‹ Moralistes françoisChapitre 199 sur 309 · J.-B. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

J.-B. ROUSSEAU

On ne peut disputera Rousseau d'avoir connu parfaitement la mécanique des vers'. Égal'peu^ être 4 Despréaux par cet endroit, on pourroit le mettre à c6lé de ce grand homme, si celui-ci, né à l'aurore du bon goût, n'avoit été le mattrq de Rousseau, et de tous les poètes de son siècle«

Ces deux excellents écrivains se sont distingués l'un et l'autre par l'art difficile de fiiire régner dans les vers une extrême simplicité, par le talent d'y conserver le feour et le génie de noti*e langue, et enfin par cette harmonie continue sans laquelle il n'y a point de véritable poésie.

On leur a reproché, à la vérité, d'avoir man« que de délicatesse et d'expression pour le se»< timent. Ce dernier défaut me paroft peu con^ sidérabic dans Despréaux, parceque s'étant attaché uniquement à peindre la raison, il lui sursoit de la peindre avec vivacité et avec feu, comme il a fait : mais l'expression des passions ne lui étolt pas nécessaire. Son Art poétique, et quelques autres de ses ouvrages, approchent de

* On trouve dans toutes les édillont /« mécntéqne dès verê. Ct Uc exprcssLoa n'éLint ordinairemeut eiD(doyée qu'au figuré, r'cst saru doute une foute échappée aux premien imprimeurs ; iuwi donc le m^eanisme dês ven, B.

la perfection qui leur est propre, et on n'y t^ grette point la langue du sentineni , qoeiqu'eik puisse entrer peui^re dans tous les genra et les embellir de ses charmes.

Il n'est paa tautnJeiMI si bdkè de jiKtiief Rousseau à cet égard. L'ode étant» conune ilét lui-même, le viriiabk champ du pathétique et di 9ublime , on voudroit toujoufs trouver dans ki siennes ce haut caractère; mais quoîqu'dki soient dessinées avec une grande noblesse, je ne sais si elles som toutes assez paftrinnntw. J excepte quelques, unes des odes sacrées, dm le fbnd» appartient à de plus grands asIiRS. Quant à celles qu'il a tirées de son proprefMMk, il me semble qu'eAgénéral les fiories inttgssqui les embeUisttmt ne produisent pas de gras^B mouvements , et n'exdteni ni la pitié, ni l'éto»* nement, ni la crainte, ni œ 8oadi>pe saisiBie* jnent q^ le vrai suUime fait naître.

La marche impétueuse de Tode n'est pas ceUe de l'esprit tranquille : iL faut donc q^tk soit justifiée par un enthousiasme véritaUa. LoBsqu'un auteur se jette de sang-fVoid dans m écarts qui n'appartiennent qu'aux grandes fXr sions, il court risque de ampclier seul; car te lecteur se lasse de oes transitons iioroées, etde ces fréquentes hanUesses que Tapt s'eflForeetKmiter dosentimenC^ et qu'il imile toujours saat succès. Les endroits où le poêle parott s'égaiw devroient être, à ce qu'il me semble, les plos passionnés de son ouvrage ; il est' même d'antaol plus nécessaire de mettre du sentiment dau nos odes, que ces petits poèmes sont ordinai^^ ment vides de pensées, et qu'un ouvrage ni$ de pensées sera toujours foiÛe s'il n'est rempli de passion. Or, je ne crois pas qu'on puisée dire que les odes de Rousseau soient fort passionnées. H est tombé quelquefbis dans le dé* faut de ces poètes qui semblent s'être proposé dans leurs écrits, non d'exprimer plus fortement par des images des passions violentes, mais seulement d assembler des images magnifiques, phjs occupés de chercher de grandes figures que de faire naître dans leur ame (k grandes pensées. Les défenseurs de Rousseau répondent qu'il a surpassé Horace et Pûydape, auteurs illustres dans le même genre, et de plus rendus respectables par Testime dtwt ih sont en possession depuis tant de sièdes.^

