous pardonnent point; c'est aussi une vanité mal entendue de croire que l'on peut jouer toute sorte de personnages , et d'être toujours travesti. Tout homme qui n'est pas dans son véritable caractère n'est pas dans sa force : il inspire la défiance y et blesse par l'affectation de cette supériorité. Si vous le pouvez, soyez simple, naturel, modeste , uniforme ; ne parlez jamais aux hommes que de choses qui les intéressent , et qu'ils puissent aisément entendre. Ne les primez point avec faste. Ayez de l'indulgence pour tous leurs défauts, de la pénétration pour leurs talents, des égards pour leurs délicatesses et leurs préjugés, etc. Voilà peut-être comme un homme supérieur se monte * naturellement et sans effort à la portée de chacun. Ce n'est pas la marque d'une grande habileté d'employer beau-

> Se monlé. Il fout se met. M.

coup de finesse, c'est Timperfectioii de la nature, qui est l'origine de l'art.

xm.

Du pouvoir de l'acHvité.

Qui considérera d'où sont partis la plupart des ministres verra ce que peut le génie , l'ainbition et l'activité. Il faut laisser parler le monde, et souffrir qu'il donne au hasard l'honneur de toutes les fortunes, pour autoriser sa mollesse. La nature a marqué à tous les hommes, dans leur caractère, la route naturelle de leur TÎe, et personne n'est ni tranquille , ni sage , ni bon, ni heureux , qu'autant qu'il connoît son instinct et le suit bien fidèlement. Que ceux qui sont nés pour l'action suivent donc hardiment le leur; l'essentiel est de faire bien; s'il arriie qu'après cela le mérite soit méconnu et k bonheur seul honoré, il faut pardonner à Fer reur. Les hommes ne sentent les choses qu'ai degré de leur esprit, et ne peuvent aller plus loin. Ceux qui sont nés médiocres n'ont point de mesure pour les jquah'tés supérieures ; la réputation leur impose plus que le génie, la gloire plus que la vertu ; au moins ont-ils besoin que le nom des choses les avertisse et réveille leur attention.

5icr la dispute.

Où vous ne voyez pas le fond des choses, ne parlez jamais qu'en doutant et en proposant vos idées. C'est le propre d'un raisonneur de prendre feu sur les affaires politiques , ou sur tel autre sujet dont on ne sait pas les principes; c'est son triomphe , parœ qu'il n'y peut être confondu.

n y a des hommes avec qui j'ai fait vceu de n'avoir jamais de dispute : ceux qui ne parlent que pour parler ou décider, les sophistes, les ignorants , les dévots et les politiques. Cepeadant tout peut être utile , il ne faut que se posséder.

SujéUon de Cesprit de thomme.

Quand on est au cours des grandes aflaires ,

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fflremBit toinbe-l-oa à de oeitaines petitesses : les grandes occupations élèvent et soutiennent famé ; ce n'est donc pas merveille qu*on y fasse bien. Au contraire» un particulier quia lesprit natureUemem grand, se trouve resserré et à letroit dans une fortune privée ; et comme il n'y est pas à sa place, tout le blesse et lui fait violence. Parcequ'il n'est pas né pour les petites choses, il les traite moins bien qu'un auti*e, ou elles le fatiguent davantage , et il ne lui est pas possible , dit Montaigne , de ne leur donner que l'attention qu'elles méritent, ou de s'en retirer à sa volonté ; s'il fait tant que de s'y livrer, elles l'occupent tout entier et l'engagent à des petitesses dont il est lui-même surpris. Telle est la foiblesse de l'esprit humain, qui se manifeste encore par miÛe autres endroits , et qui tait dire à Pascal ' : Lesprit du plus grand homme du monde nest pas si indépendant, qu'il ne soit wjet à être troublé par le moindre tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d*un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut gue le bruit (tûne girouette ou d'une poulie. Ne vms étonnez pas, continue-t-il, s il ne raisonne pas bien à présent ; une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour te rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il trouve la veniez chassez cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Rien n'est plus vrai, sans doute, que cette pensée; mais il est vrai aussi , de l'aveu de Pascal , que celte même intdligence, qui est si foible , gouverne les villes et les royaumes : aussi le même auteur remarque que plus on approfondit l'homme, plus on y démêle de foiblesse et de grandeur; et c'est lui qui dit encore dans un autre endroit \ après Montaigne : Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont cru (fue nous avions deux âmes ^ : un sujet simple poroissant incapable de telles et si soudaines va-nétés, d'une présotnption démesurée à un horrible abattement de cœur. Rassurons-nous donc

' Pensées de Pascal , Ire partie , art. VI , pensée XII. B.

* Pensées (te Pascal, If* partie . art. V, pensée V. B.

