‹ Moralistes françoisChapitre 194 sur 309 · CONSEILS A UN · texte numérisé non relu

CONSEILS A UN

représentent toujours dans cette première fon blesse , et ne peuvent soufFrir qu'ils sortent de Tégalité imaginaire où ils se croyoient avec eux : mais les étrangers sont plus justes 9 et enfin le mérite et le courage triomphent de tout.

Sur ce que les femmes appellent un komme

aimable,

Ëtes-vous bien aise de savoir, mon cher ami , ce que bien des femmes appellent quelquefois un homme aimable? G*est un homme que personne n'aime» qui lui-même n'aime que«oi et son plaisir, et en fait profession avec impudence ; un homme par conséquent inutile aux autres hommes , qui pèse à la petite société qu'il tyrannise, qui est vain , avantageux , méchant même par principe; un esprit léger et frivole , qui n'a point de goût décidé ; qui n*estime les choses et ne les recherche jamais pour elles-mêmes , mais uniquement selon la considération qu'il y croit attachée , et fait tout par ostentation ; un homme souverainement confiant et dédaigneux , qui méprise les affaires et ceux qui les traitent , le gouvernement et les ministres, les ouvrages et les auteurs ; qui se persuade que toutes ces choses ne méritent pas qu'il s'y applique, et n'estime rien de solide que d*avoir des bonnes fortunes, ou le don de dire des riens; qui prétend néanmoins à tout , et parle de tout sans pudeur ; en un mot un fat sans vertus , sans talents , sans goût de la gloire, qui ne prend jamais dans les ichoses que ce qu'elles ont de plaisant, et met son principal mérite à tourner continuellement en ridicule tout ce qu'il connott sur la terre de sérieux et de respectable.

Gardez-vous donc bien de prendre pour le monde ce petit cercle de gens insolents, qui ne comptent eux-mêmes pour rien le restp des hommes et n'en sont pas moins méprisés. Des hommes si présomptueux passeront aussi vile que leurs modes, et n'ont pas plus de part au gouvernement du monde que les comédiens et les danseurs de corde : si le hasard leur donne sur quelque théâtre du crédit j c'est la honte de cette nation et la marque de la décadence des esprits. Il fiiut renoncer à la faveur lorsqu'elle sera leur partage : vous y perdrez moins qu'on

JEUNE, HOMME. 517

ne pense ; ils auront les emplois, vous aurez teâ talents ; ils auront les honneurs, vous la vertu. Voudriez-vous obtenir leurs places au prix de leurs dérèglements, et par leurs frivoles intrigues? Vous le .tenteriez en vain : il est aussi difficile de contrefaire la fatuité que la véritable vertu.

Ne pas se laisser décourager par le sentiment

de ses faiblesses.

Que le sentiment de vos foiblesses , mon aimable ami, ne vous tienne pas abattu. Lisez ce qui nous reste des plus grands hommes : les erreurs de leur premier âge , efBacées par la gloire de leur nom, n'ont pas toujours été jusqu'à leurs historiens; mais eux-mêmes les ont avouées en quelque sorte. Ce sont eux qui nous ont appris que tout est vanité sous le soleil ; ils avoient donc éprouvé, comme tous les autres, de s'enorgueillir, de s'abattre, de se préoccuper de petites choses. Ils s*étoient trompés mille fois daHs leurs raisonnemeiits et leurs conjectures; ils avoient eu kl profonde humiliation d'avoir tort avec leurs inférieurs. Les défauts qu'ils cachoient avec le plus de soin leur étoient souvent échappés ; ainsi ils avoient été accablés en même temps par leur conscience et par la conviction publique; en un mot, c'étoient de grands hommes, mais c'étoient des hommes, et ils supportoient leurs défauts. On peut se consoler d'éprouver leurs foiblesses, lorsque l'on se sent le courage de cultiver leurs vertus.

• IV

Sur le bien de la fanâliarité.

