‹ Moralistes françoisChapitre 246 sur 309 · RÉPONSE AUX CONSÉQUENCES DE LA NÉCESSITÉ · texte numérisé non relu

RÉPONSE AUX CONSÉQUENCES DE LA NÉCESSITÉ

peut rëpargner sans faire tort à b société dont il est membre , il faut Tépargner ; mais si le salut de la société dépend de sa perte, il faut qu'il meure : cela est dans Tordre. Mais Dieu punirat-il aussi ce misérable dans l'autre monde, qui a été puni dans celui-ci , et qui n'a vécu d'ailleurs que selon les lois de son être ? Celte question ne regarde pas les philosophes, c'est aux théologiens à la décider. Ah! du moins, continne-t-on , en punissant le criminel qui nuit à la société, vous ne direz pas que cest un homme foible et méprisable, un hoknme odieux. Et pourquoi ne le dirois-je pas? Ne dites-vous pas vous-même d'un homme qui manque d'esprit, que c'est un sot ? et de celui qui n'a qu'un œil , ne dites-vous pas qu'il est borgne? Assurément, ce n'est pas leur faute s'ils sont ainsi faits. Cela est tout différent, répondez-vous : je dis d'un homme qui manque d'esprit, que c'est un sot ; mais je ne le méprise point. Tant mieux; vous iisûtes fort bien : car si cet homme qui manque d'esprit a l'ame grande, vous vous tromperiez en disant (pie c'est un honmie méprisable ; mais de celui qui manque en même temps d'esprit et de oœnr , vous ne pouvez pas vous tromper en disant qu'il est méprisable, parcequedire qu'un homme est méprisable, c'est dire qu'il manque d'esprit et de cœur. Or, on n'est point injuste quand on ne pense en cela que ce qui est vrai et ce qu'il est très impossible de ne pas penser. A l'égard de ceux que la nature a favorisés des beautés du génie ou de la vertu, il faudroit être bien peu raisonnable pour se défendre de les aimer, par cette raison qu'ils tiennent tous ces biens de la nature. Quelle absurdité! quoi, parceque M. de Voltaire est né poète, j'estimerois moins ses poésies? parcequ'il est né humain, j'honorerois moins son humanité? parcequ'il est né grand et sociable, je n'aimerois pas tendrement toutes ses vertus? C'est parceque toutes ces choses se trouvent en lui invinciblement , que je l'en aime et l'en estime davantage; et comme il ne dépend pas de lui de n'être pas le plus l>eau génie de son siècle , il ne dépend pas de moi de n'être pas le plus passionné de ses admirateurs et de ses amis. Il est bon nécessairement, je l'aime de même. Qu'y a-t-il de beau et de grand que ce que la nature a fait ? Qu'y a-t-ii de difforme et de foible que ce qu'elle a produit dans

sa rigueur ? Quoi de plus aimable que ses dons , ou de plus terrible que ses coups? Mais, poursuivez-vous , malgré cela je ne puis m'empêcher d'excuser un homme que la nature seule a fait méchant. Eh bien ! mon ami ,. excusez-le ; pourquoi vous défendre de la pidé? La nature a rempli le cœur des bons de l'horreur du vice ; mais elle y a mis aussi la compassion pour temr pérer cette haine trop fière , et les rendre plus indulgents. Si la créance de la nécessité augmente encore ces sentiments d'humanité ^ si eUe rappelle plus fortement les hommes à la démence, quel plus beau système? O mortels, tout est nécessaire : le rien ne peut rien engendrer; il faut donc que le premier principe de toutes choses soit éternel ; il faut que les êtres créés, qui ne sont point éternels, tiennent tout ce qui est en eux de l'Être éternel qui les a faits. Or, s'il y avoit dans l'esprit de Thomme quelque chose de véritablement indépendant ; s'il y avoit , par exemple , une volonté qui ne dépendît pas du sentiment et de la réflexioif qui la précèdent , il s'ensuivroit que cette volonté seroit à elle-même son principe. Ainsi il faudroit dire qu'une chose qui a commencé a pu se donner l'être avant que d'être ; il faudroit dire que celte volonté^ qui hier n'élolt point, s'est pourtant donné fexistence qu'elle a aujourd'hui : effet impossible et contradictoire. Ce que je dis de la volonté , il est aise de l'appliquer à toute autre chose; il est, dis-je, aisé de sentir que c'est une loi générale à laquelle est soumise toute la nature. En un mot , je me trompe fort , ou c'est une contradiction de dire qu'une chose est , et qu'elle n'est pas nécessal» rement. Ce principe est beau et fécond , et je crois qu'on en peut tirer les conséquences les plus lumineuses sur les matières les plus difficiles ; mais le malheur veut que les philosophes ne fassent qu'entrevoir la vérité, et qu'il y en ait peu de capables de la mettre dans un beau jour.

Sur la justice.