^ C'est Platon , ;qui admettoit deux anies, l'une non engen- ^ par Dieu, qui n'est qu'une faculté iinaginative , privée ^'vrûn et de raison ; l'autre engendrée et disposée par Dieu, qui '*' établie maltresse et ordonnatrice du monde qu'il a formé. 'oy« Plutarqiir , ve la Création de l'Ame, F.

sur la foi de ces grands témoignages , et ne nous laissons pas abattre au sentiment de nos foiblesses, jusqu'à perdre le soin irréprochable de la gloire et l'ardeur de la vertu.

On ne peut être dupe de la ver lu.

Que ceux qui sont nés pour l'oisiveté et la mollesse y meurent et s'y enseveli^sfint; je ne prétends pas les troubler, mais je parle au reste des hommes, et je dis : On ne peut être dupe de la vraie vertu ; ceux qui l'aiment sincèrement y goûtent un secret [)laisir, et souflrent à s'^n détourner : quoi qu'on fasse aussi pour la -gloire, jamais ce travail n'est perdu, s'il tend à nous en rendre dignes. C*est une chose étrange que tant d'hommes se défient de la vertu et de la gloire, comme d'une route hasardeuse, et qu'ils regardent l'oisiveté comme un parti sûr et solide. Quand même le travail et le mérite pourroient nuire à notre fortune , il y auroit toujours à gagner à les embrasser. Que sera-ce s'ils y concourent? Si tout finissoit par la mort, ce seroit une extravagance de ne pas donner toute notre application à bien disposer notre vie , puisque nous n'aurions que le présent ; mais nous croyons un avenir, et l'abandonnons au hasard : cela est bien plus inconcevable. Je laisse tout devoir à part, la morale et la religion, et je demande : L'ignorance vaut-elle mieux que la science , la paresse que l'activité , l'incapacité que les talents? Pour peu que l'on ait de raison , on ne met pomt ces choses en parallèle '. Quelle honte donc de choisir ce qu'il y a de l'extravagance à égaler >? S'il faut des exemples pour nous décider, d'un cêté Goligny, Turenne, Bossuet, Richelieu, Fénelon, etc. ; de l'autre, les gens à la mode, les gens du bel air, ceux qui passent toute leur vie dans la dissipation et les plaisirs. Comparons ces deux genres d'hommes , et voyons ensuite auquel d'eux ^ nous aimerions mieux ressem^ bler.

> Lorsque VauTenargnes écrivoit, J.-J. Ronaiean n'aroit point encore soutenu ses iriUants paradoxes. F. * Pour égaliser, estimer égales. S.

3 II faut, auquel d'entre eux. S.

oU

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Sur la famiUarilé.

Il n*est point de meSleure école ni plus nécessaire que la familiarité. Un homme qui s'est retranché toute sa vie dans un caractère réservé 9 felt les foutes les plus grossières lorsque les occasions Tobligent d'en sortir et que les affaires rengagent. Ce n'est que par la familiarité que l'ouAlérit de la présomption, de la timidité , de K sotte hauteur; ce n'est que dans un commerce libre et ingénu qu'on peut bien connoitre les hommes; qu'on se tâte, qu'on se démêle , et qu'on se mesure avec eux : là on voit l'humanité nue avec toutes ses foiblesses et toutes ses forces ; là se découvrent les artifices dont on s'enveloppe pour imposer en public ; là paroit la stérilité de notre esprit, la violence et la petitesse de notre amour-propre , l'imposture de nos vertus.

Ceux qui n'ont pas le courage de chercher la vérité dans ces rudes épreuves , sont profondément au-dessous de tout ce qu'il y ade grand ; surtout c'est une chose basse que de craindre la raillerie s qui nous aide à fouler aux pieds notre amour-propre , et qui émousse , par l'habitude de souffrir, ses honteuses délicatesses.

xvin.

Néce$9dé de faire des fatUes.

Il ne faut pas être timide de peur de faire des fautes; la plus grande faute de toutes est de se priver de l'expérience. Soyons très persuadés qu'il n'y a que les gens foibles qui aient cette crainte excessive de tomber et de laisser voir leurs défauts; ils évitent les occasions où ils pourroient broncher et être humiliés ; ils rasent timidement la terre , n'osent rien donner au hasard , et meurent avec toutes leurs foiblesses qu'ils n'ont pu cacher. Qui voudra se former au grand , doit risquer de faire des foutes, et ne pas s'y laisser abattre , ni craindre

< Bxprearioa négligée. Ce mot vague de chose doit élre employé très cobrement. Je ne sais si 1'^ peut appeler bastetse, en aucun sens, la crainte de la raillerie. S. — Batsetse est ici. Je crois, pour faiblesse, M.

