‹ Moralistes françoisChapitre 261 sur 309 · MOLIÈRE ET UN JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

MOLIÈRE ET UN JEUNE HOMME

LE JEUNE HOMME

Je suis charmé de vous voir, divin Molière. Vous avez rempli toute l'Europe de votre nom , et la réputation de vos ouvrages augmente de jour à autre dans le monde.

# MOLIÈ&S.

Je ne suis point touché, mon cher ami, de

VAUVENARGUES

cette gloire. J'ai mieux connu que vous , qui êtes jeune, ce quelle yaut*

LE IfiUNE HOMME.

8eries-vous mécontent de votre siècle, qui vous devoittant?

MOLIÈRE

Quelques uns de mes contemporains m'ont rendu justice : c étoient même les meilleurs esprits; mais le plus grand nombre me regardoit comme un comédien qui faisoit des vers. Le prince me protégeoit; quelques eouitisans m'aimoient ; cependant j*ai soufÎFeii d'étranges humiliations.

LE JEUNE HOMME

Cela est-il possible? Je ne fais que de quitter le monde ; on y fait très peu de cas des talents : mais j'y ai ouï dire que ceux qui avoient ouvert la carrière avoient joui de plus de considéra* tion.

MOLIÈRE

Ceux qui ont ouvert b carrière en mëritoienC peut-^tre davantage , et en ont obtenu , comme je vous l'ai dit, des esprits justes ; mais elle. n'a jamais été proportionnée à leur mérite , et a été oontrepesée par de grands dégoûts.

LE JEUNE HOMME

Sans doute ils étoient traversés , persécutés , calomniés par leurs envieux; mais les gens en place et les grands ne leur rendoient-ils pas justice?

MOLIÈRE

Les grands noient des qaerdIeB des aiteurs : plusieurs se laissoient prévenir par les gens de lettres subalternes qu'ils prolégeoient ; ils avoient la foiblesse d'épouser leurs passions et leur injustice contre les grands bonunes qui étoient moins dans leur dépendance.

LE JEUNE HOMME

C'est au moins une consolation que la postérité vous ait rendu justice.

MOLIÈRB. 0

La postérité ne me la rendra point telle que

j'ai pu la mériter. Ne vois^ pas ici les plus grands hommes de l'antiquité^ Homère, Vir* gile , Euripide » qui sont encore poursuivis dans le tombeau par ce même esprit de critique qui les a dégradés pendant leur vie ? Dans le méMie temps qu'ils sont adorés de quelques personnes sensées dont ils enchantent rimagination , ils sont méprisés et tournés en ridicnle par les e^ prits médiocres qid manquent de goût*. Je voyois passer le Tasse» il y a quelques jours, suivi de quelques beaux esprits qui lui fiÀoînt leur cour. Plusieurs ombres de grands seignews qui étoient avec moi f me demandèrent qui c ëtoit? Sur cela le duc de Ferrare prit la parole, et répondit que c'étoit un poète auquel il avoit fait donner des coups de bâton pour châtier soo insolence. Voilà comme les gens du monde et les grands savent honorer le génie.

LE JEUNE HOMME

J'ai souvent oui dans le monde de pareils dis* cours, et j'en étois indigné. Car, enfin, qa'ettce qu'un grand poète? sinon un {;rand génie, un homme qui domine les autres hommes parsos imagination ; qui leur est supérieur en vivadté; qui connoit , par un sentiment plein de lumière, les passions, les vices et l'esprit des hommes; qui peint fidèlement la nature, paroequ'il h connoit parfaitement , et qu'il a des idées plus vives de toutes choses que les autres ; une aœ qui est capable de s'élever, un génie ardent, laborieux, éloquent, aimable ; qui ne se borne point à faire des vers harmonieux , conuae on charpentier fait des cadres et des tables dans son atelier, mais qui porte dans le conuneree du monde son feu , sa vivacité, son pinceau et son esprit, et qui conserve, par conséquent, parmi les hommes , le même mérite qui le fait admirer dans son cabinet.

MOLIÈRE

Les gms qui réfléchissent savent tout œb, mon cher ami, mais ces gens-là sont en petit nombre.

