‹ Moralistes françoisChapitre 198 sur 309 · V, VI · texte numérisé non relu

V, VI

CORNEILLE et RACINE.

Je dois à la lecture des ouvrages de M. de Voltaire le peu de connoîssance que je puis avoir

exemple , l'Avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en ▼en. 11 est vrai que la yersification françoise l'a gèué ; il est Trai même qu'il a mieux réussi |)our les vers daus \\4mphitryon , où il a pris la liberté de faire des vers irrésuliers. Mais , en général , il me paroi t , jusque dans la prose , ne parler point asiei simplement pour exprimer toutes les passions.

< D'ailleurs il a outré souvent les caractères : il a voulu , par cette liberté , plaire au parterre . frapper les spectateurs les moins délicats, et rendre le ridicule plus sensible. Mais quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré et par les traits les plus vib pour en mieux montrer l'excès et la difformité , on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le vraisemblable. Ainsi , malgré l'exemple de Plante , où nous lisons c^do tertiam.je soutiens, contre Molière, qu'un avare qui n'est point fou ne va jamais jusqu'à vouloir regarder dans la troisième main de l'homme qu'il soupçonne de l'avoir volé.

< Uu autre défaut de Molière , que beaucoup de gens d'esprit lui pardonnent , et que je n'ai garde de lui pardonner, est (lu'il adonné un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. Je comprends que ses défenseurs ne manqueront pas dédire qu'il a traité avec honneur la vraie probité, qu'il n'a attaqué qu'une vertu chagrine et qu'une hypocrisie détestable; mais, sans entrer dans cette longue discussion, je soutiens que Platon et les autres législateurs de l'antiquité païenne n'anroient jamais admis dans leurs républiques un tel jeu sur les mceurs.

c Enfin, je ne puis m'empècher de croire, avec M. Despréaux , que Molière, qui peint avec tant de force et de beauté les mœurs de son pays , tombe trop bas quand il imite le badinage de la comédie italienne * : >

Dans ce tac riilicule on Scapin s'enTcloppe, Je ne reconnoit plu* l'auteur du Mitautkrope.

BoiLEAU, Art poétique^ Chant III .

' SI Molière n'étoit que le plus naturel des auteurs dramatiques , il ne seroit pas assurément un des premiers . car le naturel n'est un mérite que là où la nature est bonne à imiter. Mais Molière est celui qui a le mieux choisi , le plus approfradi ; comme il est celui qui a le mieux peint, c'est-à-dire qui a le mieux su donner à ses personnages non pas seulement les actions, les discours appartenant à tel caractère, mais pour ainsi dire le maintien, la physionomie, les traits :

Ce n'ett pat un portrait i une image Bemblable , C'est un amaut , un filt, un përe vériuble.

Est-ce là ce que Vauvenargucs a entendu par le plus naturel ? En ce cas, l'expression seroit loin de rendre toute la pensée. B.

* OKarre« rb(»t«ie< He Féaelon.i. II, p. ^44, Ltilrr t m l'éloquence, S VII, iu-8, Pari*, i8at. B.

de la poésie. Je lui proposai mes idées lorsque j'eus envie de parler de Comeille et deRadne; et il eut la bonté de me marquer les endroils de Corneille qui méritent le plus d'admiraticns pour répondre à une critique que j*eo avois laite. Engagé par-là à relire ses meilleures tragédies , j*y trouvai sans peine les rares beautés que m'avoit indiquées M. de Voltaire. Je ne m'y étois pas arrêté en lisant autrefois Corneille y refroidi ou prévenu par ses défauts, et né y selon toute apparence , moins sensible ao caractère de ses perfections. Cette nouvelle kmière'me fit craindre de ra'étre trompé encore sur Racine et sur les défauts mêmes de Corneille : mais ayant relu l'un et l'autre avecqudque attention , je n'ai pas changé de pensée à cet égard ; et voici ce qu'il me semble de ces hommes illustres.