La justice est le sentiment d'une ame amoureuse de l'ordre , et qui se contente du sien. Elle est le fondement des sociétés ; nulle vertu n'est plus utile au genre humain ; nulle n'est consacrée à meilleur titre. Le potier ne doit rien à

VAUVENARGUES

rargile qu'il a pétrie , dit saint Paul ; Dieu ne peut être injuste. Cela est vbible ; mais nous en oonduons qu'il est donc juste , et nous nous étonnons qu'il juge tous les hommes par la même loi , quoiqu'il ne donne pas à tous la même graoe; et quand on nous démontre que cette conduite est formellement opposée aux principes de l'équité, nous disons que la justice divine n'est point semblable à h justice humaine : qu'on définisse donc cette justice contraire à la nôtre. Il n'est pas raisonnable d'attacher deux idées différentes au même terme, pour lui donner tantôt un sens, tantôt un autre, selon nos besoins ; et il faudrdt ôter toute équivoque sur une matière de cette importance.

Sur la providence.

Les inondations ou la sécheresse font périr les fruits ; le froid excessif dépeuple la terre des animaux qui n'ont point d'abri ; les maladies 4Îpidémiques ravagent en tous lieux l'espèce humaine et changent de vastes royaumes en déserts ; les hommes se détruisent eux-mêmes par les guerres , et le foible est la proie du fort. Celui qui ne possède rien, s'il ne peut travailler, qu'il meure : c'est la loi du sort; il diminue et s'évanouk à la face du soleil, délaissé de toute la terre. Les bétes se dévorent aussi • entre elles : le loup , l'épervier, le faucon , si les animatkx plus foibles leur échappent, périssent eux-mêmes ; rivaux de la barbare cruauté des hommes, ils se partagent ses restes sanglants et ne vivent que de carnage. 0 terre! ô terre, tu a*es qu'un tombeau et un champ couvert de dépouilles ; tu n'enfantes que pour là mort. Qui t'a donné l'être ? Jon ame paroit endormie dans ses fers. Qui préside à tes mouvements? Te faut-il admirer dans ta constante et invariable imperfection? Ainsi s'exhale le chagrin d'un philosophe qui ne connoit que la raison et (a nature sans révélation.

Sur F économie de l'univers.

Tout ce qui ai'être a un ordre, c'est-à-dire une certaine manière d'exister qui lui e^t aussi essentielle que son être même : pétrissez «u hasard un morceau d'argile; en quelque état que vous le laissiez , cette argile aura des rap-

ports, une forme et des propordons, c*esl4dire un ordre, et cet ordre sulœistera tant q^'im agent supérieur s'abstiendra de le dérmger. H ne faut donc pas s'étonner que Tunûrers ait set lois et une certaine économie. Je tous défie de concevoir un seul atome sans cet attribut. Mais, dit-on, ce qui vous étonne, ce n'est pas que l'univers ait un ordre immuable et nécessaire, mais c'est la beauté, la grandeur et la maguficenoe de son ordre. Foibles philosophes! entendez-vous bien ce que vous dites ? Savez-voui que vous n'admirez que les choses qui passeot vos forces ou vos oonnoissanoes? Save^-vons que si vous compreniez bien l'uBÎTers , et qa'il ne s'y rencontrât rien qui passât les Ihnilesde votre pouvoir, vous cesseriez aussitôt de Fadmirer. C'est donc votre très grande petilesse qui fait un colosse de l'univers. Cest vouv foiblesse infinie qui vous le représente dus votre poussière, animé d'un esprit si vaste, a puissant et si prodigieux. Cependant tout petits» tout bornés que vous êtes , tous ne laissez pas d'apercevoir de grands défauts dans cetinfioi, et il vous est impossible de justifier tous les maux moraux et physiques que vous y éproe- Tez. Vous dites que c'est la foiblesse de voire esprit qui vous empêche de voir l'utilité et la bienséance de ces désordres apparents, liait pourquoi ne croye&vous pas tout aussi bienqae c'est cette même foiblesse de vos lumières qi vous empêche de saisir le vice des beautés appa* rentes que vous admirez '? Vous répondez que l'univers a la meilleure forme possible, puisque Dieu l'a fait tel qu'il est. Cette sdutioo est d'oa

> JiraU pourquoi ne eroyez-wms pas autH bien pu e'ut cette même faiblesse de vos lumières qui XHms empêche it sentir le vice de ces beautés apparent^ q%te vous admirnî

Cette idée parott abeolament fausse; car U beauté de FoidR qui régit runivers est dans l'uniTers même. Ce que aoai adai* rons , c'est que l'uniTcrs subsiste ; car nous ne pooTons douter qu'ii subsiste. Qu'il puisse subsister autrement, mieaxsi Tsa veut , i la bonne heure; il n'en est pas moins ma qntl wttnÊt Je puis Toir plus loin , mais il n'en est pas moins admirable fw Je voie. Je puis avoir un sens de plus , mes sens n*en sont pas moins une machine admirable. Ces résultats que Je ne pals nier, sont ce que J'appelle les beautés de l'ordre de runiven. Ces beautés ne peuvent donc être simplement apparentes^ paisiine nous n'en jugeons que par les résultats de cet ordre. Cettvdre ne peut avoir de vices cachés, puisque ces vices le eonlnrieroient et empêcheroieot lesréscdtalB que nous adaiiron.ii lieu que ce que nous prenons pour des débuts pent ooodnire k desrésultats que nous ne connoisBoas pas; car on peol cnrin à ce qu'on ignore . et non pas nier ce que Ton connoit S.

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