‹ Moralistes françoisChapitre 255 sur 309 · DÉMOSTHÈNES ET ISOCRATE · texte numérisé non relu

DÉMOSTHÈNES ET ISOCRATE

ISOGIUTE ".

Je vois avec joie le plus éloquent de tous les hommes. J'ai cultivé votre art toute ma vie» et votre nom et vos écrits m'ont été chers.

DÉMOSTHÈNES *

Vous ne me l'êtes pas moins, mon cher Isocrate, puisque vous aimez Féloquenoe ; c'est un talent que j'ai idolâtré. Mais il y avoit de mon temps des philosophes qui l'estimoient peu, et qui le rendoient méprisable au peuple.

ISOCRATE

N'est-ce pas plutêt que de votre temps Pëloquence n'étoit point encore à sa perfection?

nÉMOSTHÈNES.

Hélas! mon dier Isocrate, vous ne dites qu6 trop vrai. Il y avoit de mon temps beaucoup d^ dédamateurs et de sophistes, beaucoup d'écrivains ingénieux, harmom'eux, fleuris, élégants, mais peu d'orateurs véritables. Ces mauvais orateurs avoient accoutumé les hommes à regarder leur art comme un jeu d'esprit sans utilité et sans consistance.

ISOCRATE

Est-ce qu'ils ne tendoient pas tous , dans leura discours, à persuader et à convaincre?

DÉMOSTHÈNES

Non, ils ne pensoient à rien moins. Pour ménager notre délicatesse , ils ne vouloient rien prouver; pour ne pas blesser la raison, ils n'o-

* Isocrate naquit à Athènes, l'an 436 avant J.-C. U devint , dans l'école de Gorgias et de Prodicus. l*nn des plus grands maîtres dans l'art de la parole^ Sa voix étoit flbibleaC sa timidité excessive : aussi il ne paria jamais en public dans les grandes atEaires de l'état; mais ses leçons lui procurèrent une fortune immense. B.

» Le nom par lequel Isocrate désigne Démostbènes, en l'appelant U plus éloquent de Unu les hommes, est celui que la postérité a coniirnié à ce célèbre orateur, qui naquit à Athènes, l'aa Ml avant Jéns«hrist. B.

VAUVENARGUES

soient rien passionner : ils subsUtuoient dans tous leurs écrits la finesse à la véhémence, Tart au sentiment, et les traits aux grands mouvements. Ils discutoient quelquefois ce qu'il falloit peindre , et ils effieuroient en badinant ce qu'ils auroient dû approfondir : ils fardoient les plus grandes vérités par des expressions affectées , des plaisanteries mal placées, et un langage précieux. Leur mauvaise délicatesse leur faisoit rejeter le style décisif dans les endroits même où il est le plus nécessaire : aussi laissoient-ils toujours l'esprit des écoutants dans une parfaite liberté et dans une profonde indifférence. Je leur criois de toute ma force : Celui qui est de sang-froid n'échauffe pas ; celui qui doute ne persuade pas. Ce n'est pas ainsi qu'ont parlé nos maîtres ! Nous flatterions-nous de connoitre plus parfaitement la vérité que ces grands hommes, parceque nous la traitons plus délicatement? C'est parceque nous ne la possédons pas comme eux, que nous ne savons pas lui conserver son autorité et sa force.

ISOCRÀTE.

Mon cher Démosthènes, permettez-moi de vous interrompre. Est-ce que vous pensez que l'éloquence soit l'art de mettre dans son jour la vérité?

DÉMOSTHÈNES

On peut s'en servir quelquefois pour insinuer un mensonge , mais c'est par une foule de vérités de détail qu'on vient à faire illusion sur l'objet principal. Un discours tissu de mensonges et de pensées fausses , fût-il plein d'esprit et d'imagination , seroit foible et ne persuaderoit personne.

ISOCBATE.

Vous croyez donc , mon cher Démosthènes , qu'il ne suffit point de peindre et de passionner pour faire un discours éloquent?

DÉMOSTHÈNES

Je crois qu'on peint foiblement, quand on ne peint pas la vérité ; je crois qu'on ne passionne poipt, quand on ne soutient point le pathétique de ses discours par la force de ses raisons. Je crois que peindre et toucher sont des parties nécessaires de l'éloquence ; mais qu'il y fout joindre , pour persuader et pour couvain- 1

cre , une grande supériorité de raisonDemeni

ISOCRATE

On n'a donc, selon vous, qu'une foible âoquence lorsqu'on n'a pas en même temps une égale supériorité de raison , d'imagination a de sentiment ; lorsqu'on n'a pas une aroe fbrie et pleine de lumières, qui domine de tous côtes les autres hommes.

DÉMOSTHÈNES

Je voudrois y ajouter encore l'élégance, h pureté et Fharmonie ; car, quoique ce soient des choses moins essentielles, elles contribuait cependant beaucoup à l'illusion , et donnent one nouvelle force aux raisons et aux images.

ISOCRATE

Ainsi vous voudriez qu'un orateur eût d'abord l'esprit profond et philosophique pour parler avec solidité et avec ascendant ; qn il eût ensuite une grande imagination pour étonoer l'ame par ses images, et des passions véhémeDtes pour entraîner les volontés. Est-il surprenant qu'il se trouve si peu d'orateurs, s'il faut tant de choses pour les former?

DÉMOSTHÈNES

Non , il n'est point surprenant qu'il y ait à peu d'orateurs ; mais il est extraordinaire que tant de gens se piquent de l'être. Adieu , je suis forcé de vous quitter ; mais je vous rejoindrai bientôt, et nous reprendrons, si vous le voulez, notre sujet.

DIALOGUE IV

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