Les héros de Corneille disent souvent de grandes choses sans les inspirer : ceux de Racine les inspirent sans les dire. Les uns parient, et toujours trop, afin de se feire connoître; les autres se font connoitre parcequ'ils parlent Surtout Comeille paroit ignorer que les grands

> C'est une chose digne d*ëtre remarquée, qoe ce fût Vottâre qui força en quelque sorte Vam'enargues à admirer CoraoBe, dont celui-ci avoue lui-même qu'il n'avoit pas senti d'abord 1er beautés. On est même étonné, en lisant ses leUres à Voltaire, de son aveuglement à cet égard , et de la singularité de «s qinions.EUes cédèrent à l'autorité de Voltaire ; mais il ncnrcnÉ jamais t>len entièrement. On le voit, dans ce parallèle . noiv occupé à caractériser Corneille et Racine, qu'à se jostilkr w extrême prédilection pour ce dernier, dont le genre de .beamà étoit plus conforme à son caractère.

GomeiUe, à qui il a été donné . comme le dit Yanvenarpu. de peindre les vertus austères, dures, inflexibles, devoit produire bien moins d'effet que Racine sur l'ame d'un bomme Ici que Vauvenargucs, qui, naturellement doux et facile . métant toujours l'indulgence aux sentiments les plus élevés, tempéroil encore par l'habitude d'une certaine élégance de mœurs ce q« la morale a de plus austère. D'ailleurs . à cette préiêreneepo» Racine se joignoit encore, pour Vauvenargnet. le smtimentdf l'injustice qu'on faisoit à ce grand poète, que généralement os plaçoit encore au-dessous de Comeille. Vauvenargnes et foliaire sont les premiers qui lui aient assigné son véritable nog. et ses admirateurs les plus vifs et les plus sincères »nt de l'école de Voltaire, qui ainsi défendoit Comeille contre Vaurroar gués , et Racine contre les partisans exclusifs de Comeifle. Cest surtout à combattre ces derniers que s'attache VaavenaB?oej dans son parallèle de Comeille et de R<ictne . ce qui (ait qu'il' Jft nécessairement relover davantage les teautés alors moi» senties du dernier de ces poètes, et les défauts moinaavonés * l'autre. Si Von trouve, dit-il à la fin de cet article, en pari»'' des jugements qu'il a portés sur la plupart de nos grands écrivains, si l'on trouve que. je relève davantage les défauts io uns que eetue des autres , je déclare que c'est û cause qiteltt uns me. sont plus sensibles que les autres , oupom' étittréf répéter dvs choses qui sont trop connues. S.

dl

Le

ri*'

RÉFLEXIONS CRITIQUES

s se caractérisent souvent davantage par tes qu'ils ne disent pas que par odies isent.

]ue Racine veut peindre Acomat , Ossure de Tamour des janissaires ; ce visir

tu crois, cher OsmUit que ma gloire passée eocor leur valeur, et vit dans leur pensée? u qu'ils me suivroient encore avec plaisir, Is reoonnoltroieat la voix de leur visir ?

Bajazkt, acte l, scène /.

oit dans les deux premiers vers un géisgracié que le souvenir de sa gloire et ement des soldats attendrissent sensit ; dans les deux derniers, un rebelle qui quelque dessein : voilà comme il échappe mmes de se caractériser sans en avoir ion. On en trouveroit dans Racine beau- 'exemples plus sensibles que celui-ci.

t voir, dans la même tragédie, que lorsxane, blessée des froideurs de Bajazet, que son étonnement à Athalide , et que proteste que ce prince Faime, Roxane brièvement :

de sa vie , an moins , que je le croie.

Bàjazbt, acte IJJ, scène FI,

i cette sultane ne s'amuse point à dire : lis d'un caractère fier et violent. J'aime jalousie et avec fureur. Je ferai mourir zet s*il me trahit. > Le poète tait ces dél'on pénètre assez d'un coup d'œil , et 3 se trouve caractérisée avec plus de Voilà la manière de peindre de Racine : are qu'il s'en écarte; et j'en rapporterois nds exemples, si ses ouvrages étoient connus.

t vrai qu'il la quitte un peu , par exem- 3rsqu'il met dans la bouche du même t:

Et . s'il faut que Je meure , sus : moi , cher Osmin, oonmie on visir; et toi, ae le favori d'un homme tel que moi.

Bajazet, acte IK, scène VII.

jparoles ne sont peut-être pas d'un grand I; mais je les cite, parcequ'elies semmitées du style de Corneille; c'est là ce ippelle , en quelque sorte , parler pour se

faire connottre, et dire de grandes choses sans les inspii*er.

Hais écoutons Corneille même, et voyons de qudle manière il caractérise ses personnages. C'est le comte qui parle dans le Cïd :

Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir ;

Un prince dans un livre apprend mal son devoir.