Aimez la familiarité, mon cher ami ; elle rend l'esprit souple, délié, modeste, maniable, déconcerte la vanité , et donne , sous un air de liberté et de franchise , une prudence qui n'est pas fondée sur les illusions de Tesprit, mais sur les principes indubitables de Texpérience. Ceux qui ne sortent pas d'eux-mêmes sont tout d'une pièce ; il& craignent les hommes qu'ils ne connoissent pas» ils les évitent, ils se cachent au monde et à eux-mêmes, et leur cœur est toujours serré. Donnez plus d*essor â votre ame.

ol8 \AUVENARGUES.

et nappréhendez rien des suites ; les hommes sont feits de manière qu'ils n'aperçoivent pas une partie des choses qu'on leur découvre % et qu'ils oublient aisément l'autre. Vous verrez d'ailleurs que le cercle où l'on a passé sa jeunesse se dissipe insensiblement : ceux qui le composoient s'éloignent , et la société se renouvelle. Ainsi J'oD entre dan^ un autre cercle tout instruit : alors si la fortune vous met dans des places où il soit dangereux de vous communiquer, vous aurez assez d'expérience pour agir l)ar vous-même et vous passer d'appui. Vous saurez vous senir des hommes et vous en défendre ; vous les connoîtrez ; enfin vous aurez la sagesse dont les gens timides ont vouhi se revêtir avant le temps, et qui est avortée dans leur sein.

Sur ies moyens de vivre en paix avec les

hommes.

Voulez-vous avoir la paix avec les hommes , ne leur r>ontestez pas les qualités dont ils se piquent : ce sont celles qu'ils mettent ordinairement à plus haut prix ; c'est un point capital pour eux. Souffrez donc qu'ils se fassent un mérite d'être plus délicats que vous , de se connoître en bonne chère, d'avoir des insomnies (iu des vapeurs : laissez-leur croire aussi qu'ils sont aimables, amusants, plaisants, singuliers;

peut appliquer à tous ceux qui ont des prélwtiens. S'ils dérogent, s'ils se démentent, le monde jouit avec ircMiie de leur (tegrin ; el confondus dans les choses auxquelles ils se sont attachés , ils demeurent sans ressource en proie à la raillerie la plus amère. Qu'un autre homme échoue dans les mêmes choses ; on peut croire que c'est par paresse , ou pour les avoir négligées. Enfin, on n'a pas son aveu sur le mérite des avantages qui lui manquent ; mais s'il réussit, quels éloges! Gomme il n'a pas mis ce succès au prix de celui qui s'en pique, on croit lui accorder moms et l'obliger cependant davantage ; car ne paroissant pas prétendre à b gloire qui vient à lui , on espère qu'il la recevra en pur don, et l'autre nous la demandoit coome une dette.

imprudences est de se piquer de quelque chose: le malheur de la plupart des hommes ne vient que de là : je veux dire de«s'êlre engagés publiquement à soutenir un certain caractère , ou à faire fortune, ou à paroître riches, ou à faire métier d'esprit. Voyez ceux qui se piquent d'être riches : le dérangement de leurs affaires les fait croire souvent plus pauvres qu'ils ne sont; et enfin ils le deviennent effectivement, et passent leur vie dans une tension d'esprit continuelle, qui découvre la médiocrité de leur fortune et l'excès de leur vanité. Cet exemple se

■ Cette tournure paraît amphibologique et pourroit signifier qu'i/« n'aperf oiffftt pas même une partie des choses ; au lieu qu'eBe signifie simplement quW/ y a une partie des choses qu'Us n'aperçoivent pas , etc. S.

« Il faut passfz-les hur encore , ou au moins passez-le leur fnecrr, M

Sur une maxime du cardinal de Reiz.

C'est une maxime du cardinal de Retz, qu'il faut tâcher de former ses projets de façon que leur irréussite même soit suivie de quelque avantage ; et cette maxime est très bonne.

Dans les situations désespérées, on peut prendre des partis violents ; mais il faut qu'elles soient désespérées. Les grands hommes sy abandonnent quelquefois par une secrète confiance des ressources ' qu'ils ont pour subsister dans les extrémités, ou pour en sortir à leur

et s'ils avoient des prétentions plus hautes, pas- , / ^ ,

.sez-leur encore >. La plus grande de toutes les "gloire. Ces exemples sont sans conséquence iiour

les autres hommes.

C'est une faute commune, lorsqu'on fuit un^ plan , de songer aux choses sans songer à soiJP On prévoit les difficultés attachées aux afiaires; celles qui naîtront de notre fonds, rarement

Si pourtant on est obUgé à prendre des résolutions extrêmes , il faut les embrasser avec courage, et sans prendre conseil des gens médiocres ; car ceux-ci ne comprennent pas qu'on puisse assez souffrir dans la médiocrité qui est leur état naturel, pour vouloir en sortir par de si grands hasards, ni qu'on puisse durer dans ces extrémités qui sont hors de la sphère de leurs sentiments. Cachez-vous des esprits timides. Quand vous leur auriez arraché leur approbation par surprise , 09 par la force de vos

» Il faut confiance ry/x ressources.

Page 1