FÉNELON ET BOSSUET
BOSSUET
Pardonnez-moi , aimable prélat ; j'ai combattu un peu vos opinions, mais je n'ai jamais cessé de vous estimer.
FÉNELON
Je méritois que vous eussiez quelque bonté pour moi. Vous savez que j'ai toujours respecté votre génie et votre éloquence,
qui alloU abattre de sa bacbe la tête du héros macédonlea. Cette action lui gagna l'amitié d'Alexandre.
Dans on accès d'ivresse, ce roi se plaisoit nn Jonr à exalter ses exploits et à rabaisser ceux de Philippe son père ; ditos osa re* lever les actions de Philippe aux dépens de celles d'Alexandre > Tu af^mineu, lui dit-il, mais c'est avec les soldats de Um pire. Il alla mémo jusqu'à lui reprocher la mort de Philotas et de Parméuion ; Alexandre , échauffé par le vin et la colère , suivit un premier mouvement , et le perça d'un javelot, en lui disant : Fa donc rejoindre Philippe , Parméhion et PhUlotas, Revenu à la raison, à la vue de son ami baigné de sang. bditteux et désespéré il voulut se donner la mort , mais les phtkwDphes Gallisthènes et Anaxarque l'en empêchèrent. B.
VAUVENARGUES
B068UST.
Et moi» j'ai estimé votre vertu Jusqu'au point d'en être jaloux. Nous courions la ôiéaie carrière; Je vous avois regardé d'abord comme mon disciple , parceque vous étiez plus jeune que moi; votre modestie et votre douceur m'avoient charmé, et la beauté de votre esprit m'aitachoit à vous. Mais, lorsque votre réputation commença à balancer la mienne, je ne pus me défendre de quelque chagrin; car vous m'aviez accoutumé à me regarder comme votre maître.
FÉNELON
Vous étiez fait pour l'être à tous égards; mais vous étiez ambitieux : je ne pouvois approuver vos maximes en ce point.
BOSSUET
Je n'approuvois pas non plus toutes les vôtres. Il me sembloit que vous poussiez trop loiu la modération, la piété scrupuleuse, et Fingénuité.
FÉNELON
En jugez-vous encore ainsi ?
BOSSUET
Mais j'ai bien de la peine à m'en défendre. Il me semble que l'éducation que vous avez donnée au duc de Bourgogne ' étoit un peu trop asservie à ces principes. Vous êtes l'homme du monde qui avez parlé aux princes avec le plus de vérité et de courage; vous les avez instruits de leurs devoirs ; vous n'avez flatté ni leur mollesse , ni leur orgueil, ni leur dureté *. Personne ne
> Louis . dauphin . fib atné du Grand'Dauphin et petit-fib de LouiB XIV, père de Louis XV, naquit à Venailles le 6 août I6S2, et reçut en naissant le nom de due de Bourgogne. U eut le duc de BeauTilliers , un des plus honnêtes hommes de la cour, pour gouverneur, et Fénekm , qui étoit un des plus Tertnenz et des plus aimables , pour précepteur. Digne élève de tels matires , ce prince lût un modèle de vertus : U l'eût été des rois ! B.
• Qu'il noussoit permis de confirmer le Jugement de Vanvenar* gués par un trait que l'histoire nous a transmis. Le duc de Bourgogne étoit fort enclin à la colère ; voici un des moyens que Fénekm employa pour réprimer ce penchant :
Un Jour que le prince avoit battu son valet de chambre , il s'amnsoit à considérer les outils d'un menuisier qui travaiUoit dans son appartement. L'ouvrier, instruit par Fénekm , dit brutalement au prince de paaser son chemin et de le laisser travailler. Le prince se fâche , le menuisier redouble de brutalité , et, s'emportant Jusqu'à le nenaoer, lui dil : ReUret^out, mon ptince, quand je suis en colère je ne eonnoU personne. Le prince court se plaindre à son précepteur de ce qu'on a infet)duit ches lui le plus méchant des honmies. Cest un très km
leur a jamais parlé avec tant de candeur hardiesse ; mais vous avez peut-être poua loin vos délicatesses sur la probité. Von inspirez de la défiance et de la haine poa ceux qui ont de l'ambition; vous eiigei les écartent, autant qu'ils pourront, des en n'est-ce pas donner aux princes un com mide? Un grand roi ne craint point ses i et n en doit rien craindre.
