‹ Moralistes françoisChapitre 22 sur 309 · PREMIÈRE PARTIE, ART. VI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, ART. VI

cette paissante intelligence qui gouverne les TÎIies et les royaumes.

xin.

La Tolontë est un des principaux organes de la croyance : non qu'elle forme la croyance ; mais parceque les choses paroissent vraies ou iisuissesy selon la face par où on les r^rde. La YoloDté, qui se plait à l'une plus qu'à l'autre, décoome l'esprit de considérer les qualités de œlie qu'elle n*aime pas : et ainsi l'esprit , marchant d'une pièce avec la volonté , s'arrête à regarder la fiace qu'elle aime , et eu jugeant par ce qu'il y voit, il règle insensiblement sa croyance suivant l'inclination de la volonté.

Nous avons un autre principe d'erreur, savoir, les maladies. Elles nous gâtent le jugement et lé sens. Et si les grandes l'altèrent sensiblement , je ne doote point que les petites n'y fassent impression à proportion.

Notre propre intérêt est encore un merveilleux insirument pour nous crever agréablement les yeux. L'affection ou la haine change la justice. En effet, combien un avocat, Ûen payé par avance, trouve-t-il plus juste la cause qu'il plaide ! Mais , par une autre bizarrerie de l'esprit humain , j'en sais qui , pour ne pas tomber dans cet amour^ropre , ont été les plus injustes du monde à oontre-biais. Le moyen sûr de perdre une affiaire tonte juste étoit de la leur foire reoDomiander par leurs proches parents.

L'imagiiiation grossit souvent les plus petits objets par une estimation fantastique , jusqu'à ea remplir notre ame; et, par une insolence téméraire , elle amoindrit les plus grands jusqu'à notre oiesure.

XYI.

La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instruments sont trop émoussés pour y toucher exactement. S'ils y arrivent, ils en écaichent la pointe, et appuient tout autour, phis sur le faux que sur le vrai.

xvn.

Les impressions anciennes ne sont pas seules

capables de nous amuser : les diarmes de h nouveauté ont le même pouvoir. De là viennent toutes les disputes des hommes qui se reprochent , ou de suivre les fausses impressions de leur enfonce , ou de courir témérairement après les nouvelles.

Qui tient le juste milieu? Qu'il paroisse, et qu'il le prouve. Il n*y a principe , quelque naturel qu'il puisse être , même depuis l'enfance , qu'on ne fasse passer pour une fousse impression, soit de l'instruction , soit des sens. Parceque, dit- on , vous avez cru dès l'enfonce qu'un coffre étoit vide lorsque vous n'y voyiez rien , vous avez cru le vide possible ; c'est une illusion de vos sens , fortifiée par la coutume , qu'il fout que la science corrige. Et les autres disent au contraire : Parcequ'on vous a dit dans l'école qu'il n'y a point de vide, on a corrompu votre sens commun qui le comprenoit si nettement avant cette mauvaise impression qu'il faut corriger en recourant à votre première nature. Qui a donc trompé , les sens , ou l'instruction ?

xvra.

Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien; et le titre par lequel ils le possèdent n'est , dans son origine , que la fontaîsie de ceux qui ont foit les lois. Ils n'ont aussi aucune force pour le posséder sûrement : mille accidents le leur ravissent. Il en est de même de la science : la maladie nous l'ôte.

Qu'est-ce que nos principes naturels , sinon nos principes accoutumés ' ? Dans les enfiants, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de lenrs pères , comme la chasse dans les animaux.

Une différente coutume donnera d'autres principes naturels. Cela se voit par expérience; et s'il y en a d'ineffaçables à la coutume , il y en a aussi de la coutume ineffoçables à la nature. Gela dépend de la disposition.

Les pères craignent que l'amour naturel des enfonts ne s'efiace. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée? La coutume est une seconde nature qui détruit la première.

< L'auteur bit ici allusion à une pensée de Montaisne qu'il rappelle plot loin. Voyei part, i . art. 8, $ 10.

Pourquoi la coulume n*est-eUe pas naturelle? J'ai bien peur que cette nature ne soit ellemême qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.

Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous afiecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous les jours ; et si un artisan étoit sûr de rêver toutes les nuits , douze heures durant , qu'il est roi , je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un roi qui rêveroit toutes les nuits , douze heures durant, qu'il seroit artisan. Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis , et ag[ités par des fantômes pénibles , et qu'on passât tous les jours en diverses occupations , comme quand on (ait un voyage , on souffriroit presque autant que si cela étoit véritable , et on appréhenderoit de dormir, comme on appréhende le réveil quand on craint d'entrer réellement dans de tels malheurs. En effet , ces rêves feroient à-peu-près les mêmes maux que la réalité. Hais parceque les songes sont tous différents et se diversifient, ce qu'on y voit affecte bien moins que ce qu'on voit en veillant , à cause de la continuité ^ qui n'est pas pourtant si continue et égale, qu'elle ne change aussi , mais moins brusquement, si ce n'est réellement, comme quand on voyage ; et alors on dit : Il me semble que je rêve; car la vie est un songe un peu moins inconstant.

Nous supposons que tous les hommes conçoivent et sentent de la même sorte les objets qui se présentent à eux : mais nous le supposons bien gratuitement , car nous n'en avons aucune preuve. Je vois bien qu'on applique les mêmes mots dans les mêmes occasions , et que toutes les fois que deux hommes voient, par exemple , de la neige, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par les mêmes mots , en disant Tun et l'autre qu'elle est blanche ; et de cette conformité d'application on tire une puissante conjecture d'une conformité d'idée : mais cela n*est pas absolument convaincant, quoiqu'il y ait bien à parier pour l'affirmative.

xxn.

Quand nous voyons un effet arriver toujours de même, nous en concluons une nécessité naturelle , comme qu'il sera demiain jour , etc. ; mais souvent la nature nous dément, et ne s'assujettit pas à ses propres règles.

xxin.

Plusieurs choses certaines sont contredites ; plusieurs fausses passent sans contradiction: ni la contradiction n'est marque de iisiusseté , ni rincontradiction n'est marque de vérité.

Quand on est instruit, on comprend que, la nature portant l'empreinte de son auteur gravée dans toutes choses, elles tiennent presque toutes de sa double infinité. C'est ainsi que nous voyons que toutes les sciences sont infinies en l'étendue de leurs recherches. Car qui doute que la géométrie, par exemple, a une infinité d'infinités de propositions à exposer? Elle sera aussi infinie dans la multitude et la délicatesse de leurs principes ; car qui ne voit que ceux qu'on propose pour les derniers ne se soutiennent pas d'eux-mêmes, et qu'ils sont appuyés sur d'autres , qui , en ayant d'autres pour appui , ne souffrent jamais de derniers?

On voit , d'une première vue , que l'arithmétique seule fournit des principes sans nombre, et chaque science de même.

Mais Si l'infinité en petitesse est bien moins visible, les philosophes ont bien plus tôt prétendu y arriver; et c'est là où tous ont choppé. C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires , des Principes des choses, des Principes de la philosophie, et autres semblables , aussi fastueux en effet , quoique non ' en apparence, que cet autre qui crève les yeux, de omni setbili \

Né cherchons donc point d'assurance et de fermeté. Notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences ; rien ne peut fixer

* Quelques éditions mettent moins an lieu de non.

* C'est le titre des thèses qoe Jean Pic de Ija Htrandole soutint avec grand édat à Rome, k l'âge de Yingt-qtiatrc ans. en 14S7.

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