CCLXVIII
On ne doit pas non plus demander aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteindre. Cest faire trop d'honneur à l'esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers n'aient pas droit de lui plaire, sur-tout si ces ouvragespeignent les passions. Il n'est pas besoin d'un grand art pour faire sortir les meilleurs esprits de leur assiette, et pour leur cacher les défauts d'un tableau hardi et touchant. Cette parfaite régularité qui manque aux auteurs ne se trouve point dans nos propres conceptions. Le caractère naturel de l'homme ne comporte pas tant de règle. Nous ne devons pas supposer dans le testioieiit une délicatesse que nous n'avcns que par réflexion. D s'en faut de beaucoup que notre goàt soit toujours aussi difficile à contenier que autre esprit \
II nous est plus facile de nous teindre d'une infinité de connoissances, que d'en bien posséder un petit nombre.
Jusqu'à ce qu'on rencontre le secret de rendre les esprits plus justes, tous les pas que l'on pourra faire dans la vérité n'empêcheront pas les hommes de raisonner faux ; et plus on vou-
* VAmiAivs. u ne faut pas Juger d'un homme par ce qu'il ignore, mais par ce qu'il sait. Ce n'est rien d'ignorer beaucoup de cfaones lorsqu'on est capable de les concevoir , et qu'il ne manque que de kê avoir apprises.
* L'anleur dôvelû|ipe celte pensée. Voyez no 522. fi.
dra les pousser au-delà des notions communes, plus on les mettra en péril de se tromper.
11 n'arrive jamais que la littérature et l'esprit de raisonnement deviennent le partage de toute une nation , qu'on ne voie aussitôt, dans la philosophie et dans les beaux-arts, ce qu'on remarque dans les gouvernements populaires, où il n'y a point de puérilités et de fantaisies qui ne se produisent et ne trouvent des partisans \
CCLXXn.
L'erreur, ajoutée à la vérité, ne l'augmente point. Ce n'est pas étendre la carrière des arts que d'admettre de mauvais genres : c'est gâter le goût; c'est corrompre le jugement des hommes , qui se laisse aisément séduire par les nouveautés, et qui, mêlant ensuite le vrai et le faux, se détourne bientôt, dans ses productions, de l'imitation de la nature, et s'appauvrit ainsi en peu de temps par la vaine ambition d'imaginer et de s'écarter des anciens modèles *.
CCLXXm.
Ce que nous appelons une pensée briHante n'est ordinairement qu'une expression captieuse, qui, à l'aide d'un peu de vérité, nous impose une erreur qui nous étonne. *
Qui a le pt^s sl ^ dit-on , le moins : cela est faux. Le roi d'Espagne, tout puissant qu'il est, ne peut rien à Lucques^. Les bornes de nos
■ VABUNTK. Toutes les fois que la littérature et l'esprit de raisonnement deyiendront le partage de toute une nation , il arrivera , comme dans les Etats populaires , qu'il n'y aura point de puérilités et de sottises qui ne se produisent et ne trouvent des partisans.
a Variants. L'erreur, igoutée àla vérité, ne l'augmente point ; au contraire. Ce n'est pas non plus étendre les limites des arts , que d'admettre les mauvais genres , c'est gâter le goût, fl faut détromper les hommes des faux plaisirs pour les faire jouir des véritables ; et quand même on supposeroit qu'il n'y auroit point de faux plaisirs, toujours seroit-il raisonnable de combattre ceux qui sont dépravés et méprisables : car on ne peut nier qu'il y en ait de tels.