Et qu'a Cait, après tout, ce grand nombre d'années .

Que ne puisse égaler une de mes journées ?

Si vous fûtes vaillant , je le suis aujourd'hui ;

Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.

Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille :

Mon nom sert de rempart à toute la Castille ;

Sans moi vous passeriez bientôt sous d'autres lois.

Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois.

Chaque jour , chaque instant, pour rehausser ma gloire ,

Uet lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.

Le prince à mes côtés feroit, dans les combats.

L'essai de son courage à l'ombre de mon bras s

U appreodroit à vaincre en me regardant Caire ,

Kt.x.

Lb Gid, aeU I, seine Vi,

Il n'y a peut-être personne aujourd'hui qui ne sente la ridicule ostentation de ces paroles , et je crois qu'elles ont été citées long-temps avant moi. Il faut les pardonner au temps où Corneille a écrit, et aux mauvais exemples qui l'environnoient. Mais voici d'autres vers qu'on loue encore , et qui , n'étant pas aussi alfectés, sont plus propres , par cet endroit même , à faire illusion. C'est Cornélie, veuve de Pompée, qui parle à César :

César ; car le destin, que dans tes fers je brave , M'a fait ta prisonnière, et non pas ton esclave ; Si lu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur. De quelqtie rude trait qu'il m'ose avoir frappée , Veuve du jeune Crasse et veuve de Pompée , Fille de Scipion , et pour dire enoor plus , Romaine , mon courage est encore au-dessus.

Je te l'ai déjà dit , César, je suis Romaine :

Et quoique ta captive , im cœur comme le mien ,

De peur de s'oublier, ne te demande rien.

Ordonne ; et , sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie ,

Souviens-toi seulement que je suis Gomélie.

POMPBB , acte III, scène ir.

Et dans un autre endroit où la même Cornélie parle de César, qui punit les meurtriers du grand Pompée :

Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux , Que je ne devroia rieii à ce qu'il fait pour nous , Si , comme par soi-même , un grand cœur juge un autre , Je n'aimois mieux juger sa vertu par la nôtre ; Et croire que nous seuls armiMis ce combattant , Farcequ'au point qu'il est , j'en voudrois bire autant.

POMPBB , acte y, scène l.

VAUVENARGUES

H me parmi, dit encore FéDelon \ qu'en a donné souvent atix Roniains un discoun trop

fastueux Je ne trouve point de proportion

entre C emphase avec laquelle Auguste parle dans la tragédie de Cinna^ et la modeste simpiicité avec laquelle Suétone le dépeint dans tout le détail de ses mœurs. Tout ce que nous voyons dans Tite-Livej dans Plutarque, dans Cicéron, dans Suétone, nous représente les Romains comme des hommes hautains dans leurs sentiments, mais simples, natttreb et modestes dans leurs paroles, etc.

Cette afFectation de grandeur que nous leur prétons m*a toujours paru le principal défaut de notre thëâtreet Fëcueil ordinaire des poêles. Je n'ignore pas que la hauteur est en possession d'en imposer à Tesprit humain ; mais rien ne décèle plus parfaitement aux esprits fins une hauteur fausse et contrefaite , qu'un discours fastueux et emphatique.

Il est aisé d'ailleurs aux moindres poêles de mettre dans la bouche de leurs personnages des paroles fières. Ce qui est difficile, c'est de leur faire tenir ce langage hautain avec vérité et à propos. C'étoil le talent admirable de Racine, et celui qu'on a le moins remarqué dans ce grand homme. Il y a toujours si peu d'affectation dans ses discours, qu'on ne s'aperçoit pas de la hauteur qu'on y rencontre. Ainsi loi*squ' Agrippine , arrêtée par l'ordre de Néron , est obligée de se justifier, commence par ces mots si simples :

Approcliez-Tons, Néron , et prenez rotre place. On veut . sur tos loopçons , que je tous saf isfasse.