< Si les granit géoiei de raattqotléqiil fliicAAilail/lMp tuiUon des pertomus senséa sont mépriêés et Ummà» ridicule par les fN^oere«,jeiievois pas trop de quoi ili<"' à 9e plaindre, et MoUère arec eux : car, oomme Vauts— y" l'a dbien ditlui-mêiDedaiisIa maxinc LXV : c nooi mV* iiioiiu offemés da mépris des sois que d'être médiocmiKDt e^ mes des gens d'esprit. > B.

DIALOGUES

LE ICUIfB HOMME.

Hé! pourquoi s'embarrasser des autres?

MOLIÈRE

Parcequ'on a besoin de tout le monde ; par^ cequ'îls sont les plus forts; parcequ'on en souffre du mal quand on n'en reçoit pas de bien; cnfin , parcequ un homme qui a les vues un peu grandes voudroît régner, s'il pouvoit, dans tous les esprits, et qu'on est toujours inconsolable de n'obtenir que la moindre partie de ce qu'on mérite '.

* Dana le temps où Yauvenargues écriYoit ce dialogue , il y «▼oit encore en FraBoe beanooiip de œs esprits médiocres qui croyoïent se distiogoer de la foule en méprisant les plus beaux chefonl'Œuvre de l'antiquité , qu'ils étoient incapables de comprendre et de juger: ils s'imaginoient montrer de la force d'es* prit et de la philosophie en affectant de dédaigner ce qui aToit été consacré par l'admiration des siècles. L'origine de cette nuh nie ridicule remonte aux dernières années du dix-septième siè> ois; cHe se perpétua dans le dix-hvitième par l'influence de La Motte , qui n'étoit point un écrivain sans mérite , mais dont la littérature étoit très bornée, et sur-tout par l'influence de Fontenelie , qui fut pendant cinquante ans à la tdie des hommes de lettres. Fontenelle étoit un homme extrêmement adroit, qui aiTolt d'autres Utres à la renommée que ses travaux purement littéraires, et qui , sentant ce qui lui manquoit , auroit volontiers rabaissé les chefs-d'œuvre qu'il ne pouvoit égaler. Il suffiaoit d'ailleurs que Boileau et Racine , contre lesquels il nourrit tme inimitié séculaire , se hissent prononcés en faveur de la raiaooetdes Anciens pour qu'il penchât dn côté opposé. On peot T^iporter à ce philosophe , si modéré en apparence , la plupart des hérésies littéraires qui ont obtenu quelque crédit dans le dernier siècle ; et peut-être même le goCkt se seroit-il entièrement corrompu si des hommes tels qpe Voltaire, Montesquieu, Bulfon, Rousseau . n'eussent maintenu ses principes par leurs leçons et par leurs exemples.

Les écrivains dn dhE^eeptième siècle n'étolent pas mieux traités par Fontendle que les Anciens. Il ne pardonna jamais à Bacine et à Boileau les épigranunes qu'ils avoient lancées contre sa malheureuse tragédie d'Aspar. Il ne rendoit pas au premier la justice qui lui étoit due , et refbsolt le génie à l'auteur de l'Art poétique. 11 auroit même volontiers attaqué Voltaire, si la <;rainte des représailles n'eût un peu refroidi son ressentiment «notre nn bomineqni at oit tant 4e supériorité sur hii.

Nous sommes très heureusement délivrés de ces opinions fausses et ridicules qui 6nt fait tant de mal dans le dernier siècle : on est revenu à l'étude et à Tadrairation des Anciens avec une ardeur qui promet à La littérature françoise une nouvelle époque de génie et de gloire. Je pourrais dter des traductions et des ouvrages originaux où l'on retrouve les grâces et le dianne du génie antique. On a banni de la prose eette pompe indigente de paroles , cetterecherche paérile d'antiUièseB, cette nllsctation dn bd esprit qui déshonoroit. U n*y a pas encore loag4emps , même les produettonsde quelques membres de l'Acadénile. Ons'est égalnnent débarrassé de cette séchereaBC qne yesprtt d'analyse , porté àfexcès. avoit introduite dans notre Ht* tératnre. U nefnit pas oonliMidre cet aibns de l'analyse avec rea> prit vraiment ptiilosofAiique, dont aucun genre ne paît se pa»> ser : c'est hii seul qui pent donner de la force au raisonnement» de la justesse aux idées. Sans son secours «l'imagination ne pro-

DIALOGUE XI

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