‹ Moralistes françoisChapitre 266 sur 309 · RICHELIEU ET MAZARIN · texte numérisé non relu

RICHELIEU ET MAZARIN

MAZARIN '

Est-il possible, mon illustre ami, que vous n*ayez jamais usé de tromperie dans votre ministère?

RICHELIEU

Hé ! croyez-vous vous-même , mon cher cardinal , quoD puisse gouverner les hommes sans les tromper?

MAZARIN

Je n'ai que trop montré, par ma conduite, que je ne le croyois pas; mais on m'en a foit un grand crime.

ita Cid q«e 8*il eM vu les Kapagnob aux portes de Paris. Cette exai^ration de la part du petit-neveu de CoraeiUe s'est généralement répandue , et elle prête tant k la déclamation , elle est si fevorable k la vanité des auteurs, qu'a est difflelle d'en douter aans soulever une foule d'esprits qui la regardent comme une vérité historique. Cela ne m'empêchera pas d'en dire mon sentiment d'après l'opinion que j'ai conçue du cardinal de Richelieu et de l'esprit de son ministÈre, l'une des époques les plus intéressantes de notre histoire.

Le souvenir des guerres civiles n'étoit pas encore effacé du cœur des Prançob ; la paix éloit rétablie dans l'état , mais il étoit aisé de voir qu'il existoit dans les esprits une fermentation sourde qui auroit éclaté sous une administration moins énergique que celle du cardinal de Richelieu. Ce ministre avoit trop de lumières pourne pas apercevoir ceUe agitalion générale et les conséquences qui pouvoient en résulter. Il prit une résolution digne de son génie , se mit à la tète de l'opinion publique pour U diriger, et fournit un aliment à l'activité des esprits. Ce fut alors qu'il fonda l'Académie Françoise, qu'il encouragea les lettres , les sciences et les arts, protégea ceux qui lescultivoient, les appela autour de lui, leur donna de la oonidération et fixa tous les regards sur la gloire littéraire et les travaux de la pensée. Cette impulsion donnée surpassa les espérances du cardinal. Les François , accoutumés aux querelles de religion, s'occupèrent alors de débats et de discussions littéraires. Un sonnet , un madrigal, attiroient l'attention de la cour et de la ville. A cette époque parut le premier chef-d'œuvre de ComeUle; il £xcita un enthousiasme et une admiration générale. On ne s'entretenoit que du Cid , on ne se lassoit point de le voir. Tout fut oublié pour le cid. Le ministre saisit cette occasion pour suivre son plan. Il fit faire la critique de cette tragédie , comme Alcibiade fit couper la queue de sou chien afin que les Athéniens , occupés de cette bizarrerie , ne cherchassent point à contrarier ses vues politiques. Je ne vois dans la conduite du cardinal de Richelieu que beaucoup d'adresse et point du tout un sentiment d'envie , indigne d'un grand ministre. Observez de plus qu'à cette époque même Corneille jouissoit d'une pension que lui faisolt le cardinal. L'envie n'est pas si généreuse. Au reste, le mouvement imprimé aux esprits par U politique de Richelieu ne s'est plus arrêté : il a éle^é la France à un haut degré de gloire littéraire, et c'est peut-être à cette conception politique que nous devons les cheb^'oeuvre <(ui ont IHuslré le règne de Lonto XIV et celui de son successeur. S.

> Mnzarin ( Jules ) , né à Piscina dans l'Abruize ,1e 44 juillet IflOS , de la hmHIe des Martinozzi , moanit le 9 mars HI6«. B.

R1€MH«1XU.

C'est que vous poussiez hh peu uop Uà b tromperie ; c'est que vous trompiez par choix et par foiblesse , plus que par nécessite et par raison.

HAZARUf.

Je suivoia ea cela mon caractère timide ec défiant. Je n'avois pas assez de fermeté pour résister en foce aux oourlîsaQs ; mais je reprenois ensuite par ruse ce que j'avois cédé par foiblesse.

RICHELIEU

Vous étiez né avec w esprit souple» défié, profond, pénétrant; vous conooissiez toutœ qu'on peut tirer de la foiblesse des hommes, ei vous avez été bien loin dans cette scioioe.

MAZARIN

Oui, mais on m*a reproché de n'avoir pas connu leur force.

RICHELIEU

Très injustement, mon ami. Vous la ooonoissiez et vous la craigniez; mais vous neTestimiez point. Vous étiez vous-même trop fnble pour vous en servir ou pour la vaincre ; et se pouvant la combattre de front , vous l'attaquiez par la finesse, et vous lui résistiez souvent arec succès.

VAZARm.

Gela est assez singulier, que je bi mépiîsasse, et que cependant je la craignisse.

RICHELIEU

Rien n'est plus naturel, mon cher ami. L£s hommes n'estiment guère que les quahtés qu'ils possèdent.

MAZARIN

Après tout cela, que pensez-vous de mon ministère et de mon génie?

RICHELIEU

Votre ministère a souffert de justes reproches , parceque vous aviez de grands défauts. Hais vous aviez en même temps an esprit supérieur à ces défauts mêmes; vous joigniez à la vivacité de vos lumières une ankbitîoB vaste et

DIALOGUES

u Par-là vous ave» surmoné tons le^ ;les de votre carrière , et vous avez a(éle grandes choses.

MAZARIN

le laisse pas de reconnoUre que vous aviez oie supérieur au mien. Je vous surpassois Hre en subtilité et en finesse ; mais vous z primé par la hauteur et par la vigouhardiesse de votre ame.

RICHELIEU

us avons bien foit Tun et l'autre; mais la le nous a bien servis.

HAZARIM.

a est vrai» mais de moindres esprits n'aupas profilé de leur fortune. La prospé- 'est qu'un écueU pour les âmes foibles.

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