Sbitannicds, acte ir, scène JI.

je ne crois pas que beaucoup de personnes fassent attention qu'elle commande en quelque manière à l'empereur de s'approcher et de s'asseoir : elle qui étoil réduite à rendre compte de sa vie, non à son fils, mais à son maître. Si elle eût dit comme Cornélie :

Néron ; car le destin , que dans tes fers je brare , M*a fait ta prisonnière , et non pas ton esclave ; Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur.

alors je ne doute pas que bien des gens n'eus-

> Œuvres choisies de Fénekm, TjeUrt sw l')s{oquence , tome n , S VI . page 2S8 et suivante». Paris , 4821 . B.

sent applaudi à ces paroles, et leseotteot In» vées fort élevées.

Corneille est tombé trop souvent dans œ défaut de prendre l'ostentalion pour la hauteur, et la dédamaiion pour l'éloquence ; et ceux qui se sont aperçus qu'il étoit peu naturel à bea» coup d'égards , ont dit , pour le justifier, qull s'étoit attaché à peindre les hommes tels qu'ils dévoient être. Il est donc vrai du moins qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étoîenC : c'est un grand aveu que cela. Corneille a cru donner sans doute à ses héros un caractère supérieure celui de la nature. Les peintres n'ont pas eu b même présomption. Lorsqu'ils ont voulu peindre les anges , ils (Hit pris les traits de l'enfsuice; ils ont rendu cet hommage à la nature leur ridie modèle. C'étoit néanmoins im beau champ poor leur imagination ; mais c'est qu'ils étoient persuadés que l'imagination des hommes , d'ailleun si féconde en chimères , ne pouvoit donner de la vie à ses propres inventions. Si Corneille eût fait attention que tous les panégyriques étoieni froids , il en auroit^ trouvé la cause en ce que les orateurs vouloient accommoder les hommes a leurs idées , au lieu de former leurs idées sur les hommes.

Mais Terreur de Corneille ne me surprend point : le bon goût n'est qu'un sentiment fin et fidèle de la belle nature , et n'appartient qu à ceux qui ont l'esprit naturel. Corneille , né Am un siècle plein d'affectation , ne pouvoit avoir le goût juste : aussi l'a-t-il fait paroître non seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles , qu'il a pris chez les Espagnols et les Latins, auteurs pleins d'enflure, dont il a préféré la force gigantesque à la simplicité plus noble et plus touchante des poètes grecs.

De là ses antithèses affectées , ses négligences basses , ses licences continuelles , son obscurité, son emphase, et enfin ces phrases synonymes, où la même pensée est |:dus remaniée que la division d'un sermon.

De là encore ces disputes opiniâtres qui refroidissent quelquefois les plus fortes scènes , et oit l'on croit assister à une thèse publique de philosophie, qui noue les choses pour fes dénouer. Les premiers personnages de ses tragédies argumentent alors avec les tournures et les

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es de l*écoIe, el s'amusent à faire des ûvoles de raisonnements et de mots, des écoliers ou des légistes. C'est ainsi ana dit :

î peuple aux tyrans ne soit plus exposé : t puni SyUa, César eût moins osé.

CiNRÂ , acte ri, seéM II.

îl n'y a personne qui ne prévienne la réle Maxime :

I mort de César, que tous trourez si juste , i de prétexte aux cruautés d'Auguste, ut nous affranchir, Brute s'est abusé ; îût puni César, Auguste eût moins osé.

CiNNA , acU II, scène II.

ïndant je suis moins choqué de ces subtile des grossièretés de quelques scènes, emple, lorsque Horace quitte Guriace, dire dans un dialogue d'ailleurs admi- Guriace parle ainsi d'abord :

is connois encore , et c'est ce qui me tue. «tte âpre vertu ne m'étoit point connue : le noire malheur, elle est au plus haut point ; ez que je l'admire , et ne l'imite point.

HOBÂCK , acte II, scène III.

, le héros de cette tragédie , lui répond :

non , n'embrassez pas de vertu par contrainte ; sque vous trouvez plus de charme à la plainte ; ate liberté goûtez un bien si doux, venir ma sœur pour se plaindre avec vous.

HOBACB , acte II, scène III.

vieille veut peindre apparenmient une féroce; mais la férocité s'exprime-t-^Ue •ntreun ami et un rival modeste ? La fierté ï passion fort théâtrale ; mais elle dégé- Q vanité et en petitesse sitôt qu'elle se i sans qu'on la provoque.