FÉNELOll.
fai suivi en cela mon tempéramco m'a peut-être poussé un peu au-ddà de rite. J'étois né modéré et sincère ; je n' point les hommes ambitieux et artificiel dit qu'il y avoit des occasions où l'on de^ servir, mais qu'il Moit tâcher peu-à-pei rendre inutiles.
BOSSUET
Vous vous êtes laissé emporter à l'esp tématique. Parceque la modération, 1 plicité, la droiture, la vérité, vous étoieot < vous ne vous êtes pas contenté de rdever tage de ces vertus, vous avez voulu déc vices contraires. Cest ce même esprit q a fait rejeter si sévèrement le luxe. Voi exagéré ses inconvénients, et vous n'ave prévu ceux qui pourroient se r&ÈOoairî la réforme et dans les règles étrûtes qi proposiez.
FÉNELON
Je suis tombé dans une autre erreu vous ne parlez pas. Je n'ai tâché qu'i i de l'humanité aux hommes dans mes mais par la rigidité des maximes que je données, je me suis écarté moi-même < humanité que je leur enseignois. J*ai tro que les princes contraignissent les hoi vivre dans la règle, et j'ai condamné trc rement les vices. Imposer aux homme joug, et réprimer leurs foiblesses par sévères, dans le même temps qu'on l commande le support et la charité, c'est^ que sorte se contredire , c'est manquer manité qu'on veut établir.
ouvrier, dit firoidement Fénelon; son unique défani livrer à la colère. Leçon admirable . eC qui fit Bieu dre au prince combien la oolâne est une chose Udaui l'aurotont lait les discours les plusékMpMDti. B.
DIALOGUES
B06SCBT.
Vous êtes trop modeste et trop aimable dans votre sincérité. Car, malgré ces défauts que vous vous reprochez, personne, à tout prendre, n'étoit si propre que vous à former le cœur d'un jeune prince. Vous étiez né pour être le précepteur des maîtres de la terre.
FÉNELON
Et vous , pour être un grand ministre sous un roi ambitieux.
BOSSUET
La fiftrtune dispose de tout. Je pouvois être né avec quelque génie pour le ministère, et j*étois instruit de toutes les connoissances nécessaires; mais je me suis appliqué dès mon enfonce à la science des Anciens et à l'éloquence. Quand je suis venu à la cour, ma réputation étoit déjà faite par ces deux endroits : je me suis laissé amuser par cette ombre de gloire. Il m'étoit difficilede vaincre les obstaclesqui m'éloignoient des grandes places, et rien ne m'empéchoit de cultiver mon talent. Je me laissois dominer par mon génie; et je n'ai pas fait peut-être tout ce qu'un autre auroit entrepris pour sa fortune , quoique j'eusse de l'ambition et de la faveur.
FÉNELON
Je comprends très bien ce que vous dites. Si lé cardinal de Richelieu avoit eu vos talents et votre éloquence, il n'auroit peut-être jamais été ministre.
BOSSUET
Le cardinal de Richelieu avoit de la naissance ' ; c'est en France un avantage que rien ne peut suppléer : le mérite n'y met jamais les hommes au niveau des grands. Vous aviez aussi de la naissance , mon cher Fénelon , et par-là vous me primiez en quelque manière. Gela n'a pas peu contribué à me détacher de vous, car je suis peut-être incapable d*étre jaloux du mérite d'un autre; mais je ne pouvois souffrir que le hasard de la naissance prévalût sur tout; et vous conviendrez que cela est dur.
* Richelieu (Armand Jean du Plestis), né à Paris, le 5 leptembre 1588 , lacré évèque de Laçon à l'âge de 22 ans , premier ministre de Louis XIII en novembre 1616 . descendoit d'one des phu anciennes feuniiles du Poitou. 0 mourut à Paris, le ^décembre 1612.8.
FÉMBLON.
Oui, très dur ; et je vous pardonne les persécutions que vous m'avez suscitées par ce motif, car la nature ne m'avoit pas fait pour vous dominer.
DIALOGUE m.