de se découvrir > ; ceux qui pénétraxmt ses foibles tâcheront de s'en prévaloir, mais ils le pourront rarement. Le cardinal de Retz diam àse^ principaux domestiques: c Vonsétesdeui

< ou trois à qui je n'ai pu me dérober; m»

< j'ai si bien établi ma réputation » et par voiisc mêmes, qu'il vous seroit impossible de me c nuire quand vous le voudriez '. » Il ne meiitoit pas : son historien rapporte qu'il s'étoit battu avec un de ses écuyers» qui l'avoit accablé de coups , sans qu'une aventure si humiliante pour un homme de ce caractère et de oe rang ait pu lui abattre le cœur ou faire aucon tort à sa gloire ; mais cela n'est pas surprenam : combien d'hommes déshonorés soutiennent par leur seule audace la conviction publique de leur infamie, et font foce à toute la terre? Si l'effronterie peut autant , que ne fera pas k ooostaoce? Le courage surmo&te tout.

Sur la libéràliié.

Un honrnie très jeune peut se reprocher comme une vanité onéreuse et inutile la secrète complaisance qu'il a à donner. J'ai eu cette crainte moi-même avant de connoitre le monde ; quand j'ai vu l'étroite indigence où vivem h plupart des honunes, et l'énorme pouvoir de l'intérêt sur tous les cœurs , j'ai changé d'avis, et j'ai dit : Voulez-vous que tout ce qni voos environne vous montre un visage content, v» enfonts, vos domestiques, votre femme, vos amis et vos ennemis, soyez libéral ; voulez-TOOs conserver impunément beaucoup de vices ^ avez -vous besoin qu'on vous pardonne des mœurs singulières ou des ridicules ; voukz-^nws

' Foor se laisser abattre ; c'est une négUgeooe. Se ééeomrir signifie ici laisser apercevoir ses fautes. S.

* Guy Joly, conseiller au Chàtelet , rapporte en effet daosseï Mémoires, que, lorsqu'il reprochoit au cardinal sa vie cieuse , ce prélat lui faisoit cette réponse. F.

^ Dans cet article, Vauvenargues sembleroit mettre ao bre des avantages de la libéralité le droit de conserver ti ^ ment beaucoup de vices ; ce qui n'est ni ne peut être son projet, comme on peut s'en convaincre par la pureté du rate des morale. Mais ayant à démontrer les avantages qoe procoie ta libéralité, il a voulu commencer par démontrer le poonir qu'elle a de tout obtenir des hommes , et n'a pas asaei distio^iaé oe qui sert de preuve de son pouvoir d'arec la démaostntkn de ses avantages. S.

RÉFLEXIONS SUR DIVERS SUJETS

rendre vos plaisirs feciles , el faire que les hommes vous abandoûnent leur conscience , leur honneur^ leurs préjugés, ceux même dont ils font plus de bruit? tout cela dépendra de vous ; quelque af foire que vous ayez, et quels que puissent être les hommes avec qui vous voulez traiter, vous ne trouverez rien de difficile si vous savez donner à propos. L'économe qui a des vues courtes n*est pas seulement en garde contre ceux qui peuvent le tromper, il appréhende aussi d'être dupe de lui-même : s'il achète quelque plaisir qu'il lui eût été impossible de se procurer autrement, il s'en accuse aussitôt comme d'une foiblesse ; lorsqu'il voit un homme qui se plaît à foire louer sa générosité et à surpayer les services, il le plaint de cette illusion : Croyez-vous de bonne foi , lui dit-il , qu'on vous en ait plus d'obligation? Un misérable se présente à lui, qu'il pourroit soulager et combler de joie à peu de frais ; il en a d'abord compassion , et puis il se reprend et pense : C'est un homme que je ne verrai plus. Un autre malheureux s'offre encore à lui , et il foit le même raisonnement. Ainsi toute sa vie se passe sans qu'il Ut>uve l'occasion d'obliger personne , de se foire aimer, d'acquérir une considération utile et légitime : il est défiant et inquiet » sévère à luimême et aux siens, père et maître dur et focheux ; les détails frivoles de son domestique le brouillent ■ comme les affoires les plus importantes, parcequ'il les traite avec la même exactitude : il ne pense pas que ses soins puissent être mieux employés, incapable de concevoir le prix du temps, la réalité du mérite et l'utilité jes plaisirs.

