PREMIÈRE PARTIE, ART. IX
Peu de chose nous console, parceque peu de diûse nous afflige.
Trmis passé beaucoup de temps dans Tétude des sciences abstraites ; maïs le peu de gens afec qui on peut en communiquer m'en avoit (iégoôté. Quand j*ai commencé l'étude de l'homnie, j*ai vu que ces sciences abstraites ne lui soot pas propres , et que je m'égarois plus de ma condition en y pénétrant que les autres en ks ignorant ; et je leur ai pardonné de ne point s j appliquer. Hais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons dans l'étude de l'homme, puisque c'est celle qui lui est propre. J'ai été trompé. Il y en a encore moins qui l'étudient que la géométrie*
Quand tout se remue également , rien ne se remue en apparence , comme en un vaisseau. Quand tous vont vers le dérèglement , nul ne senAle y aller. Qui s'arrête , fait remarquer Importenient des autres comme un point fixe.
xxvin.
Les philosophes se croient bien fins , d'avoir renfermé toute leur morale sous certaines divisions. Mais pourquoi la diviser en quatre plutâl qu'en six? Pourquoi faire plutôt quatre espèces de vertus que dix? Pourquoi la renfermer en abaine et msline plutôt qu'en autre chose? Hais voilà , direz-vous , *tout renfermé en un seul mot. Oui ; mais cela est inutile, si on ne l'explique; et d^ qu'on vient à l'expliquer, et qu'on ouvre ce précepte qui contient tous les autres , ils en sortent en la première Qoofttsion que vous vouliez éviter : et ainsi , quand ils sont tous renfermés en un , ils y sont cachés et inutiles , et lorsqu'on veut les développer, ils reparoissent dans leur confusion nturelle. La nature les a tous établis chacun en soi-même; et quoiqu'on puisse les enfermer l'on dans l'autre, ils subsistent indépendamment Fun de l'autre. Ainsi toutes ces divisions et ces mots n'ont guère d'autre utilité que d'aider la mémoire, et de servir d'adresse pour trouver ce qu'ils renferment.
Quand on veut reprendre avec utilité , et montrer à un autre qu'il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose ( car elle est vraie ordinairement de ce côté-là ) , et lui avouer cette vérité. Il se contente de cela, parcequ'il voit qu'il ne se trompoit pas , et qu'il manquoit seulement à voir tous les côtés. Or on n'a pas de honte de ne pas tout voir ; mais on ne veut pas s'être trompé ; et peut-être que cela vient de ce que naturellement l'esprit ne peut se tromper dans le côté qu'il envisage , comme les appréhensions des sens sont toujours vraies.
La vertu d'un homme ne doit pas se mesurer par ses efforts , mais par ce qu'il fait d'ordinaire.
Les grands et les petits ont mêmes accidents, mêmes fâcheries et mêmes passions; mais les uns sont au haut de la roue, et les autres près du centre, et ainsi moins agités par les mêmes mouvements.
xxxn.
Quoique les personnes n'aient point d'intérêt à ce qu'ils disent, il ne fsiut pas conclure de là absolument qu'ils ne mentent point; car il y a des gens qui mentent simplement pour mentir.
xxxin.
L'exemple de la chasteté d'Alexandre n'a pas tant fait de continents que celui de son ivrognerie a fait d'intempérants. On n'a pas de honte de n'être pas aussi vertueux que lui, et il semble excusable de n'être pas plus vicieux que lui. On croit n'être pas tout-à-fait dans les vices du commun des hommes , quand on se voit dans les vices de ces grands hommes ; et cependant on ne prend pas garde qu'ils sont en cela du commun des hommes. On tient à eux par le bout par où ils tiennent au peuple. Quelque élevés qu'ils soient, ils sont unis au reste des hommes par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l'air, et séparés de notre société. S'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont
ia
PENSÉES DE PASCAL
la tête plus élevée ; naaift ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Us sont tous à même niveau, et s'appuient sur la même terre ; et par cette eitrémité , ils sont aussi abaissé3 que nous, que les entants, que les bêtes.
G*est le combat qui nous plait , et non pas la victoire. On aime à voir les combats des ani* maux , non le vainqueur acharné sur le vaincu. Que vouloit-on voir sinon la fin de la victoire? Et dès qu'elle est arrivée , on en est saoul. Ainsi dans le jeu ; ainsi dans la recbei^che de la vérité. On aime à voir dans les disputes le com^ bat des opinions ; mais de contempler la vérité trouvée, point du tout. Pour la faire remarquer avec (daisir, il faut la faire voir naissant de la dispute. De même dans les passions , il y a du plaisir à en voir deux contraires se heurter ; mais quand l'une est maîtresse , ce n'est plus que brutalité. Nous ne cherchons jamais les choses , mais la recherche des choses. Ainsi dans la comédie , les scènes contentes sans crainte ne valent rien , ni les extrêmes misères sans espérance , ni les amours brutales.
On n'apprend pas aux hommes à être honnêtes gens, et on leur apprend tout le reste; et cependant ils ne se piquent de rien tant que de cela. Ainsi ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu'ils n'apprennent point.
Le sot projet que Montaigne a eu de se pein- . dre ! et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de feiUir, mais par ses propres maximes, et par un dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par foiblesse , c'est un mal ordinaire ; mais d'en dire à dessein, c'est ce qui n'est pas supportable , et d'en dire de telles que celles-là.
xxxvn.
Plaindre les malheureux n'est pas contre la concupiscence ; au contraire , on est bien aise de pouvoir se rendre ce témoignage d'humanité , et de s'attirer la réputation de tendresse
sans qu'il en ooAte rien : ainsi œ n'est pas grand'chose.
xxxvm.
Qui auroit eu l'amitié du roi d'Angleterre , du roi de Pologne , et de la reine de Suède , auroit-il cru pouvoir manquer de retraite et d'asile au monde ' ?
Les choses ont diverses qualités » et Famé diverses inclinations ; car rien n'est simple de ce qui s'offre à l'ame , et l.'ame ne s'ofTre jamais simple à aucun sujet. De là vient qu'on pleure et qu'on rit quelquefois d'une même
chose.
Il y a diverses dasses de forts, de beaux, de bons esprits et de pieux , dont chacun doit régner chez soi , non ailleurs. Ils se rencontrent quelquefois ; et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maître l'un de l'autre; car leur maîtrise est de divers genres. Ils ne s'entendent pas, et leur faute est de voul«r régner par-tout. Rien ne le peut, non pas même la force : elle ne fait rien au royaume des savants; elle n'est maîtresse que des actions extérieures.
Ferox gens nuUam eue^viiam sine armis puial. Ils aiment mieux la mort que la paix : les autres aiment mieux la mort que la guerre. Toute opinion peut être préférée à la vie , dont l'amour paroit si fort et si naturel.
Qu'il est difSdle de proposer une chose au jugement d'un autre sans corrompre son jugement par la manière de la lui proposer! Si on dit : Je le trouve beau , je le trouve obscur, on entrîdne l'imagination à ce jugement , ou on
> Pascal veot {larier ici de trois révoliiCioiis aniréet de son temps : la cruelle catastrophe de Chartes l«r, roi d'Angleterre, en 1649; la retraite de Jean Casimir, roi de Pologne, dans la Silésie, en 46B5; et l'aiidication de Christine , reine de Sodde, en 1654. Il ne faut pas conrondre cette première retraite de Casimir avec la seconde , qui n'arriva qu'après son abdication , en 4666 : alors Pascal étoit mort.