PREMIÈRE PARTIE, ART. IX
Il est dangereux de dire au peuple que les Us ne sont pas justes; car il n*obéit qu'à cause qu'A les croit justes. G*est pourquoi il fout lui dire en même temps qu'il doit obéir parcequ'elles sont lois, comme il fout obéir aux supérieurs, non parcequils sont justes, mais parœqui'îls sont supérieurs. Par-là toute sédition est prévenue , si on peut foire entendre cela. Voilà tout ce que c*est proprement que la définitioa de la justice.
n serott bon qu'on obétt aux lois et coutumes paraequ'elies sont lois , et que le peuple comprit que c'est là ce qui les rend justes. Par ce moyen, on ne les quitteroit jamais : au lieu que qnûid on foit dépendre leur justice d*autre chose, il est aisé de la rendre douteuse; et voilà ce qui foit que les peuples sont sujets à se
réroiter.
Quand il est question déjuger si on doit foire la guerre et tuer tant d*hommes , condamner tant d'Espagnols à la mort, c'est un homme seul qui en juge, et encore intéressé : ce denoît être un tiers indiffèrent.
xin.
Ces discours sont foux et tyranniques : Je sois beau, donc on doit me craindre; je suis
fort, donc on doit m'aimer. Je suis La
tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu'on ne peut avoir que par une autre. On rend différents devoirs aux différents mérites: devoir d'aoïour à l'agrément; devoir de crainte à h force ; devoir de croyance à la science, etc, Oo doit rendre ces devoirs-là ; on est injuste de ks refuser, et injuste d'en demander d'autres, £t c'est de mên^e être foux et tyran de dire : Il n'est pas fort, donc je ne l'estimerai pas ; il D est pas habile , donc je ne le craindrai pas. La tyrannie consiste au désir de donoination uoiversdle et hors de soa ordre.
Il y a des vices qui ne tiennent à nous que
par d'autres , et qui , en Atant le tronc, s'emportent comme des branches.
Quand la malignité a la raison de son côté , elle devient fîère, et étale la raison en tout son lustre : quand l'austcrité ou le choix sévère n'a pas réussi au vrai bien , et qu'il faut revenir à suivre la nature, elle devient fière par le retour.
Ce n'est pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement; car il vient d'ailleurs et de dehore : et ainsi il est dépendant , et par conséquent sujet à être troublé par mille accidents» qui font les afflictions inévitables.
xvn.
L'extrême esprit est accusé de folie comme l'extrême défout. Rien ne passe pour bon que la médiocrité. C'est la pluralité qui a établi cela, et qui mord quiconque s'en échappe par quelque bout que ce soit. Je ne m'y obstinerai pas ; je consens qu'on m'y mette ; et si je refuse d'être au bas bout, ce n'est pas parcequ'il est bas, mais parcequ'il est bout ; car je refusercMS de même qu'on me mit au haut. C'est sortir de l'humanité que de sortir du milieu : la grandeur de l'ame hufname consiste à savoir s'y tenir ; et tant s'en fkut que sa grandeur soit d'en sortir, qu'elle est à n'en point sortir.
XYIII.
On ne passe point dans le monde pour se connoître en vers , si l'on n'a mis l'enseigne de poète, ni pour être habile en mathématiques , si l'on n'a mis celle de mathématicien. Mais les vrais honnêtes gens ne veulent point d'enseigne, et ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur. Ils ne sont point appelés ni poètes, ni géomètres; mais ils jugent de tous ceux-là. On ne les devine point. Ils parleront des choses dont l'on parioit quand ils sont entrés. On ne s'aperçoit point en eux d'une qualité plutôt que d'une autre , hors de la nécessité de la mettre en usage ; mais alors on s'en souvient : car il est également de ce ca-
PENSÉES DE PASCAL
ractère , qu'on ne dise point d'eux qu'ils parlent bien » lorsqu'il nest pas question du langage, et qu'on dise d'eux qu'ils parlent bien, quand il en est question. C'est donc une fausse louange quand on dit d'un homme, lorsqu'il entre , qu'il est fort habile en poésie ; et c'est une mauvaise marque , quand on n'a recours à lui que lorsqu'il s'agit de juger de quelques vers. L'homme est plein de besoins : il n'aime que ceux qui peuvent les remplir. C'est un bon mathématicien, dira-t-on; mais je n'ai que foire de mathématiques. C'est un homme qui entend bien la guerre; mais je ne veux la faire à personne. U faut donc un honnête homme qui puisse s'accommoder à tous nos besoins.
Quand on se porte bien , on ne comprend pas«comment on pourroit feire si on étoit malade ; et quand on l'est , on prend médecine gaiement : le mal y résout. On n'a plus les passions et les désirs des divertissements et des promenades , que la santé donnoit , et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La nature donne alors des passions et des desirs conformes à l'état présent. Ce ne sont que les craintes que nous nous donnons nous-mêmes, et non pas la nature, qui nous troublent ; parcequ'elles joignent à l'état où nous sommes
les passions de l'état où nous ne sommes pas.
Les discours d'humilité sont matière d'orgueil aux gens glorieux , et d'humilité aux humbles. Ainsi ceux du pyrrhonisme et du doute sont matière d'affirmation aux affirmatifs. Peu de gens parlent d'humilité humblement ; peu de la chasteté chastement; peu du doute en doutant. Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrariétés. Nous nous cachons et nous nous déguisons à nous-mêmes.
Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en vois quelques unes dans l'histoire, elles me plaisent fort. Hais enfin elles n'ont pas été tout-à-fsdt cachées , puisqu'elles ont été sues; et ce peu par où elles ont paru en
diminue le mérite , car c'est là le plus b d'avoir voulu les cacher.
xxn.
Diseur de bons mots, mauvais caractère
xxm.
Le mot est haïssable : ainsi ceux qui ne tent pas, et qui se contentent seulement < couvrir, sont toujours haïssables. Point du i direz-vous ; car en agissant , comme nous sons, obligeamment pour tout le monde n'a pas sujet de nous haïr. Cela est vrai, i ne haïssoit dans le nm que le déplaisir qui en revient. Mais si je le hais paroequ'il es juste f et qu'il se fait centre de tout , je le h toujours. En un mot , le mot a deux qualité est injuste en soi , en ce qu'il se fiiit oentr tout; il est incommode aux autres, en ce veut les asservir : car chaque mot est Teni et voudroit être le tyran de tous les au Vous en ôtez l'incommodité , mais non pas justice; et ainsi vous ne le rendez pas aimai ceux qui en haïssent l'injustice : vous ne le dez aimable qu'aux injustes , qui n'y trou plus leur ennemi ; et ainsi vous demeure: juste , et ne pouvez plaire qu'aux injustes.
Je n'admire point un homme qui possède
vertu dans toute sa perfection , s'il ne pos
en même temps, dans un pareil degré, la ^
opposée, tel qu'étoit Épaminondas, qui :
rextfléme valeur jointe à l'extrême bénigi
car autrement ce n'est pas monter, c'est ton
On ne montre pas sa grandeur pour être en
extrénuté , mais bien en touchant les deux
fois, et remplissant tout l'entre-deux. Mais ]
être que ce n'est qu'un soudain mouvemei
l'ame de l'un à l'autre de ces extrêmes, et qi
n'est jamais en effet qu'en un point, comi
tison de feu que l'on tourne. Itbis au moins
marque l'agilité de l'ame , si cela n'en ma
l'étendue.
Si notre condition étoit véritablement reuse, il ne faudroit pas nous divertir penser.