11 fout avouer ce qui est vrai : il est difficile, surtout aux ambitieux, de conduire une fortune médiocre avec sagesse , et de satisfaire en même temps des inclinations libérales , des besoins présents, etc. ; mais ceux qui ont l'esprit véritablement élevé se déterminent selon l'oocurrence, par des sentiments où la prudenceordinaire ne sauroit atteindre : je vais m'expliquer. Un homme né vain et paresseux, qui vit sans dessein et sans principes , cède indifféremment k toutes ses fontaisies, achète un cheval trois cents pistoles , qu'il laisse pour cinquante quel-

> ExpresBion fomUiéreel négUgéepour le troubleuL S.

ques mois après; donne dix louis à un joueur de gobelets qui lui a montré quelques tours , et se fait appeler en justice pstv un domestique qu'il a renvoyé injustement , et auquel jl refuse de payer des a\'ances faites à son service.

Quicori^iue a^aturellement beaucoup de fantaisies a peu de jugement , et l'ame probablement foible. Je méprise autant que personne des hommes de ce caractère ; mais je dis hardiment aux autres : Apprenons à subordonner les petits intérêts aux grands , même éloignés , et foisons généreusement et sans compter tout le bien qui tente nos cœurs : on ne peut être dupe d'aucune vertu.

Maxime de Pascal^ expliquée.

Le peuple et les habiles composent, pour l'crdinaire, le train du monde; les autres te méjm" sent, et en sont méprisés ' : maxime admirable de Pascal , mais qu'il fout bien entendre. Qui croiroit y e Pascal a voulu dire que les habiles doivent vivre dans l'inapplication et la mollesse , etc., condamneroit toute la vie de Pascal par sa propi'e maxime ; car personne n'a moins vécu comme le peuple que Pascal à ces égards : donc le vrai sens de Pascal , c'est que tout homme qui cherche à se distinguer par des apparences smgulières, qui ne rejette pas les maximes vulgaires parcequ'elles sont mauvaises, maisparcequ'elles sont vulgaires ; qui s'attache à des sciences stériles , purement curieuses et de nul usage dans le monde ; qui est pourtant gonflé de cette fausse science , et ne peut arriver à la véritable ; un tel homme, comme il dit plus haut, trouble le monde , et juge plus mal que les autres. En deux mots, voici sa pensée, expliquée d'une autre manière : Ceux qui n'ont qu'un esprit médiocre ne pénètrent pas jusqu'au bien ou jusqu'à la nécessité qui autorise certains usages , et s'érigent mal à propos en réformateurs de leur siècle : Içs habiles mettent à profit la coutume bonne ou mauvaise , abandonnent leur extérieur aux légèretés de la mode , et savent se proportionner au besoin de tous les esprits.

( Pensées de Pasea! . Ire partie , art. VI . pensée XXV. B.

VAUVENARGUES

Lesprit naturel et le^ simple.

Xi*esprit naturel et le simple peuvent en mille manières se confondre , et ne $oi]jJt pas i^éanmoins toujours semblables. On appelle esprit naturel un instinct qui prévient la réflexion , et se caractérise par la promptitude et par la vérité du sentiment. Cette aimable disposition prouve moins ordinairement une grande sagacité qu'une ame naturelleraunt vive et sincère , qui ne peut retenir ni farder sa pensée , et la produit toujours avec la grâce d'un secret échappé à la franchise. La simplicité est aussi un don de Tame, qu'on reçoit immédiatement de la nature et qui en porte le caractère : elle ne suppose pas nécessairement l'esprit supérieur, mais il est ordinaire qu'elle l'accompagne; elle exclut toute sorte de vanités et d'affectations , témoigne un esprit juste, un cœur nobl^, un sens droit, un naturel riche et modeste , qui peut tout puiser dans son fonds et ne veut se parer de rien. Ces deux caractères comparés ensemble , je crois sentir que la simplicité est la perfection de l'esprit naturel; et je ne suis plus étonné de la rencontrer si souvent dans les grands hommes : les autres ont trop peu de fonds et trop de vanité pour s'arrêter dans leur propre sphère , quTils sentent si petite et si bornée.

Du bonheur.

Quand on pense que le bonheur dépend beaucoup du caractère , on a raison ; si on ajoute que la fortune y est indifférente , c'estaller trop loin : il est faux encore que la raison n'y puisse rien , ou qu'elle y puisse tout.

On sait que le bonheur dépend aussi des ra[>ports de notre condition avec nos passions : on n'est pas nécessairement heureux par l'accord de ces deux parties ; mais on est toujours malheureux par leur opposition et par leur contraste : de même la prospérité ne nous satisfait pas infailliblement ; mais l'adversité nous apporte un mécontentement' inévitable.

Parceque notre condition naturelle est misérable, il ne s'ensuit pas qu'elle le soit également

pour tous ; qu'il n'y ait pas dans la même vie des temps plus ou moins agréables, des degrés de bonheur et d'affliction : donc les circonstances différentes décident beaucoup; et osa tort de condamner les malheureux, comme iocapar blés, par leur caractère, de bonheur.

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