IMITATION DE PASCAL
La religi(m chrétienne 9 disent tous les théologiens , est au-dessus de la raison ; mais elle ne peut être contre la raison : car si une chose pou* voit être vraie et être néanmoins contraire à la raison, il n'y auroit aucun signe certain de vérilé.
La vérité de la révélation est prouvée par les faits, continuentHls : ce principe posé conformément à la raison , elle-même doit se soumettre aux mystères révélés qui la passent.
Oui, répondent les libertins, les faits prouvés par la raison prouveraient la religion , même dans ce qui passe la raison ; mais quelle démonstration peut-on avoir sur des faits, et principalement sur des faits merveilleux que l'esprit de parti peut avoir altérés ou supposés en tant de manières?
Une seule démonstration, ajoutent-ils, doit prévaloir sur les plus fortes et les plus nombreuses apparences. Ainsi la plus grande probabilité de nos miracles ne contre -balanceroit pas une démonstration de la contradiction de DOS mystères, supposé que Ton en eût une.
Il est donc question de savoir qui a pour soi la démonstration ou l'apparence. S'il n'y avoit que des apparences dans les deux partis , dès lors il n'y auroit plus de règle : car comment compter et peser toutes ces probabilités? S'il y avoit au contraire des démonstrations des deux côtés, on seroitdans la même peine, puisque alors la démonstration ne distingueroit plus la
* Le titre /mitaiion de Pascal ci la toamute de ces réflexions pourroieDt les faire regarder comme une critique de la manière de Pascal . qui rapporte qnelqucfaii des objecUons contre la religkm sans se omettre en peine de les détruire , comme dans cette réflexion : Le^ impUê qui font profession de smore la raison , etc. U« part , art. X VUI , des Pensée* de B. Pascal ; et cette autre : far les partis , etc. B.
vérité. Ainsi la vraie religion n'est pas seulement obligée de se démontrer, mais il faut encore qu'elle fasse voir qu'il n'y a de démonstration que de son côté. Aussi le fait-elle, et ce n'est pas sa faute si les théologiens, qui ne sont pas tous éclairés, ne choisissent pas bien leurs preuves.
Du stoicîtme et du christianisme.
Les stoïciens n'étoient pas prudents, car ils promettoient le bonheur dès cette vie, dont nous connoissons tous par expérience les misères. Leur propre conscience devoit les accuser et les convaincre d'imposture.
Ce qui distingue notre sainte religion de cette secte, c'est qu'en nous proposant, comme ses philosophes, des vertus surnaturelles, elle nous donne des secours surnaturels. Les libertins disent qu'ils ne croient pas à ces secours; et la preuve qu'ils donnent de leur fausseté, c'est qu'ils prétendent être aussi honnêtes gens que les vrais dévots, et qu'à leur avis un Socrate, un Trajan et un Marc- Aurèle valoient bien un David et un Moïse; mais ces raisons-là sont si foibles, qu'elles ne méritent pas qu'on les cornbatte.
Illusions de /'tmpte.
La religion chrétienne, qui est la dominante dans ce continent, y a rendu les Juifs odieux et les empêche de former des établissements. Ainsi les prophéties, dit l'insensé, s'accomplissent par la tyrannie de ceux qui les croient^ et que leur religion oblige de les accomplir.
Les Juifs, continue cet impie, ont été devant Jésus-Christ haïs et séparés de tous les peuples de la terre. Us ont été dispersés et m^ri^ ses comme ils le sont. Cette dernière dispersion à la vérité est plus affreuse, car elle est plus longue, et elle n'est pas accompagnée des mêmes consolations; cependant, ajoute l'impie, leur état présent n'est pas assez différent de leurs calamités passées , pour leur paroitie motif indispensable de conversion.
VAUVENARGUES
ni.
Toute notre religion, poursuit-il, est appuyée sur rimmortalité de Tame, qui n'étoit pas un dogme de foi chez les Juifs. Comment donc a-t-on pu nous dire de deux religions différentes dans un objet capital , qu'elles ne composent qu'une seule et même doctrine? Quel est le sectaire ou Fidolâtrc qui ne prouvera pas la perpétuité de sa foi, si une telle diversité dans un tel article ne la détruit pas?
