PREMIÈRE PARTIE, ART. IX
diflfiéreiioe il y a d'admirer qu'on y en trouve » eC d*en demander la rabon.
Le peuple a des opinions très saines, par exemple , d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie : les demi-savants s'en moquent, et triomphent à montrer là-dessus sa folie ; mai^, par une raison qu'ils ne pénètrent pas, il a raison. Il lait bien aussi de distinguer les hommes par le dehors , comme par la naissance ou le bien : le monde triomphe encore à montrer combien cela est déraisonnable; mais cela est très raisonnable.
Cesl un grand avantage que la qualité, qui, dès dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe, connu et respecté, comme un autre pourroit avoir mérité à cinquante ans : ce sont trente ans gagnés sans peine.
xvn.
D y a de certaines gens qui , pour faire voir qu'on a tort de ne pas les estimer, ne manquent jamais d'alléguer l'exemple de personnes de qualité qui font cas d'eux. Je voudrois leur ré* pondre : Montrez-nous le mérite par où vous avez attiré l'estime de ces personnes-là, et nous vous estimerons de môme.
xvni.
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par-là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime une personne à cause de sa beauté, l'aime-t-il? Non ; car la petite-vérole , qui ôtei'a la beauté sms tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera phs : et si on m'aime pour mon jugement , ou pour ma mémoire, m'aime-tH>n, moi? Non; car je puis perdre ces qualités sans cesser d'être. Oà est donc ce moi , s'il n'est ni dans le corps, ni dans l'ame? Et conmient aimer le corps ou Tame, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fiait ce moi, puisqu'elles sont périsabies? Car aimeroit-on la substance de l'ame d'une personne absti'aitement, et quelques qua-
lités qui y fossent? Cela ne se peut, et seroit injuste. On n'aime donc Jamais la personne, mais seulement les qualités ; ou , si on aime la personne , il fout dire que c'est l'assemblage des qualités qui fisdt la personne.
Les choses qui nous tiennent le plus au cœur ne sont rien le plus souvent ; comme, par exemple , de cacher qu'on ait peu de bien. C'est un néant que notre imagination grossit en montagne. Un autre tour dliçagination nous le fait découvrir sans peine.
Ceux qui sont capables d'inventer sont rares; ceux qui n'inventent point sont en plus grand nombre , et par conséquent les plus forts ; et l'on voit que, pour l'ordinaire, ils refosent aux inventeurs la gloire qu'ils méritent et qu'ils cherchent par leurs inventions. S'ils s'obstinent à la vouloir, et à traiter avec mépris ceux qui n'inventent pas, tout ce qu'ils y gagnent, c'est qu'on leur donne des noms ridicules , et qu'on les traite de visionnaires. Il faut donc bien se garder de se piquer de cet avantage, tout grand qu'il est; et l'on doit se contenter d'être estimé du petit nombre de ceux qui en connoissent le prix.