PREMIÈRE PARTIE, ART. VI
kSoi oitre les deux infinis qui renferment et
lefnieDt. Cela étant bien compris, je crois qu*on
s'en tiendra au repos , chacun dans l'état où la
nuire Ta placé. Ce milieu qui nous est échu
âut toujours distant des extrêmes , qu*im-
porie que rhomme ait un peu plus d'intelli-
fenoe des choses? S'il en a, il les prend d'un
peu plus haut. N*est-il pas toujours infiniment
doigné des extrêmes? et la durée de notre
plus longue vie n'est-elle pas infiniment éloi^
gnée de rétemité?
Dans la vue de ces infinis» tous les finis sont
; et je ne vois pas pourquoi asseoir son
ion plutôt sur l'un que sur l'autre. La
seule comparaison que nous faisons de nous au
W, nous fait peine.
Les sciences ont deux extrémités qui se toncknt : la pr^nière est la pure ignorance naturelle ou se trouvent tous les hommes en naissant; l'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que ks hommes peuvent savoir , trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent dans cette même ^Dorance d'où ils étoient partis. Mais c'est une ignorance savante qui se connoit. Ceux d'entre deux qui sont sortis de l'ignorance naturelle, tt n ont pu arriver à l'autre » ont quelque teintare de cette science suffisante , et font les enkados. Ceux-là troublent le monde, et jugent pios mal de tout que les autres. Le peuple et les habiles composent, pour l'ordinaire, le train du monde : les autres le méprisent et en sont
On se croit naturellement bien plus capable d'armer au centre des choses que d'embrasser kv drconference. L'étendue visible du monde surpasse visiblement; mais comme c'est qui surpassons les petites choses , nous croyons plus capables de les posséder; et cependant il ne faut pas moins de capacité pour Âr jusqu'au néant que jusqu'au tout. Il la faut ■inie dans l'un et dans l'autre ; et il me semble fK qû auroit compris les derniers principes fci dioses pourroit aussi arriver jusqu'à connaître 1 Infini. L'un dépend de l'autre , et l'un
conduit à l'antre. Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être éloignées , et se retrouvent en Dieu , et en Dieu seulement.
Si l'homme commençoit par s'étudier luimême, il verroit combien il est incapable de passer outre. Comment pourroit- il se faire qu'une partie connût le tout? Il aspirera peutêtre à connottre au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Hais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel endialnement l'une avec l'autre , que je crois impossible de connoitre l'une sans l'autre » et sans le tout.
L'honune, par exemple, a rapport à tout ce qu'il connott. Il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d'éléments pour le composer, de chaleur et d'aliments pour le nourrir, d'air pour respirer. Il voit la lumière, il sent les corps, enfin tout tombe sous son alliance.
Il iaut donc , pour connottre l'homme, savoir d'où vient qu'il a besoin d'air pour subsister ; et, pour connottre l'air, il faut savoir par où il a rapport à la vie de l'homme.
La flamme ne subsiste point sans l'air : donc, pour connottre l'un, il faut connoitre l'autre.
Donc toutes choses étant causées et causantes , aidées et aidantes , médiatement et immédiatement, et toutes s'entre-tenant par un lien naturel et sensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connottre les parties sans connottre le tout , non plus que de connottre le tout sans connottre en détail les parties.
Et ce qui achève peut-être notre impuissance à connottre les choses, c'est qu'elles sont simples en elles-mêmes, et que nous sommes composés de deux natures opposées et de divers genres , d'ame et de corps : car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle ; et quand on prëtendroit que nous fussions simplement corporels, cela nous excluroit bien davantage de la connoissance des choses, n'y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière puisse se conmrftre soi-même.
C'est cette composition d'esprit et de corp; qui a fait que presque tous les philosophes ont confondu les idées des choses , et attribué aux
PENSÉES DE PASCAL
corps ce qui a*appartieiit qu*aux esprits, et aux esprits ce qui ne peut convenir quaux corps ; car ils disent hardiment que les corps tendent en bas, qu'ils aspirent à leur centre, qu'ils fuient leur destruction , qu'ils craignent le vide, qu ils ont des inclinations, des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits. Et en parlant des esprits, ils les considèrent comme en un lieu, et leur attribuent le mouvement d'une place à une autre , qui sont des choses qui n'appartiennent qu'aux corps , etc.
Au lieu de recevoir les idées des choses en nous, nous teignons des qualités de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons.
Qui ne croiroit , à nous voir composer toutes choses d'esprit et de corps , que ce mélange-là nous seroit bien compréhensible? C'est néanmoins h chose que Ton comprend le moins. L'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature ; car il ne peut concevoir*ce que c'est que corps, et encore moins ce que c'est qu'esprit, et moins qu'aucune chose comment un corps peut être uni a^rec un esprit. C'est là le comble de ses difficultés, et cependant c'est son propre être : Modus quo carporibu» adhceret tptritus comprehendi ab hominibus non potest ; et hoc tamen homo al.
L'homme n'est donc qu'un sujet plein d'erreurs , ineffaçables sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité : tout Tabuse. Les deux principes de vérité, la raison et les sens, outre qu^ils manquent souvent de sincérité, s'abusent réciproquement l'un l'autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences; et cette même piperie qu'ils lui apportent , ils la reçoivent d'elle à leur tour : elle s'en revanche. Les passions de l'ame troublent les sens, et leur font des impressions fâcheuses: ils mentent, et se trompent à l'envi.