‹ Moralistes françoisChapitre 267 sur 309 · FÉNELON ET RICHELIEU · texte numérisé non relu

FÉNELON ET RICHELIEU

FÉNELOPf.

l'ai qu'me seule chose i vous reprocher, ambition sans bornes et sans déûcaiesse.

RICHELIEU

st cette ambition des grands hommes, aitphilosophe» qui feitla grandeurdes États.

FÉNELON

st elle aussi qui les détruit et qui les aby me essource.

RICHELIEU

st-à-dire qu'elle lait toutes choses sur la C'est elle qui domine par-tout et qui gou- Tunivers.

FÉNELON

es plutôt que c'est l'adivité et le courage.

RICHELIEU

î, l'activité et le courage. Mais l'un et l'aus se trouvent guère qu'avec une grande ion et avec l'amour de la gloire.

FÉMELON.

quoi ! votre Émîtiiiiee croiroit-die que la

prudrace et la vertu nç ppurroient résister à l'ambitiop, gouverner sans elle et l'assujettir!

RICHELIEU

Cela n'est guère arrivé, mon cher ami ; et il y a bien de l'apparence que ce qui n'arrive point ou qui n'arrive que rarement, n'est point selon les lois de la nature.

FÉNBLOIi.

ITa-t-on pas vu des ministres et des princes sans ambition?

RICHELIEU

Ces ministres et ces princes» mon aimable ami, ne gouvernoient point par eux-mêmes; les plus habiles avoient sous eux des esprits ambitieux qui les conduisaient à leurs fins sans qu'ils le sussent.

FÉMELON.

Je vous en nommerai plusieurs qui ont gouverné par eux-mêmes.

RICHELIEU

Hé! qui vous a dit que ceux que vous me nommeriez n'avoient pas dans le cœur une ambition secrète qu'ils cachoient aux peuples? Les grandes affaires, l'autorité, élèvent les âmes les plus foibles , et fécondent ce germe d'ambition que tous les hommes apportent au monde avec la vie. Vous, qui vous êtes montré si ami de la modération dans vos écrits , ne vouiiezvous pas vous insinuer dans les esprits , feire prévaloir vos maximes? N'étiez-vous pas fiàché qu'on les négligeât?

FÉNELON

n est vrai que j'ëtois zélé pour mes maximes ; mais parceque je les croyois justes, et non paroequ'elles étoient miennes.

RICHELIEU

II est aisé, mon cher ami , de se faire ilhision là-dessus. Si vous aviez eu un esprit foible, vous auriez laissé le soin à tout autre de redresser le genre humain : mais, parceque vous étiez né avec de la vertu et de l'activité , vous vouliez assujettir les hommes & votre génie particulier. Croyez-moi, c'est là de fam^Mon.

VAUVENARGUES

FÉMELOll.

Cela peut bien être. Mais œtte ambition qui va en tout au bien des peuples » est bien différente de celle qui rapporte tout à soi et que j*ai combattue.

RICHELIEC.

Ai-je prétendu le contraire , mon aimable ami? L'ambition est l'ame du monde; mais il faut qu'elle soit accompagnée de vertus, d'humanité, de prudence et de grandes vues, pour faire le bonheur des peuples et assurer la gloire de ceux qui gouvernent.

DIALOGUE XV

BRUTUS ET UN JEUNE ROlfAm.

LE lEUNE HOMME.

Ombre illustre, daignei m'aimer. Vous avez été mon modèle tant que j'ai vécu : j'étois ambitieux comme vous, je m'efforçois de suivre vos autres vertus. La fortune m'a été contraire ; j'ai trompé sa haine ; je me suis dérobé à sa rigueur en me tuant.

Vous avez pris ce parti-là bien jeune , mon ami. Ne vous restoit-il plus de ressources dans le monde?

LE JEUNE HOMME

J'ai cru qu'il ne m'en restoit d'autre que le hasard , et je n'ai pas daigné l'attendre.

BRUTUS

■ A quel titre demandiez- vous de la fortune?

Étiez-vous né d'un sang illustre?

LE JEUNE HOMME

J'étois né dans l'obscurité ; je voulois m'ennoblir par la vertu et par la gloire.