RÉFLEXIONS CRITIQUES

I esl ainsi, je se m'éconne point que Rot»u ait emporté tzws les suffiniges» On ne juge i par comparaison de toutes choses, et X qui font mieux que les autres dans leur ire, passent toujours pour excellents, perne n'osant leur contester d'être dans le bon oiîn. B m'appartient moins qn'à tout autre liipe que Konsseatt n'a pn atteindre le but de ; arc ; mais je crains bien que si on n'aspire à Snre de Fode une inûtalîon plua fidèle de aaturo, ce genre ne demenre caseveli dans ) eqièea de médiocrité* YH m'est permis d'être sincère jusqu'à la fin, Huerai que je trouve encore des pensées bien mes dans ks nmîHeurcs odes de Reusseau. lefMmuse Ode à fa Fonuar, q^'on regarde ■me le trimaphe de b raison , présente, ce semble, pea de rriflexioasqui ne soient plus 3uissantes que solides. Écoutons (^ poète losophe :

Quoi ! Rome et TlUdie en cendre Me feroDl honorer Sylla ?

ton vraiment, VltaUe en cendre ne peut faire torcr Sylla ; mais ce qui doit, je crois, le iaire peder avec justice, c'est ce génie supérieur 3uissant qui vainquit le génie de Rome, qui fit défier dans sa vieillesse les ressentiments ce même peuple qu'il avoit soumis , et qui toujours subjuguer, par les bienfaits ou par orce, le courage ailleurs indomptable de ses ternis, /^oyoos ce qui suit :

J^dfentrenl dans Alexandre CÊvmïdtàam mMtm'.

le ne sais quel étoit le caractère d'Attila ; is je suis forcé d'admirer les rares talents Jexandre, et cette hauteur de génie qui, t dans I,e gouvernement , soit dans la guerre , : dans les sciences, soit même dans sa vie vée, l'a toujours fait paroître comme un nme extraordinaire, et qu'un instinct gi'and ublime dispensoit des moindres vertus \ Je

J ne s'agit ici ni da génie de Sylla , ni des grandes qualités exaudre , mais des manx qae lenr ambition et leur txeraple Cûts au monde ; et le poète philosophe a pu, sous ce rapport, NMoparer avec AltiU. B.

EHmr diipensoU des fterUu d'mn, eralre tmdtu rtlewé, p»* amphibologique. 8.

veux révérei* un héros qui, parvenu au faite des grandeurs humaines, ne dédaigpaoit pas l'amitié ; qui , dans cette haute fortune , respec* toit encore Immérité ; qui aima mieux s'exposer à mourir que de soupçonner son médecin de quelque crime , et d'afèiger, par une défiance qu'cm n auroit pas blâmée , la fidélité d'un sujet qu'il eslimoît : le maître le plus libéral qu'il y eut jamais, jusqu'à ne réserver pour lui que Y espérance; plus prompt à réparer ses injustices qu'à les commettre, et pliif pénétré de ses fautes que de ses triomphes ; né pour conquérir l'univers, parcequ'il étoit digne de lui commander; et en quelque sorte excusable de s*être fait rendre les honneurs divins dans un temps oii toute la terre adoroit des dieux moins aimables. Rousseau paroit donc trop iiyuste, lorsqu'il ose ajoiifter d'un si grand homme :

Mais à la place de Socrate ,

Le fameux vamqueur de IHuphnie

Sera le denrier des mortels.

Apparemmeitf que Rousseau ne vouloit épargner aucun conquéi*ant; et voici comme il parle encore :

L'ilieipéitenoe indocUe

Du compagnon de Paul-Émile

Fit tout le succès d'Annibal.

Combien tontes ces réiflexions ne sont-elles pas soperficâeUeB? Qui ne sait que la science de la guerre consiste à profiter des foutes de son ennemi? Qui ne sait qu' Annibai s'est montré anssî grand dans ses défaites que dans ses victoires?

S'U éloit reçn de tous ks poètes, comme il l'est dtt reste des hommes, qu'il n'y a rien de beau dans aucna genre que le vrai , et que les fictions mêmes de la poésie n'ont été inventées que poor peindre plus vivement bi vérité , qm pourroiton penser des invectives que je viens de rapporter? Seroit-on trop sév^e de jugei* que VO(le à la Farhme n'est qu'une pompeuse déclamation , et an tissu de lieux communs énergiquement exprimés?