On dit ordinairement : Si Moïse n'avoit pas desséché les eaux de la mer, auroit-il eu Timpudence de l'écrire à la face de tout un peuple qu'il prenoit à témoin de ce miracle? Voici la réponse de l'impie : Si ce peuple eût passé la mer au travers des eaux suspendues, s'il eût été nourri pendant quarante ans par un miracle continuel, auroit-il eu l'imbécillité d'adorer un veau à la face du Dieu qui se manifestoit par ces prodiges , et de son serviteur Moïse?
J'ai honte de répéter de pareils raisonnements. Voilà cependant les plus fortes objections de l'impiété. Cette extrême foiblesse de Igurs discours n'est-ellc pas une preuve sensible de nos vérités?
Vanité des philosophes,
Foibles hommes! s'écrie un orateur, osezvous vous fier encore aux prestiges de la raison qui vous a trompés tant de fois? Avezvous oublié ce qu'est la vie , et la mort qui va la finir ? Ensuite il leur peint avec force la terrible incertitude de l'avenir, la fausseté ou la foiblesse des vertus humaines , la rapidité des plaisii*s qui s'effacent comme des songes et ^'enfuient avec la vie. Il profjtedu penchant que nous avons à craindre ce que nous ne connoissons pas, et à souhaiter quelque chose de meilleur que ce que nous connoissons. Il emploie les menaces et les promesses , l'espérance et la crainte , vrais ressorts de Tesprit humain , qui persuadent bien mieux que la raison. Il nous interroge nous-mêmes et nous dit : N'estil pas vrai que vous n'avez jamais été solidement heureux? Nous en convenons. N'est- il pas vrai que vous n'avez aucune certitude de ce qui doit
suivre la mort? Nous n'osons encore le nier. Pourquoi donc, mes amis, contînoe-t-il , refih seriez-vous d'adopter ce qu'ont cm vos pères, ce que vous ont annoncé successivement tant de grands hommes , la seule chose qui puisse nous consoler des maux de la vie et de l'amertume de la mort? Ces paroles prononcées avec véhémence nous étonnent, et nous nous disons les uns aux autres : Cet homme connoît bien le cœur humain; il nous a convaincus de toutes nos misères. Les a-t-il guéries? répond un philosophe ; non , il ne l'a pu. Vous a-t-il dooné des lumières, oontinue-t-il , sur les choses quH vous a convaincu de ne pas savoir? Aocone. Que vous a-t-il donc enseigné ? U nous a promis, répondons-nous , après cette vie , un bonheur éternel et sans mélange , et la possession immuable de la vérité. Hé ! messieurs , dit ce philosophe , ne tient-il qu'à promettre pour vous convaincre? Croyez- moi, usez de la vie, soyei sages et laborieux. Je vous promets aussi que, s'il y a quelque chose après la mort , vous ne vous repentirez point de m'avoir cm.
Ainsi un sophiste orgueilleux voudroit que l'on se confiât à ses lumières autant qu'on se confie à l'autorité de tout un peuple et de plusieurs siècles ; mais les hommes ne lui déférent qu'autant que leurs passions le leur conseilient, et un clerc n'a qu'à se montrer dans une tribune pour les ramener à letir devoir, tant la vérité a de force.
LETTRES
A M. DE VOLTAIRE
Nancy. Ie4aTrUI74S.
Il y a long-temps , monsieur, que j'ai une dispute ridicule, et que je ne veux finir que par votre autorité : c*est sur une matière qui vous est connue. Je n'ai pas besoin de vous prévenir par beaucoup de paroles. Je veux vous parler
I Les lettres suivantes potirront parottre cariensn, en et qu'elles apprennent quelle ttrott ^té , sans Voltaire , roiiinioo de Vauvenargues sur Corneille. La première contât en partie lo réflexions dont se compose le fraient intitulé : Comeiik et Bacine , et d'autres réOexlons qu'il supprima sans ikmted'aprèi l'autorité de Voltaire.
LETTRES
de deux bommes que vous honorez, de deux hommes qui ont partagée leur siècle , deux hommes que tout le mmide admire, en un mot Corneille et Racine ; il suffit de les nommer. Après cela oserai-je vous dire les idées que j'en ai formées : en voici du moins quelques unes.
Les héros de Corneille disent de grandes choses sans les inspirer; ceux de Racine les inspirent sans les dire. Les uns parlent, et longuement, afin de se feire connoître; les autres se font connoître parcequ'ils parlent. Surtout , Corneille parott ignorer que les hommes se caractérisent souvent davantage par les choses qu'ils ne disent pas, que par celles qu'ils disent.