3 Qui u le plut a , diP^m , le moins : cela est faux. Le roi â* Espagne, tout puissant quHl est, ne peut rien à Lucques. Plus et moins exprimant des rapports de mesure et de quantité , ne peuvent s'appliquer qu'à des objets qu'on puisse mosu-
VAUVENARGUES
talents sont encore piua^nébranlables que celles des empires; et on usurperoit plutôt toute la terre que la moindre vertu«
La plupart des grands personnages ont été les hommes de leur siècle les plus éloquents. Les auteurs des plus beaux systèmes, les chefs de partis et de sectes, ceux qui ont eu dans tous les temps le plus d*empire sur Tesprit des peuples, nont dû la meilleure partie de leurs succès qu'à Féloquence vive et naturelle de leur ame. Il ne paroit pas qu'ils aient cultivé la poésie avec le même bonheur. C'est que la poésie ne permet guère qiie Ton se partage, et qu'up art si sublime et si pénible se peut rarement allier avec l'embarras des affaires et les occupations tumultueuses de la vie : au lieu que l'éloquence se mêle par-tout, et qu'elle doit la plus grande partie de ses séductions à l'esprit de médiation et de manège, qui forme les hommes d'état et les poliiiqiies , etc.
C'est une erreur dans les grands, de croire qu'ik peuvent prodiguer sans conséquence leurs paroles et leurs promesses. Les hommes souffrent avec peine qu'on leur ôte ce qu'ils se sont en quelque sorte approprié par l'espérance. On ne les trompe pas long-temps sur leurs intérêts, et ils ne haïssent rien tant que d'être dupes.
rer ensemble , afla de juger de leor ine8nr%pn de leur quantité reUtive. Ainsi on ne dira pas qu'il y a plus ou moins de toile dans une pièce de dix aunes , que de grains dam un boisseau de fh)ment , parcequ'il n'eiiste pas de moyen de mesurer ensemble de la toile et du froment. L'emploi de p/t» et de moins suppose donc dans les objets comparés une qualité commune que chacun possède plus ou moins , et qui offre le point de vue sous lequel on lescompare« On dira, par exemple , que le soleil est plus grand que la terre, parceque retendue est une qualité commune à tous deux, par laquelle le soleil et la terre se serycnt réciproquement de mesure relative. Mais on ne dirs^ pas que le soleil est plus bHllant que la terre, parceque le soleil est brillant et que la terre ne Test pas ; comme on ne peut dire que le roi d'Espagne est plus puissant en Espagne qu'à Lucques , parcequ'il a de la puissance en Espagne et n'en a point du tout à Lucques. La maxime qui a le plus a le moins est donc ici totalement inapplicable, puisque le plus et le moins •ont 11 mesure relative des objets . et qu'il n'existe pas de manière de mesurer quoique chose avec rien. On ne sait ce que veut dire la fin de eeltc maxime : On usurperoit plutôt toute la terre que la moindre vertu. On n'ustirpe point de vertus ; Otttcs celles qu'on acquiert sont de bonne prise. S.
C'est par cette raison qu'il est si rare que h fourberie réussisse ; 3 faut de la sincérité ei (k la droiture , même pour séduire. Ceux qui oot abusé les peuples sur quelque intérêt général, étoient fidèles aux particuliers ; leur habileté consistoit à captiver les esprits par des avantages réels. Quand on connoit bien les hommes, et qu on veut les faire servir à ses desseins, od œ compte point sur un appftt aussi frivole que celui des discours et des promesses. Ainsi les grands orateurs, s'il m'est permis de joindre ces deux choses, ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu de flatteries et d'impostures, par une dissimulation continuelle , et par on boga{;e purement ingénieux : s'ils cherdient i faire illusion sur quelque point principal, œ n'e^t qu'à force de sincérité et de vérité de détail : car le mensonge est foible par lui-même; il faut qu'il se cache avec soin; et s'il arrive qu'on persi^ade quelque chose par des discours 'captieux , ce n'est pas sans beaucoup de peine. On auroit grand tort d'en conclure que ce scMt en cela que consiste l'éloquence. Jugeons au contraire par ce pouvoir des simples apparences de la vérité, combien la vérité elle-même est éloquente et supérieure à notre art.
ccLxxvn.
Un menteur est un homme qui ne sait pas tromper ; un flatteur, celui qui ne trompe ordinairement que les sots. Celui qui sait se servir avec adresse de la vérité, et qui en connoU l'éloquence, peut seul se piquer d'être habile.
ccLxxvni.