Je ne dirai rien des allégories et de quelques antres ouvrages de Rousseau. Je n'oserois sur* tout juger d'aucun ouvrage allégorique, parceque c'est un genre que je n'aime pas ; mais je louerai volontiers ses épigramroes, où l'on

VAUVENARGUES

trouve toute la naïveté de Harot avec une énergie que Harot B*avoit pas. Je louerai des morceaux admirables dans ses épitres , où le génie de ses épigrammes se fait singulièi^ment apercevoir. Hais en admirant ces morceaux, si dignes de l'être , je ne puis m'empêcher d'être choqué de la grossièreté insupportable qu'on remarque en d'autres endroits. Rousseau voulant dépeindre , dans YÉpkre aux Muses , je ne sais quel mauvais poêle , il le compare à un oison que la flatterie enhardit à préférer sa voix an chant du cygne. Un autre oison lui fait un long discours pour l'obliger à chanter, et Rousseau continue ainsi :

A oe discoan . notre oueau tout gaillard Perce le ciel de son cri nasillard ; Et tout d'jdmrd , oubliant leur manseaiUe . Vous enaaiex vu canards, dindons, poulaiHe* De toutes parts accourir, Tentourer, Battre de l'aile , applaudir, admirer.

Vanter la yoix dont nature le doue , Et faire nargue au cygne de Mantoue.

Le chant fini , le pindarique oison , Se rengorgeant , rentre dans la maison , Tout orgueilleux d'avoir, par son ratoge , Du poulailler mérité le suffrage >.

On ne nie pas qu'il n'y ait quelque force dans cette peinture ; mais combien en sont ba^ ses les images? La même épitre est remplie de choses qui ne sont ni plus agréables ni plus délicates. C'est un dialogue avec les Muses , qui est plein de longueurs , dont les transitions sont forcées et trop ressemblantes; où l'on trouve à la vérité de grandes beautés de détails , mais qui en rachètent à peine les défauts. J'ai choisi cette épître exprès, ainsi que Y Ode à la For^ tune, afin qu'on ne m'accusât pas de rapporter les ouvrages les plus foibles de Rousseau pour dhninuer l'estime que l'on doit aux autres. Puis-je me flatter en cela d'avoir contenté la tiéiicatesse de tant de gens de goût et de génie qui respectent tous les écrits de ce poète ? Quelque crainte que je doive avoir de me tromper en m'écartant de leur sentiment et de celui du public, je hasarderai encore ici une réflexion. C'est que le vieux lai^ge employé par Rousseau dans ses meiUetves épitres, ne me paroît ni nécessaire pour écrire naïvement, ni assez

' Toute celte tirade est-dirigée contre La Hotte , dont les odes joulssoient, du temps de 3.-B. Housseau , d'une réputation que ila postérité n'a point confirmée. B.

noble pour la poésie. Cest à ceux qui font prt>fession eux-mêmes de œt art à proiK»cer ladessus ; je leur soumets sans répugnance tooi» les remarques que j'ai osé f^re sur les phis illustres écrivains de notre langue. Personne n'est plus passionné que je ne le suis pourks véritables beautés de leurs ouvrages, le ne oonnois peut-être pa» tout le mérite de Roosseiu, mais je ne serai pas iâché qu'on me détrompe des défouts que j'ai cru pouvoir lui reprocher*. On ne sauroit trop honorer les grands tnleau d'un auteur dont la célébrité a bit les disgiraces , comme c'est la coutume chez les hoDunes, et qui n'a pu jouir dans sa patrie de la relation qu'il méritoit, que lorsqne accablé sou le poids de l'humiliation et de l'exîl , la loogneur de son infortune a désarmé la haine de ses ennemis et fléchi l'injustice de Tenvie.

<JUINAULt.