Lorsque Racine veut peindre Acomat, il lui feit dire ces vers :
Quoi ! ta croîs , cher Osmin , que ma gloire passée Flatte encor leur valeur et Tit dans leur pensée? CroiS'tu qu'ils me suivroient encore avec plaisir. Et qu'ils reoonnoltroient la Toix de leur Tisir * ?
L'on voit dans les deux premiers vers un général disgracié, qui s'attendrit par le souvenir de sa gloire et sur rattachement des troupes; dans les deux derniers, un re|)elle qui médite quelque dessein. Voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser sans aucune intention marquée. On en trouveroit un million d'exemples dans Racine , plus sensibles que celui-ci : c'est là sa manière de peindre. Il est vrai qu'il la quitte un peu lorsqu'il met dans la bouche du même Acomat :
Et s'il but que Je meure , Mourons, moi, cher Osmin, comme un visir, et toi Comme le favori d'un homme tel que moi*.
Ces paroles ne sont peut-^tre pas d'un grand homme ; mais je les cite parcequ'elles semblent imitées du style de Corneille ; et c est là ce que j'appelle, en quelque sorte, parler pour se faire connoître , et dire de grandes choses sans les inspirer.
Je sais qu'on a dit de Corneille qu'il s'étoit attaché à peindre les hommes tels qu'ils devroienti^tre. Il est donc sûr au moins qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étoient; je m*en tiens à cet aveu-là. Corneille a crtrdonner sans doute à ses héros un caractère supérieur à celui de la
« Bajazbt, aeU /, scène /. B.
• BàJiiET, acte ry, scène Vîl. B.
nature. Les peintres n'ont pas eu la même présomption. Quand ils ont voulu peindre les esprits célestes, ils ont pris les traits de Fenfonce: c'étoit néanmoins un beau champ pour leur imagination ; mais c'est qu'ils étoient persuadés que l'imagination des hommes , d'ailleurs si féconde en chimères, ne pouvoit donner de la vie à ses propres inventions. Si le grand Corneille, monsieur, avoit fait encore attention que tous les panégyriques étoient froids, il en auroit trouvé la cause en ce que les orateurs vouloient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes.
Corneille n'avoit point de goût , parceque le bon goût n'étant qu'un sentiment vif et fidèle ^ de la belle nature, ceux qui n'ont pas un esprit naturel ne peuvent l'avoir que mauvais. Aussi i'a-t-il fait parottre, non seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles , ayant préféré les Latins et l'enflure des Espagnols aux divins génies de la Grèce.
Racine n est pas sans défauts : quel homme en fut jamais exempt? mais lequel donna jamais au théâtre plus de pompe et de dignité? qui éleva plus haut la parole et y versa plus de douceur? Quelle faciUté, quelle abondance, quelle poésie , quelles images , quel sublime dans Athalie, quel art dans tout ce qu'il a fait, quel caractère ! et n'est-<:e pas encore une chose admirable qu'il ait su mêler aux passions et à toute la véhémence et la naïveté du sentiment, tout l'or de l'imagination? En un mot il me semble aussi supérieur à Corneille par la poésie et le génie , que par l'esprit , le goût et la délicatesse. Mais l'esprit principalement a manqué à Corneille; et lorsque je compare ses préceptes et ses longs raisonnements aux froides et pesantes moralités de Rousseau dans ses épltres , je ne trouve ni plus de pénétration , ni plus d'étendue d'esprit à l'un qu'à l'autre. ^
Cependant les ouvrages de Corneille sont en possession d'une admiration bien constante, et cela ne me surprend pas. Y a-t-il rien qui se soutienne davantage que la passion des romans? Il y en a qu'on ne relit guère, j'en conviens; mais on court tous les. ouvrages qui paroissent dans le même genre , et l'on ne s'en rebute point. L'inconstance du public n'est qu'à 1 égard des auteurs , mais son goût est constamment
VAUVENARGUES
faux. Or, la cause de celle contrariété apparente, c'est que les habiles ramènent le jugement du public; mais ils ne peuvent pas de même coriûger son goût, parceque Tame a ses inclinations indépendantes de ses opinions. Ce qu'elle ne sent pas d'abord , elle ne le sent point par degrés, comme elle fait en jugeant ; et voilà ce qui fait que l'on voit des ouvrages que le public critique après les maîtres, qui ne lui en plaisent pas moins, parceque le public ne les critique que par réflexion et les goûte par sentiment.
