‹ Moralistes françoisChapitre 27 sur 309 · PREMIÈRE PARTIE, ART. VUl · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, ART. VUl

in.

Le peuple honore les personnes de gi^ande aaissaiace. Les demi-habiles les méprisent , disant que la naissance n est pas un avantage de b personne , mais du hasard. Les habiles les honorent « non par la pensée du peuple, mais par une pensée plus relevée. Certains zélés , qui n ont pas grande connoissance » les méprisent ma^ré cette considération qui les fait honorer parles habiles; parcequ'ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne. Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure. Ainsi vont les opinions se succédant du pour au contre , selon qu*on a de lamière.

Le fAus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser le mérite; car tous diroient qu'ils méritent. Le mal à craindred'un sot , qui succède par droit de naissmoe y n'est ni si grand , ni si sûr.

Pourquoi suit-on h pluralité? est-ce à cause qu'ils ont plus de raison? non, mais plus de force. Pourquoi suit-on les anciennes lois et les anciennes opinions? est-ce qu'elles sont plus saines ? non, mais elles sont uniques, et nous ôtent la racine de diversité.

L'empire fondé sur l'opinion et Fimagination fègaie quelque temps, et cet empire est doux et votontaire : celui de la force règne toujours. Ainsi l'opinion est comme la reine du monde , nais la foi'ce en est le tyran.

vn.

Que Ton a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux? qui cédera h place à l'autre? le moins habile? Mais je suis aussi habile que lui. Il faudra se battre sur cela, n a quatre laquais, et je n'en ai qu'un : cela est visible; il n'y a qu'à compter ; c'est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà

en paix par ce moyen: ce qui est le pfais grand des biens.

La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers, et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur , fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur , parcequ'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec leur suite , qu'on y voit d'ordinaire jointe. Le monde , qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume, a'oit qu'il vient d'une force naturelle : et de là ces mots : Le atractère de laDivinité est empreini uar son visage, etc.

La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple , et bien plus sur la folie. La plus grande et la plus importante chose du monde a pour fondement la foiblesse : et ce fondement-là est admirablement sûr ; car il n'y a rien de plus sûr que cela , que le peuple sera foiblc ; ce qui est fondé sur la seule raison est bien mal fondé , comme l'estime de la sagesse.

Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges , leurs hermines , dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lis ; tout cet appareil aur guste étoit nécessaire : et si les médecins n'avoient des soutanes et des mules , et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés , et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auroient dupé le monde, qui ne peut l'ésister à cette montre authentique. Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte , parcequ'en effet leur part est plus essentielle. Ils s'étabUssent par la force , les autres par grimaces.

C'est ainsi que nos rois n'ont pas recherché ces dégilfsements. Ils ne se sont pas masqués d'habits extraordinaires pour paroître tels ; mats ils se font accompagner de gardes et de hallebardes , ces trognes armées , qui n'ont de mains et de force que pour eux : les trompettes et les tambours qui marchent au-devant et, ces légions qui les environnent , font trembler

les (Jus fermes. Ils nont pas Thabit seulement » Us ont la force. D faudroit avoir une raison bien épurée pour regarder comme un autre homme le grand-seigneur environné dans son superbe sérail de quarante mille janissaires.

Si les magistrats avoient la véritable justice, si les médecins avoient le vrai art de guérir, ils n'auroient que faire de bonnets carrés. La majesté de ces sciences seroit assez vénérabled*elleméme. Mais , n'ayant que des sciences imaginaires , il faut qu'ils prennent ces vains ornements qui frappent l'imagination , à laquelle ils ont afiaire ; et par-là en effet ils s'attirent le respect.

Nous ne pouvons pas voir seulement un avocat en soutane et le bonnet en télé , sans une opinion avantageuse de sa suffisance.

^Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes , et prouvent la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois.

On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure maison.

Tout le monde voit qu'on travaille pour l'incertain , sur mer, en bataille , etc. ; mais tout le monde ne voit pas la règle des partis qui démontre qu'on le doit. Montaigne a vu qu'on s'ofiense d'un esprit boiteux , et que la coutume lait tout ; mais il n'a pas vu la raison de cet effet. Ceux qui ne voient que les effets , et qui ne voient pas les causes , sont , à l'égard de ceux qui découvrent les causes , comme ceux qui n'ont que des yeux à l'égard de ceux qui ont de l'esprit. Car les effets sont comme sensibles , et les raisons sont visibles seulement à l'esprit. Et quoique ce soit par l'esprit que ces effetsrià se voient, cet esprit est, à l'égard de l'esprit qui voit les causes , comme les sens corporels sont à l'égard de l'esprit.

D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas, et qu'un esprit boiteux nous irrite? C'est à cause qu'un boiteux reconnott que nous allons droit , et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons ; sans cela nous en aurions plus de pitié que de colère.

Épictète demande aussi pourquoi nous ne

nous fâchons point si on dit que nous avons mal à la tête , et que nous nous C&chons de ce qu'on dit que nous raisonnons mal , ou que nous choisissons mal ? Ce qui cause cela , c'est que nous sommes bien certains que nous n'avons pas mal à la tête , et que nous ne sommes pas boiteux ; mais nous ne sommes pas aussi assurés que nous choisissions le vrai. De sorte que , n'en ayant d'assurance qu'à cause que nous le voyons de toute notre vue , quand un autre voit de toute sa vue le contraire , cela nous met en suspens et nous étonne , et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix ; car il faut préférer nos lumières à celles de tant d'autres , et cela est hardi et difficile. U n'y a jamais cette contradiction dans les sens , touchant un boiteux.

xn.

Le respect est , incommodez-vous : cela est vain en apparence, mais très juste; car c'est dire: Je m'incommoderois bien, si vous en aviez besoin , puisque je le fais sans que cela vous serve : outre que le respect est pour distinguer les grands. Or, si le respect étoit d'être dans un fauteuil, on respecteroit tout le monde, et ainsi on ne distingueroit pas ; mais étant incommodé, on distingue fort bien.

xm.

Être brave *, n'est pas trop vain : c'est montrer qu'un grand nombre de gens travaillent pour soi ; c'est montrer, par ses cheveux, qu'on a un valet de chambre, un parfumeur, etc.; par son l'abat, le fil et le passement, etc.

Or, ce n'est pas une simple superficie, ni un

simple harnois, d'avoir plusieurs bras à son

service.

Cela est admirable : on ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept à huit laquais ! Eh quoi ! il me fera donner les étrivières, si je ne le salue. Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d un cheval bien enharnaché à I égard d'un autre.

Montaigne est plaisant de ne pas voir quelle

* Bien mis.

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