On ne peut trop aimer la douceur, h mollesse, la facilité et l'harmonie tendre et touchante de la poésie de Quinauk. On peut méoK estimer beaucoup l'art de quelques uns de ses opéras , intéressants par le spectacle dont i sont remplis , par Tinvention ou la dispositioo des faits qui les composent , par le merveilkQi qui y règne , et enfin par le pathétique desatuations , qui donne lieu à celui de là musique, et qui l'augmente nécessairement. Ni la grâce, ni la noblesse, ni le naturel, n'ont manqué) l'auteur de ces poèmes singuliers. H y a presque toujours de la naïveté dans son dialo^, et quelquefois du sentiment. Ses vers sont mfÊ^ d'images charmantes et de pensées ingéniew- On admireroit trop les fleurs dont il se pare, s'il eût évité les défauts qui font languir quelquefois ses beaux ouvrages. Je n'aime pns les familiarités qu'il a introduites dans ses tragédies : je suis fâché qu'on trouve dans beaucoup de scènes , qui sont faites pour inspirer la te^ reur et la phié, des personnages qui, parle contraste de leurs discours avec les intérêts des malheureux , rendent ces mêmes scènes rîdi-

> Incorrect. Reconnoltre qu'on s'est trompé en comme un début ce qni n'en esl pis un , oe n'est pas màéttoB»perdes défauts. M.

RÉFLEXIONS CRITIQUES

cules et en détruisent tout ie pathétique. Je ne puis m'empécber encore de trouver ses meilleurs opéras trop vides de choses, trop négfigés dans les détails , trop fades ménie dans bien des endroits. EnBn je pense qu on a dit de lui afvec vérité qu'il n'avoit feit qu'effleurer d'ordinaire les passions. Il me parolt que LuUi a donné à sa musique un caractère supérieur à la poésie de Quinault. Lntli s'est élevé souvent jusqu'au subfime par la grandeur et par le pathétique de ses expressions; et Quinault n'a d'autre mérite à cet égard que celui d'avoir fourni les situations et les canevas auxquels le musicien a fut recevoir la profonde empreinte de son gàiie. Ce sont sans doute les défauts de ce poète et la foiblesse de ses premiers ouvrages qui ont fermé les yeux de Despréaux sur son âiérite; mais Despréaux peut être exciisable de n'avoir pas cm que l'opéra , théâtre plein d'irrégularités et de licences , eût atteint , en naissant , sa perfection. Ne penserions-nous pas encore qu'il manque quelque chose à ce spectade , si les efforts inutiles de tant d'auteurs renommés ne nous avoient lait supposer que le défaut de ces poèmes éloii peut-être un vice irréparable? Cependant je conçois sans peine qu'on ait fait à D^réaux un grand reproche de sa sévérité trop opiniâtre ". Avec des talents si aimables que ceux de Quinault , et la gloire qu'il a d'être rinventeur de son genre, on ne sauroit être surpris qu'il ait des partisans très passionnés , qui pensent qu'on doit respecter ses défauts mêmes. Hais cette excessive indulgence de ses admirateurs me fait comprendre encore TextfiÉBie rigueur de ses. critiques. Je vois qu'il nlSt point dans le caractère des hommes de juger du mérite d'un autre homme par l'ensemble de ses qualités; on envisage sous divers aspects le génie d'un auteur illustre ; oa le méprise ou l'admire avec une égale apparence de raison , selon les choses que l'on considère en ses ouvrages. Les beautés que Quinault a imaginées demandent grâce pour ses défauts ; mais j*avoue que je voudrois bien qu'on se dispensât

* BoUeaQ a cependant dit lui-même, dans la préface de la dernière édition de ses Œuvres . que, dans le temps où il écrivit contre Qainault , tous deux étoient fort- jeunes , et Qalnanlt n'avoit pat lait alors beaucoup d'ouvra({cs qui lui ont acquis dani la suite vne jutU réputation. Ce sont les eipressions dont il w! sert. P.

de copier jusqu'à ses Autes. Je suis fâché qu'on désespère de mettre plus de passion, plus de conduite , |rius de raison et fias de force dans nos opéras, que leur inventeur n'y en a mis. J'aimeroisqu'cmen retranchât le nombre excessif de refrains qui s*y renconti*ent, qu'on ne refroidit pas les tragédies par des puérilités , et qu'on ne fit pas des paroles pour le musicien , entièrement vides de sens. Les divers morceaux qu'on admire dans Quinault prouvent qu'il y a peu de beautés incompatibles avec la musique , et que cest la foiblesse des poètes ou celle du genre qui fait languir tant d'opéras , faits à la -hâte et aussi mal écrits qu'ils sont frivoles.

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