D'expliquer pourquoi les romans meurent dans un si prompt oubli , et Corneille soutient sa gloire , c'est là l'avantage du théâtre. On y fait revivre les morts ; et comme on se dégoûte bien plus vite de la lecture d'une action que de sa représentation, on voit jouer dix fois sans peine une tragédie très médiocre, qu'on ne pourroit jamais relire. Enfin les gens du métier soutiennent les ouvrages de Corneille , et c'est la plus forte objection. Mais peut-être y en a-t-il plusieurs qui se laissent emporter aux mêmes choses que le peuple. Il n'est pas sans exemple qu'avec de l'esprit on aime les fictions sans vraisemblance et les choses hors de la nature. D'autres ont assez de modestie pour déférer au moins dans le public à l'autorité du grand nonkbre et d'un siècle très respectable ; mais il y en a aussi que leur génie dispense de ces égards. J'ose dire, monsieur, que ces derniers ne se doivent qu'à la vérité : c'est à eux d'arrêter le progrès des erreurs. J'ai assez de connoissance, monsieur, de vos ouvrages, pour connoiti*e vos déférences, vos ménagements pour les noms consacrés par la voix publique ; mais voulezvous , monsieur, faire comme Despréaux , qui a loué toute sa vie Voiture, et qui est mort sans avoir la force de se rétracter? J'ose croire que le .jpublic ne mérite pas ce respect. Je vois que l'on parle partout d'un poëte sans enthousiasme ', sans élévation, sans sublime; d'un homme qui fait des odes par article, comme il disoit luimême de M. de La Molhe,' et qui n'ayant point de talents que celui de fondre avec quelque force dans ses poésies des images empruntées de divers auteurs, découvre par-tout, ce me
' J.'B. AcNiMeau. S.
semble , son peu d^inveutioo. Si f osois vous dire, monsieur, à côté de qui le public place ua écrivain si médiocre, à qui itiémc il se fait honneur de le préférer quelquefois ! mais il ne fout pas que cette injustice vous surprenne ni vous choque. De mille personnes qui lisent^ il n'y en a peut-être pas une qui ne préfère en secret l'esprit de M. de FontenéUe au sublime de M. de Meaux , et l'imagination des LeUres Persanes à la perfection des LeUres Provinàala, où l'on est étonné de voir ce que Tan a de plus profond» avec toute la véhémence et toute b naïveté de la nature. C'est que les choses ne font impression sur les hommes que sdoa la proportion qu'elles ont avec leur génie. Ainsi le vrai, le faux, le sublime, le bas, etc., toul glisse sur bien des esprits et ne peut aller jusqu'à eux : c'est par * la même raison qui fait que les choses trop petites par rapport à notre vue^ lui échappent , et que les trop grandes l'offusquent. D'où vient que tant de gens encore préfèrent à la profondeur méthodique de M. Locke, la mémoire féconde et décousue de M. Bayle, qui, n'ayant pas peut-être l'esprit assez vâ^te pour former le plan d'un ouvrage régulier, entasse dans ses réflexions sur la comète tant d'idées philosophiques qui n'ont pas un rapport plus nécessaire entre elles que k& fades histoires de madame de Villedieu \ D'on vient cela? Toujours du même fonds. CTestque cettç demi-profondeur de M. Bayle est plus proportionnée aux hommes.
Que si l'on se trompe ainsi sur des choses de jugement , combien à phis forte raison sur des matières de goût, où il faut sentir, ce me semble, sans aucune gradation : le sentiment dépendant m<Hns des ciioses que la vitesse afcc laquelle l'esprit les pénètre.
' (y est par, ete. Tel est le texte des diflërenteiéditioDi, tel est celui du manuscrit, n semble que, dans ceUe phrase. par est de trop ; ëUe devient très claire en supprimant par, m f* fait, on enfin. eL B.
» Marie-Catherine Desjardins , marquise de VilIedieD et deU Chasse , naquit à Alençon vers 1640 : ses œuvres ont été reeoôl' lies en 1702. 4S vol. is-12, et 1721 . Il vol. iii-12. «D j IMm un grand nombre de romans. Tout y est peint avec vivadlé; mais le pinceau n'est j^s assez correct , ni asseï discret, tk emploie quelquefois de» couleurs trop romanesques , et dam se Mémoires du ierail , il y < trop d'événements tn^p^DCS il î>vraisemblal>lqi. On a d'elle deux traj^ies , Maniitu Tor^ lus et Miétis . jouées en 1663. Elle mourut en I8R(, à mare , polit village du Maine. B.