3ermettra-t-on de le dire? Il me semble iée des caractères de Corneille est presiijours assez grande; mais l'exécution en ^Iquefois bien foible , et le coloris faux ou réable. Quelques uns des caractères de peuvent bien manquer de grandeur dans lein; mais les expressions sont toujours In de maître , et puisées dans la vérité et ire. J'ai cru remarquer encore qu'on jvoit guère dans les personnages de Cor^ de ces traits simples qui annoncent une i étendue d'esprit. Ces traits se rencon-

trent en foule dans Roxane» dans Agrippine, Joad» Acomat, Athalie.

Je ne puis cacher ma pensée : il étoit donné à Corneille de peindre des vertus austères, dures et inflexibles; mais il appartient à Racine de caractériser les esprits supérieurs, et de les caractériser sans raisonnements et sans maximes, par la seule nécessité où naissent les grands hommes d'imprimer leur caractère dans leurs expressions. Joad ne se montre jamais avec plus d'avantage que lorsqu^l parle avec une simplicité majestueuse et tegdre au petit Joas, et qu'il semble cacher tout son esprit pour se proportionner à cet enfant : de même Athalie. Corneille , au contraire , se guindé souvent pour élever ses personnages ; et on est étonné que le même pinceau ait caractérisé quelquefois l'héroismeavecdes traits si naturelset si énergiques.

Que dirai-je encore de la pesanteur qu'il donne quelquefois aux plus grands hommes? Auguste, en parlant à Ginna, fait d'abord uft exorde de rhéteur. Remarquez que je prends l'exemple de tous ses défauts dans les scènes les plus admioées.

Prends un siège , Cinna , prends ; et sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose; Prôte , sans me troubler, l'oreille à mes disOGurs ; D'aucun mot, d'aucun cri , n'eninterromps le cours; Tiens ta langue captive ; et si ce grand silence A ton émotion fait trop de violence , Tu pourras me répondre après tout à loisir : Sur ce point seulement contente mon désir.

CiNNA , acte V, scène l.

De combien la simplicité d' Agrippine , dans Britannicus, est-elle plus noble et plus natureUe?

Approchez-vous, Néron , et prenez votre place. On veut , sur vos soupçons , que je vous satisfasse.

Bbitan NiCL'S , acte ly, scène II,

Cependant, lorsqu'on fait le parallèle de ces deux poètes , il semble qu'on ne convienne de l'art de Racine que pour donner à Corneille l'avantage du génie. Qu'on emploie cette distinction pour marquer le caractère d'un faiseur de phrases , je la trouverai raisonnable ; mais lorsqu'on parle de l'art de Racine , l'art qui met toutes les choses à leur place, qui caractérise les hommes, leurs passions, leurs mœurs, leur génie; qui chasse les obscurités, les.^iperflui-

tés , les feux brillants; qiii peint la nature avec feu y avec sublimité et avec grâce; que peut-on penser d*un tel art , si ce n'est qu'il est le génie des hommes extraordinaires , et l'original même de ces règles que les écrivains sans génie embrassent avec tant de zèle et avec si peu de succès? Qu'est-ce, dans la Mort de César ', que l'art des harangues d'Antoine , si ce n'est le génie d'un esprit supérieur et celui de la vraie éloquence?

C'est le déiaut trop fréquent de cet art qui gâte les plus bea|K ouvrages de Corneille. Je ne dis pas que la plupart de ses tragédies ne soient très bien imaginées et très bien conduites. Je crois même qu'il a connu mieux que personne l'art des situations et des contrastes. Hais l'art des expressions et Tart des vers , qu'il a si souvent négUgés ou pris à faux , déparent ses au^ très beautés. 11 paroit avoir ignoré que pour être lu avec plaisir, ou même pour foire illusion à tout le monde dans la représentation d'un poème dramatique, ilfoUoit, par une éloquence continue , soutenir l'attention des spectateurs , qui se relâche et se rebute nécessairement quand les détails sont négligés. Il y a long-temps qu'on a dit que l'expression étoit la principale partie de tout ouvrage écrit en vers. C'est le sentiment des grands maîtres, qu'il n'est pas besoin de justifier. Chacun sait ce qu'on souffre , je ne dis pas à lire de mauvais vers, mais même à entendre mal réciter un bon poème. Si l'emphase d'un comédien détruit le charme naturel de la poésie , comment l'emphase même du poète ou l'impropriété de ses expressions ne dégoûteroient-elles pas les esprits justes de sa fiction et de ses idées?