BRUTUS

Quels moyens aviez-vous choisis pour vous élever? car, sans doute , vous n'aviez pas un désir vague de faire fortune sans vous attacher à un objet particulier?

LE JEUNE HOMMB.

Je croyois pouv(Hr espérer de m'avancer par

mon esprit et par mon courage; je nie soi» l'ame âevée.

BRUTUS

Vous cultiviez avec cela qudque talent? cv vous n'ignoriez pas qu'on ne s'avance point par la magnanimité, lorsqu'on n'est pas à portée de la développer dans les grandes aflaires.

LE 1BI7IIB HOMHfi.

Je oonnoissois un peu le cœur humain ; j'aimois l'intrigue; j'espérois de me rendre maître de l'esprit des autres. Par-là on peutaller àtooL

BRUTUS

Oui , lorsqu'on est avancé dans la carrière a connu des grands. Mais qu'aviez-vous lait pour vous mettre en passe et vous faire oonnoitre? Vous distinguiez-vous à la guerre?

LE JEUNE HOMMB.

Je me présentois froidement à tous les dangers, et je remplissois mes devoirs ; mais j*a?ois peu de goût pour les détails de mon métier. Je croyois que j'aurois bien fait dans les grands emplois ; mais je négligeois de me Caire une réputation dans les petits.

BRUTUS

Et vous flattiez-vous qu'on devineroit œ talent que vous aviez pour les grandes choses, a vous ne l'annonciez dans les petites?

LE JEUNE HOMME

Je ne m'en flattois que trop , ombre illustre; car je n'avois nulle expérience de la vie , et on ne m'avdt point instruit du monde. Je n'avois pas été élevé pour la fortune.

BRUTUS

Aviez-vous du moins cultivé votre esprit pour l'éloquence ?

LE JEUNE HOMME

Je la cultivois autant que les occapatioBS de la guerre le pouvoient permettre ; j'airaois les lettres et la poésie; mais tout cela étoit inutile sous l'empire de Tibère, qui n'aimoit que la politique, etquiméfNisoitlesaitsdanssavieîtteâe.

DIALOGUES

L*éloquence ne menoit plus à Rome aux dignités : c'étoit un talent inutile pour la fortune, et qu'on n'avoit pas même occasion de mettre en pratique.

BRUTUS

Vous deviez donc vous attacher aux choses qui pou voient vous rendre agréable à votre maître, et utile à votre patrie dans l'état où elle se trouvoit alors.

LE JEUNE HOiOlE.

Xai reconnu la vérité de ce que vous dites; mais je Tai connue trop tard , et je me suis tué moi-même pour me punir de mes fautes.

BRUTUS

Vos fautes ne sont pas inexcusables, mon ami. Vous n'aviez pas pris les vrais chemins de la fortune ; mais vous pouviez réussir par d'autres moyens, puisque mille gens se sont avancés sans mérite et sans industrie estimable. Vous vous condamnez trop sévèrement : vous ête^ comme la plupart des hommes qui ne jugent guère de leur conduite que par le succès.

LE JEUNE BOMMB.

D m'est très doux, grande ombre, que vous m'excusiez. Je n'ai jamais osé ouvrir mon cœur à personne tant que j'ai vécu : vous êtes le premier à qui j'ai avoué mon ambition, et qui m's(- Ycz pardonné ma mauvaise fortune.

BRUTUS

Hélas ! si je vous a vois connu dans le monde, j'aurois tâché de vous consoler dans vos disgrâces. Je voisque vous ne manquiez ni de vertu, ni d'esprit, ni de courage. Vous auriez fait votre fortune dans un meilleur temps, car vous avez rame romaine.

LE JEUNE HOMME

Si cela est ainsi, mon cher Brutus, je ne dois point regretter mon malheur. La fortune est partiale et injuste ; ce n'est pas un grand mal de la manquer lorsqu'on peut se répondre qu'on Ta méritée ; mais quand on la po^ède indignement et à titre injuste, c'est peu de chose. Elle ne sert qu'à faire de plus grandes fautes et à augmenter tous les vices.

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