LETTRES
rob encore là-dessus long-temps , si oublier à qui je parle. Pardonnez, à mon âge et au métier que je fois, de tant de décisions aussi mal expri- [)résoraptoeuses. J'ai souhaité toute « passion d'avoir Thonneur de vous suis charmé d'avoir dans cette lettre on de vous assurer du moins de l'inaturdle et de l'admiration naive avec Donsieur, je suis , du fond de mon
rès humble et très obéissant servi*
Vauvenargues.
« est à Nancy, capitaine au régiment d'infan-
Mj DE VAUVEX ARGUES,
A NAMGT.
ParisJSaYrin743.
lonneur de dire hier à H. le duc de je venois de recevoir une lettre d'un ; plein d'esprit , qui d'ailleurs étoit lU régiment du Roi : il devina aussitôt ivenargues. U seroit en effet fort difa»eur, qu'il y eût deux personnes 'écrire une telle lettre ; et depuis que raisonner sur le goût, je n'ai rien vu t de si approfondi que ce que vous t l'hiMineur de m'écrire, roit pas quatre hommes dans le siècle osassent s'avouer à eux-mêmes que n'étoit souvent qu'un déclaïAateur ; iz , monsieur, et vaus exprimez cette lomme qui a des idées bien justes et leuses. Je ne m'étonne point qu'un il sage et aussi fin donne la préférence Racine, à cette sagesse toujours éloujours maîtresse du cœur, qui ne lui ue ce qu'il faut et de la manière dont nais en même temps je suis persuadé me goût qui vous a fait sentir si bien *ité de l'art de Racine, vous fait adime de Corneille 4pii a créé la tragé* m siècle barbare. Les inventeurs ont rang à juste titre dansia mémoire ». Newton en savoitjsissurémttit plus
qu'Arehimède ; cependant les équipondérantê d'Archimède seront à jamais un ouvrage admirable. La belle scène d'Horace et de Curiace, les deux charmantes scènes du Cid , une grande partie de Cinna^ le rôle de Sévère, piesque tout celui de Pauline, la moitié du dernier acte deitocfo^tine^se soutiendroientà côté (ÏAthalief quand même ces morceaux seroient faits aujourd'hui. De quel œil devons-nous donc les r4^;arder quand nous songeons au temps où C!omeille a écrit? J'ai toujours dit : MuUœ mnt mansiones in domo patris met. Molière ne m'a point empêché d'estimer le Glorieux de M. Destouches; Rhadamïste m'a ému, même après Phèdre. 11 appartient à un homme coomie vous, monsieur, de donner des préférences , et point d'exclusions.
Vous avez grande raison, je crois, de condanmer le sage Despréaux d'avoir comparé Voiture à Horace '. La réputation de Voiture a dû tomber, parcequ'il n'est presque jamais naturel, et que le peu d'agréments qu*il a sont d'un genre bien petit et bien frivole. Mais il y a des choses si sublimes dans Corneille au milieu de ses froids raisonnements, et même des choses si touchantes, qu'il doit être respecté avec ses défauts. Ce sont des tableaux de Léonard de Vinci qu'on aime encore à voir à côté des Paul Véronèse et des Titien. Je sais, monsieur, que le public ne connoit pas encore assez tous les défauts de Corneille ; il y en a que l'illusion confond encore avec le petit nombre de ses rares beautés.
Il n'y a que le temps qui puisse fixer le prix de chaque chose : le public commence toujours par être ébloui. On a d'abord été ivre des Leiires Persanes dont vous me parlez. On a négligé le petit livre de la Décadence des Romains du même auteur; cependant je vois que tous les bons esprits estiment le grand sens qui règne
' Hais répondez un peu. Quelle verve inducrète Sans l'aveu des neuf Sœurs vous a rendu poète ? Sentiez-vous, dites-moi , ces violents transports Qui d'un esprit divin font mouvoir les reasorts ? Qui vous a pu souffler une si folle audace ? Phébus a-t-il pour vous aplani le Parnasse? Et ne savez-voos pas que . sur œ mont sacré , Qui ne vole au sommet tombe au plus bas degré . Et qu'à moins d'être au Mng d'Uorace ou de Voiture , On rampe dans la fange avec Tabhé de Pure ?