Racinen'est passans défauts. Il a mis quelquefois dans ses ouvrages un amour foible qui fait languir son action. Il n'a pas conçu assez fortement la tragédie. Il n'a point assez foit agir ses personnages. On ne remarque pas dans ses écrits autant d'énergie que d'élévation , ni autant de hardiesse que d'égalité. Plus savant encore ù faire naître la pitié que la terreur, et l'admiration que Tétonnement , il n'a pu atteindre au tragique de quelques poètes. Nul homme n'a eu en partage tous les dons. Si d'ailleurs on veut être juste, on avouera que personne ne

( Tragi'd^i de Voltaire.

donna jamais an thé&tre pins de pompe , n'âeva plus haut la parole, et n'y versa plus de doaceur. Qu'on examine ses ouvrages sans prévention : quelle facilité ! quelle abondance ! quelle poésie! quelle imagination dans l'expression! Qui créa jamais une langue ou plus magnifique, ou plus simple , ou plus variée , ou plus noble, ou plus harmonieuse et plus touchante? Qui mit jamais autant de vérité dans ses dialogues, dans ses images, dans ses caractères , dans l'expression des passions? Seroit-il trop hardi de dire que c'est le plus beau génie que la France ait eu , et le plus éloquent de ses poètes?

Corneille a trouvé le théâtre vide , et a en l'avantage de former le goût de son siède sur son caractère. Racine a paru après lui et apa^ tagé les esprits. S'il eût été possible de changer cet ordre , peut-être qu'on auroit jugé de l'un et de l'autre fort différemment.

Oui, dit-on; mais Corneille est venu le premier, et il a créé le théâtre. Je ne puis souscrire à cela. Corneille avoit de grands modèles parmi les anciens ; Racine ne l'a point suivi : persoime n'a pris une route , je ne dis pas plus difiereete, mais plus opposée ; personne n'est plus original à meilleur titre. Si Corneille a droit de prétendre à la gloire des inventeurs , on ne peut l'ôter à Racine. Mais si l'un et l'autre ont eu des maîtres , lequel a choisi les meilleurs et les a le mieux imités?

On reproche à Racine de n'avoir pas donné i ses héros le caractère de leur siède et de leur nation ; mais les grands hommes sont de tons les âges et de tous les pays. On rendroit le vicomte de Turenne et le cardinal de Richeliea méconnoissables en leur donnant le caractère de leur siècle. Les âmes véritablement grandes ne sont telles que parcequ'elles se trouvent eo quelque manière supérieures à l'éducation et aux coutumes. Je sais qu'elles retiennoit toujours quelque chose de l'un et de l'autre ; mais le poète peut négliger ces bagatelles , qui ne touchent pas plus au fond du caractère que h coiffure et l'habit du comédien, pour ne s'attacher qu'à peindre vivement les traits d'une nature forte et éclairée, et ce génie élevé qui appartient également à tous les peuples. Je ne vois point d'ailleurs que Racine ait manqué à ces prétendues bienséances du théâtre. Ne pai^

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is pas des tragédies foibies de ce grand poëte , ejca$ulr€j la Thébatde, Bérénice, Esther, dans •quelles on pourroit citer encore de grandes autés. Ce nest point par les essais d'un auar, et par le plus petit nombre de ses ouvras 9 qu'on doit en juger ; mais par le plus grand mbre de ses ouvrages , et par ses chefs^'œue. Qu'on observe cette règle avec Racine , et i*on examine ensuite ses écrits. Dira-t-on l'Aoomat, Roxane, Joad, Athalie^ Hithriite, Néron, Agrippine, Burrhus» Nsircisse, lytemnestre 9 Agamemnon, etc., n'aient pas caractère de leur siècle , et celui que les bisriens leur ont donné? Parceque Bajazet et ipharès ressemblent à Britannicus , parcequ'ils ît un caractère foiUe pour le théâtre , quoique iturel y sersht-on fondé à prétendre que Racine ait pas su caractériser les hommes , lui dont le lent éminent étoit de les peindre avec vérité avec noblesse?

