RACINE ET BOSSUET
BOSSUET
Je réciioîs tout à Theure, mon cher Racine, quelques uns de vos vers que je n*ai pas oubliés. Je suis eBchanté de la richesse de vos expressions, de la vérité de votre pinceau et de vos idées, de votre simplicité, de vos images, et même de vos caractères qui sont si peu estimés ; car je leur trouve un très grand mérite, et le plus rare, celui d'être pris dans IsT nature. Vos personnages ne disent jamais que ce qu'ik doivent, parlent avec noUesse et se caractérisent sans affectation. Cela est admirable.
RACINE
Je ne suis pas surpris que vous m'aimiez un peu. Je vous al toujours admiré; vous aviez le génie poétique et l'invention dans l'expression , qui est le talent même que mes ennemis sont obligés de m'accorder. H y a plus d'impétuosité et de plus grands traits dans vos ouvrages que dans ceux des plus grands poètes.
BOSSUET
Hélas ! mon ami , mes ouvrages ne sont presque plus connus que d'un très petit nombre de gens de lettres et d'hommes pieux. Les matières que j'ai traitées ne sont nullement du goût des gens du monde.
BACINE.
Us devroient du moins admirer vos oraisons funèbres.
BOSSUET
Ce titre seul les rebute; on q^'aime ni les louanges , ni les choses tristes.
RACINE
Que dites-vous donc? je ne puis vous croire;
duiroit que des monstres semblables à celui que nous dépeint Horace dans les premiers vers de l'épitre auxPisons. Montaigne. BoOean , MoUère , La Fontaine^ Vdtabe , Montesquieu , Ron^ seau . ont allié l'esprit philosopliiqne à l'imaginatlnn , et l'oa ne Toit pas que l'un ait Jamais nui à l'autre. On peut abuser de l'esprit philosophique comme on abuse de l'imagination et des meilleures choses ; mais, après tout, il faudra toi^ours en rerenir à cet axiome d'un poêle philoeophe : « Le Mm peiuer ett la tource du bien écrire, » S.
VAUVEN ARGUES.
le genre dont nous parlons est le plus terrible : car les hommes ne sont effrayés que de la mort. Or, qu'est-ce que le sujet de vos oraisons funèbres, sinon la mort, c'est-à-dire la seule chose qui inspire de la terreur à Tesprit humain? Se pourroit-il que les hommes ne tussent pas frappés par des discours qui ne s'exercent que sur le sujet le plus frappant et le plus intéressant pour rhumanité? J'avois cru que c'étoit le véritable champ du pathétique et du sublime.
BOSSUET
La nation françoise est légèra ; xm aime mieux le conte du Bélier * ou celui de Joconde * que tout ce pathétique dont vous parlez.
RACINB.
Si cela est , Corneille et moi , nous ne devons pas nous flatter de conserver long-temps notre réputation.
BOSSUET
Vous vous trompez ; les bons auteurs du théâtre ne mourront jamais, parcequ'on les fait revivre tous les ans, et on empêche le monde de les oublier ; d'ailleurs les poètes se soutiennent toujours mieux que les orateurs , parcequ'il y a plus de gens qui font des vers qu'il n'y en a qui écrivent en prose; parceque les vers sont plus faciles à retenir et plus difficiles à faire ; parcequ'enfin les poètes traitent des sujets toujours intéressants , au lieu que les orateurs, dont l'éloquence ne s'exerce ordinairement que sur de petits faits , périssent avec la mémoire de ces sujets mêmes.
RACINE
Les vrais orateurs , comme vous , devroient du moins se soutenir par les grandes pensées qu'ils ont semées dans leurs écrits , par la force et la solidité de leurs raisonnements ; car tout cela doit se trouver dans un ouvrage d'éloquence. Nous autres poêles, nous pouvons quelquefois manquer par le fond des choses , si nous sommes harmonieux , si nous avons de l'imagination dans l'expression ; il nous suffit, d'ailleurs, de penser juste sur les choses de sentiment, et on
> Conle d'Hamilton. B« » Conte de La Fontaine. B.
n'exige de nous ni sagacité ni profondear : il faut être un grand peintre pour être poète, mais on peut être un grand peintre sans avoir une grande étendue d'esprit et des vues fines.
BOSSUET
On peut aussi avoir cette étendue d'esprit, cette finesse, cette sagesse, cet art qui est nécessaire aux orateurs, et y joindre le charme de l'harmonie et la vivacité du pinceau : von êtes la preuve de ce que je dis.
RACINE
De même un orateup peut avoir toutes les parties ' d'un poète, et il n'y a même que rhtfmonie qui en fasse la différence ; encore faoC-l qu'il y ait une harmonie dans la bonne prose.
BOSSUET
Je p^ase comme vous et comme un grand poète qui vous a suivi ', mon cher Racine : h poésie est Yéicquence harmonieuse.
RACINE
L'auteur dont vous parlez est aussi éloquent en prose qu'en vers ; il a cet avantage sur Uns les poetest qui n'ont point su écrire en prose; ainsi on peut s'en rapporter à son jugement: c est lui qui a dit de vous , que vous étiez /e ud écrivain françois en prose qui fui éloquent. Si ce grand homme ne s'est point trompé, il feudroit convenir que le génie de l'éloquence est plus rai'e que celui de la poésie.
BOSSUET
Je ne crois pas qu'il soit moins commiiB, mais je crois qu'il l'est bien autant : les véritablement grands hommes dans tous les geirfi sont toujours très rares.
> Je sais gré à Vauvenargues d'avoiremployé cette aptaàm elle étoit bannie du langage depuis le «ècte de Monlaijiie.^ s'en est souvent senri dans ses EtsaU, et toi^oun à proin Je crois qœ Voltaire a réclamé en sa faveur en quelque cnbcit de ses ouvrages, et les Anglois, accoutumés depuis loo^^aqpil Tîvre de pillage , l'ont empruntée de nos premiers écmalDi. et l'ont soigneusement conservée. On trouveroit dans Anjutct dans Montaigne d'autres expressions aussi éœrgîQuei qa'« pourroit n^eunir avec succès. Nous ne coonoisBons pnloaKi les ressources et toutes les richesses de notre langue, etcof^ néral on ne Ut pas assez les écrivains du •eiziénie siècle. S.
> Voltaire. B.
DIALOGUES
RACllfB.
Qu'appelez-vous, je vous prie, de grands bommes?