BoiLiAu 'satire IX, B.
VAUVErlARGUES.
dans ce livre d'abord méprisé, et font assez peu de cas de b frivole imagination des Lettre» Persanes, dont b hardiesse, en certains endroits, fait le plus grand mérite. Le grand nombre des juges décide à la longue d'après les voix du petit nombre éclairé ; vous me paroissez , monsieur, fait pour être à b tête de ce petit nombre. Je suis fâclié que le parti des armes que vous avez pris vous éloigne d'une ville où je serois à portée de m'écbirer de vos lumières ; mais ce même esprit de justesse qui vous fait préférer l'art de Racine à l'intempérance de Corneille, et la sagesse de Locke à la profusion de Bayle, vous servira dans votre métier. La justesse sert à tout. Je m'imagine que M. de Catinat auroit pensé comme vous.
J'ai pris la liberté de remettre au coche de Nancy un exemplaire que j*ai trouvé d'une des moins mauvaises éditions de mes foibles ouvrages ; l'envie de vous offrir ce petit témoignage de mon estime l'a emporté sur b crainte que votre goût me donne.
J'ai l'honneur d'élre, avec tous les sentiments que vous méritez, monsieur, votre, etc.
Voltaire.
A M. DE VOLTAIEŒ.
Monsieur,
À Nancy, ce 22 arrU 1743.
Je suis au désespoir que vous me forciez à respecter Corneille. Je relirai les morceaux que vous me citez; et si je n'y trouve pas tout le sublime que vous y sentez , je ne parlerai de ma vie de ce grand homme , afin de lui rendre au moins par mon silence l'hommage que je lui dérobe par mon foiblegoût. Permettez-moi cependant, monsieur, de vous répondre sur ce que vous le comparez à Archimède , qu'il y a bien de la différence entre un philosophe qui a posé les premiers fondements des vérités géométriques , sans avoir d'autre modèle que la nature et son profond génie, et un homme qui , sachant les langues mortes , n'a pas même fait passer dans la sienne toute la perfection des maîtres qu'il a imités. Ce n'est pas créer, ce me semble, que de travailler avec des modèles ,
quoique dans une bnguediffiérenle, quand oo ne les égale pas. Newton , dont vous parlez , monsieur, a été guidé , je l'avoue , par Archimède et par ceux qui ont suivi Archimède; mais il a surpassé ses guides : partant, il est inventeur. II feudroit donc que Corneille eût aussi surpassé ses maîtres pour être au niveau de Newton , bien loin d'être au-dessus de lui. Ce n'est pas que je lui refuse d'avoir des beautés originales, je le crois; mais Racine a le même avairtage. Qui ressemble moins a Ox^ neille que Racine ? Qui a suivi une route , je ne dis pas plus différente, mais plus opposée? Qui est plus original que lui? En vérité, monsieur, si l'on peut dire que Corneille a créé le théâtre, doit -on refuser à Racine b même louange? Ne vous semble-t-il pas même , monsieur, que Racine, Pascal, Bossuet, et quelques autres, ont créé la bngue françoise?Mais si Corneille et Racine ne peuvent prétendre à la gloire des premiers inventeurs, et quis aient eu l'un et l'autre des maîtres , lequel lésa mieux imités ?
Que vous dirai-je, après cela , monsieur, sur les louanges que vous me donnez? S'il éuà convenable d'y répondre par des admirations sincères , je le ferois de tout mon oœur; mais la gloire d'un homme comme vous est à n'être plus loué et à dispenser les éloges, rattefids avec toute l'impatience imaginable le présent dont vous m'honorez. Vous croyez bien , monsieur, que ce n'est pas pour connoître davantage vos ouvrages : je les porte toujours avec moi. Itlais de les avoir de votre main et de les recevoir con^e une marque de votre estime, c'est une joie, mbnsieur, que je ne contiens point, et que je ne puis m'empCcber de répandre sur le papier. 11 faut que vous voyiez , monsieur, toute la vanité cfu'elle minspire. Je joins ici un petit discours que j'ai fait depuis vou« lettre, et je vous l'envoie avec la même confiance que j'enverrois à un autre la Mort dt César ou Aihalie. Je souhaite beaucoup, monsieur, que vous en soyez content : poftr moi, je serai charmopsi vous le trouvez digne de votre critique , ou que vous m'estimiez assez poir me dire qu'il ne la mérite pas , supposé qu'il en soit indigiie. Ce sera alors, monsieur, que je me permettrai d'iespérer votre anutié. En atten-
LETTRES
ous ofFre^ mienne de tout mon
lis avec passion, monsi^r,
hs humble et très obéissant sei*vileurr
Vauvenargues.