Bajazet y Xipharès, Britannicus, caractères critiqués, ont la douceur et la délicatesse de 3S mœurs, qualités qui ont pu se rencontrer lez d'autres hommes, et n'en ont pas le ridiile , comme on Tinsinue. Mais je veux qu'ils Ment plus foiblesqu'ils ne me paroissent : quelle agédîe a-t-on vue ou tous les personnages fusait de la même force? Cela ne se peut : Malan et Abner sont peu considérables dans Atha- », et cela n'est pas un défaut, mais privation une beauté plus achevée. Que voit-on d'ailurs de plus sublime que toute cette tragédie? Que reprocher donc à Racine? d'avoir mis aelquefois dans ses ouvrages un amour foible, 1 peut-être qu'il est déplacé au théâtre. Je Ta- >ue ; noâis ceux qui se fondent là-dessus pour innir de la scène une passion si générale et si olente passent, ce me semble, dans un autre

Les grands hommes s<nit grands dans leurs nours , et ne sont jamais plus aimables. L*alonr est le caractère le plus tendre de l'humaité , et l'humanité est le charme et la perfecon de la nature.

Je reviens encore à Corneille, afin de finir ce isooiirs. ie crois qu'il a connu mieux qi^ Raine le pouvoir des situations et des contrastes. «es mdlleures tragédies, toujours fort au-des- Dus , par l'expression , de celles de son rival ,

sont moins agréables à lire , mais plus intéressantes quelquefois dans la représentation , soit par ie choc des caractères , soit par l'art des sî-, tuations , soit par la grandeur des int '«^^fs. Moins intelligent que Racine, il conc^-\^ peutêtre moins profondément , mais f kisl fortement ses sujets. 11 n'étoit ni si pr^ i poëte , ni si éloquent ; mais il s'evn«*'<iioit quelquefois avec une grande énergie. Personne n'a des traits plus élevés et plus hardis ; personne n'a laissé l'idée d'un dialogue si serré et si véhÉnent ; personne n'a peint avec le mémetxmheur l'inflexibilité et la force d'esprit qui naissent de la vertu. De ces disputes mêmes que je lui reproche , sortent quelquefois des éclairs qui laissent l'esprit étonné , et des combats qui véritablement élèvent l'ame ; et enfin , qwHqu'il lui arrive continuellement do s*écarter de la nature, on est obligé d'avouer qu'il la peint naïvement et bien fortement dans quelques endroits ; et c'est uniquement dans ces morceaux naturels qu'il est admirable. Voilà ce qu'il me semble qu'on peut dire sans partialité de ses talents. Hais lorsqu'on a rendu justice ù son génie , qui a surmonté si souvent le goût barbare de son siècle , on ne peut s'empêcher de rejeter, dans ses ouvrages , ce qu'ils retiennent de ce mauvais goût , et ce qui serviroit à le perpétuer dans les admirateurs trop passionna de ce grand maître.

Les gens du métier sont plus indulgents que les autres à ces défauts , parcequ'ils ne regardent qu'aux traits originaux de leurs modèles , et qu'ils connoissent mieux le prix de l'invention et du génie. Mais le reste des hommes juge des ouvrages tels qu'ils sont , sans égard pour le temps et pour les auteurs : et je crois qu'il seroit à désirer que les gens de lettres voulussent bien séparer les défauts des plus grands hommes de leurs perfections ; car si l'on confond leurs beautés avec leurs fautes par une admiration superstitieuse, il pourra bien arriver que les jeunes gens imiteront les défauts de leurs maîtres , qui sont aisés à imiter, et n'atteindront jamais à leur génie.

Pour moi , quand je fais la critique de tant d'hommes illustres , mon objet est de prendre des idées plus justes de leur caractère.

Je ne crois pas qu'on puisse raisonnablement me reprocher cette hardiesse : la nature a donné

hoDMes de Caice» et faussé aux au- <er.

tioave que je relè?e davantage les dé^ -^es lias que ceux des autres , je déebire que c*u^'^ cause que les uns me sont pbia sensibles que M^s-autres, ou pour éviter de répéler des choses quibc;«A'Vop connues.

Pour finir» et marqker*ç||aGun de oes poètes par ce qu ils ont eu de plus propi c; je dirai que Comeiiie a éminemment ki force , Boîleau la justesse , La Finiaine la naïveté, ChaulieH les grâces et ringéaieux, Molière les saillies et ki vive imitation des mœurs » Radae la dignité et l'éloquence.

Us n'ont pas ces avantages à l'exclusion les uns des autres; ils les ont seulement dans un degré plus éminent , avec une infinité d'autres perfections que chacun y peut remarquer.

vn.

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