Est-il vrai que les qualités dominantes excluent les autres? Qui a plus d'imagination que Bossuet, Montaigne, Descartes, Pascal, tous grands philosophes? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine , Boileau , La Fontaine, Molière , tons poètes pleins de génie?
Descartes a pu se tromper dans quelques ans de ses principes , et ne se point tromper dans ses conséquences, sinon rarement. On auroit donc tort, ce me semble, de conclure de ses
RÉFLEXIONS ET MAXIMES
erreurs que rimagination et l'invention ne 8*ao- 1 cordent point avec la justesse. La grande vanité de ceux qui nimaginent pas est de se croire seuls judicieux. Ils ne font pas attention que les erreurs de Descaries , génie créateur» ont été celles de trois ou quatre mille philosophes, tous gens sans imagination. Les esprits subalternes n'ont point d'erreur en leur privé nom, parceqo*ils sont incapables dinvenier, même eau se trompant ; mais ils sont toujours entraînés sans le savoir par l'erreur d'autrui ; et lorsqu'ils se trompent d'eux-mêmes, ce qui peut arriver souvent, c'est dans des détails et des conséquences. Mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses, ni assez importantes pour foire du bruit.
Ceux qui sont nés éloquents, parlent quelquefois avec tant de clarté et de brièveté des grandes choses, que la plupart des hommes n'imaginent pas qu'ils en parlent avec profondeur. Les esprits pesants, les sophistes, ne reoonnoissent pas la philosophie, lorsque l'éloquence la rend populaire , et qu'elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Us traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la preuve des grandes peîisées. Ils veulent des définitions » des discussions, des détails et des arguments* Si Locke eût rendu vivement en peu de pages les sages vérités de ses écrits, ils n'aurojent pas osé le compter parmi les philosophes de son siècle.
C'est un malheur que les hommes ne puissent d'ordinaire posséder aucun talent sans avoir quelque envie d'abaisser les autres. S'ils ont la finesse, ils décrient la force ; s'ils sont géomètres ou physiciens, ils écrivent contre la poésie et l'éloquence : et les gens du monde, qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d'un autre talent , se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi , quand la métaphysique ou l'algèbre sont à la mode, ce sont des métaphysiciens ou des algébristes qui font la réputation des poètes et des musiciens, ou tout au contraire : l'esprit dominant assujettit
les autres à son tribuiÉI , et la plupart du temps à ses erreurs.
CCLXXXn.
Qui peut se vanter de juger, ou d'inventer, ou d'entendre à toutes les heures du jour? Les hommes n'ont qu'une petite portion d'esprit, de goût, détalent, de vertu, de gaieté, de santé, de force, etc.; et ce peu qu'ils ont en partage, ils ne le possèdent point à leur volonté , ni dans le besoin , ni dans tous les âges.
ccLxxxni.
C'est une maxime inventée par Fenvie , et trop légèrement adoptée par les philosophes , qu'il ne faut point louer les hommes avant leur morf. Je dis au contraire que c'est pendant leur vie qu'il fout les louer, lorqu'ils ont mérité de l'être. C'est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s'eiforcent de les dégrader, qu'il fiiut oser leur rendre témoignage. Ce sont les critiques injustes qu'il feut craindre de hasarder, et non les louanges sincères.
CCLXXXJV.
L'envie ne sauroit se cacher. Elle accuse et juge sans preuves ; elle grossit les défauts ; elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes ; son langage est rempli de fiel , d'exagé* ration et d'injure. Elle s'acharne avec opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant. Elle est aveugle, emportée, insensée, brutale.
n faut exciter dans les hommes le sentiment de leur prudence et de leur force, si on veut élever leur génie. Ceux qui , par leurs discours ou leurs écrits , ne s'attachent qu'à relever les ridicules et les foiblesses de l'humanité, sans distinction ni ^jards, éclairent bien moins la raison et les jugements du public, qu'ils ne dépravent ses inclinations.