iioique ce paquet soit déjà assez conet qu*il soit ridicule de vous envoyer par la poste, j*éspère cependant, que vous ne trouverez pas mauvais [jne encoi^ un petit fragment. Vous (lu à ce que j*ai eu l'honneur de vous eux grands poêles s d'une manière ite et si instructive , qu'il m'est per- 'er que vous ne me refuserez pas les lières sur trois orateurs * si célèbres.
M. DE VAUVENARGUES
Paris, le 17 mai 1743.
i long-temps à vous remercier , monportrait que vouç avez bien voulu de Bossuet, de Fénelon et de Fastes animé de leur esprit quand vous x. Je vous avoue que je suis encore i que je ne l'étois, que \pus fassiez un s noUe à la vérité , mais un peu barssi propre aux hommes communs et lux gens d'esprit. Je ne vous croyois [>up de goût et de connoissances, ; que vous avez encore plus de génie.
;i cette campagne vous permettra de Je crains même que ma lettre n'arilieu de quelque marche, ou dans casion où les belles- lettres sont très »on. Je réprime mon envie de vous » que je pense, et je me borne au rous assurer de la singulière estime l'inspirez, monsieur, votre , etc.
Voltaire.
A M. DE VOLTAIRE
AAix,ceaiJaiiTier4748.
, monsieur, avec la plus grande conreconnoissancelâ plus tendre, les
tRadne. B.
Poêlon et Pascal. B.
louanges dont vous honorez mes foibles écrits. Je ne dois pas être fâché que le premier discours que j'ai pris la liberté de vous envoyer ait vu le jour, puisqu'il a votre approbation malgré ses défauts. J'aurois souhaité seulement le donner à H. de La Bruère ^ dans une imperfection moins remarquable.
J'ai lu avec grande attention ce que vous me faites l'honneur de m'écrire sur La Fontaine. Je croyois que le mot inainct auroit pu convenir à un auteur qui n'auroit mis que du sentiment, de l'harmonie et de l'éloquence dans ses vers , et qui d'ailleurs n'auroit montré ni pénétration ni réflfexion; mais qu'un homme qui pense par-tout, dans ses contes, dans ses préfeces , dans ses fables , dans les moindres choses , et dont le caractère même est de penser ingénieusement et avec finesse ; qu'un esprit si solide soit mis dans le rang des hommes qui ne pensent point, parcequ'il n'aura pas eu dans la conversation le don de s'exprimer, défaut que les hommes qui sont exagérateurs ont probablement fort enflé, et qui méritoit plus d'indulgence dans ce grand poète , je vous avoue, monsieur, que cela me surprend. Il n'appartient pas à un homme né en Provence de connoitre la juste signification des mots, et vous aurez la bonté de me pardonner les préventions que je puis avoir là-dessus.
J'ai corrigé mes pensées à l'égard de Molière, sur celles que vous avez eu la bonté de me communiquer ; je les ajouterai à cette lettre. Je vous prie de les relire jusqu'à la fin. Si vous
■ Li Brcérb , et non Là BaoTfcRE . comme le dûeat toutes les éditions. Noos relevons cette fonte parcequ'elle a été commise même par M. Suard.
Vauvenargues ne i>arle évidemment pas ici de l'auteur des Caractères , mort en 1696, mais bien de La Broère , poète lyrique , son contemporain . et qui publia dans le Mercure des fra^ ments de ses ouvrages.
Bruère (Charles Le Clerc de La ) eut le privilège du Mercure depuis 1744 Jusqu'il sa mort , arrivée en 1754 , à l'âge de trenteneuf ans. Le Mercure, sous lui et sous FuzeUer son associé , ne fut point le bureau de la satire ; il sut le rendre intéressant par d'autres moyens. Voltaire a foit , & l'occasion d'une pièce do cet auteur ( les Voyages de l'Amtmr, opéra représenté en mal 1756 ), les vers suivants, que nous citons parceqa'ils sootpeu connus:
L'Amour t'a prêté son flambeau ( Quinault, son ministre fidèle.
T'a laissé son plus doux pinceau :
Tu vas Jouir d'un sort si beau Sans Jamais trouvtr de cruelle , Et sans redouter un Boilean.... ~ B.
VAUVENARGUES
D'aiUears, ce n'est pas pour le public que vous avez écrit: c'est pour vous, c'est pour le soulagement de TOtre cœur ; le mien est pénétré de fétat où vous êtes. Puissent les belles-lettres vous consoler ! Elles sont en effet le charme de la vie quand on les cultive pour elles-mêmes , comme elles le méritent; mais quand on s'en sert comme d'un organe de la renommée , elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas offert un culte assez pur; elles nous suscitent des ennemis qui nous persécutent jusqu'au tombeau. Zoiie eût été capable de laire tort à Homère vivant. Je sais bien que les Zoiles sont détestés , qu'ils sont méprisés de toute la terre , et c'est là précisément ce qui les rend dangereux. On se trouve compromis, malgré qu'on en ait, avec un homme couvert d'opprobres.
Je voudrois, malgré ce que je vous dis là» que votre ouvrage fût public; car, après tout, quel Zoile pourroit médire de ce que l'amitié , la douleur et l'éloquence ont inspiré à un jeune officier, et qui ne seroit étonné de voir le génie de H. Bossuet à Prague? Adieu, monsieur, soyez heureux, si les hommes peuvent l'être; je compterai parmi mes beaux jours celui où je pourrai vous revoir.
Je suis, avec les sentiments les plus tendres, etc. , etc. '.
Voltaire.
A M. DE VOLTAIRE
( Cette lettre s'est troinrée sans date. )
Je vous accable, monsieur, de mes lettres. Je sens l'indiscrétion qu'il y a à vous dérober à vous-même ; mais lorsqu'il me vient en pensée que je puis gagner quelque degré dans votre amitié ou votre estime, je ne résiste pas à cette idée. J'ai retrouvé , il y a peu de temps , quelques vers que j'ai faits dans ma jeunesse. Je ne suis pas assez impudent pour montrer moi-même de telles sottises ; je n'aurois jamais osé vous les lire ; mais , dans l'éloignement qui nous sépare , et dans une lettre , je suis plus hardi. Le sujet des premières pièces est peu honnête. Je manquois beaucoup de principes lorsque je les ai
> Cette lettre, qui . dans la correspondanoe générale de Voltaire , te trouye sans date « a été écrite dans les derniers Jours de décembre 1749. B.
; j'étois dans untàge où œ qui est le plus licencieux parolt trop souvent le plus aimable. Vous pardonnerez ces erreurs d'un esprit follement amoureux de la lib«rté, et qui ne savoit pas encore que le plaisir même a ses bornes. Je n'achevai pas le morceau commencé sur la mort d'Orphée ; je crus m'aperoevoir que les rimes redoublées que j'avoîs choisies n'étoient pas propres au genre terrible. Je jugeai selon mes lumières ; îL peut arriver qu'un homme de génie fosse voir un jour le contraire. Si mes vers n'étoient que très foibles, je prendrois la liberté de vous demander à quel degré ; nuiis je crois les voir tels qu'ils sodC. Je n'ai pu cependant me refuser de irons donner ce témoignage de l'amour que j'ai eu de très bonne heure pour la poésie. Je l'aurois cultivée avec ardeur, si elle m'avoit plus favorisé; m» la peine que me donna ce petit nombre de fers ridicules, me fit une loi d'y renoncer. Aimei, monsieur, malgré cette foiblesse, un homml qui aime lui-même si passionnément tous ks arts; qui vous regarde, dans leur décadence, comme leur unique soutien, et respeœ votre génie autant qu'il chérit vos bontés '.
Yauvenargues.
P. 5. Vous avez eu la bonté, monsieur, de me faire apercevoir que le commencement de mon éloge funèbre exagéroit la méchanceté des hommes. Je l'ai supprimé, et rétabli un ancien exorde qui peut-être ne vaut pas mieux. Tai fait encore quelques changements dans le reste du discours, mais je ne vous envoie que le premier. J'espère toujours avoir le plaisir de vous voir à la fin de mai. Gomme ce sera probablement ici la dernière lettre que j'aurai l'honneur de vous écrire, je la fais sans bornes.