PREMIÈRE PARTIE, ART. X
Ceux qui jugent d'un ouvrage par règle sont, à l'égard des autres , comme ceux qui ont une montre à l'égard de ceux qui n'en ont point. L'un dît : II y a deux heures que nous sommes id L'autre dit : II n'y a que trois quarts d'heure. Je regarde ma montre ; je dis à l'un : Vous vous ennuyez ; et à l'autre : Le temps ne vous dure guère ; car il y a une heure et demie ; et je me mo(|ue de ceux qui me disent que le temps me dure à moi, et que j'en juge par fantaisie : ib ne savent pas que j'en juge par ma montre.
D y en a qui parlent bien , et qui n'écrivent pas de même. C'est que le lieu , les assistants, elc , les échauffent , et tirent de leur esprit plus qu'ils n'y trouveroient sans cette chaleur.
vn.
Ce que Montaigne a de bon ne peut être loquis que difficilement. Ce qu'il a de mauvais (f entends hors les mœurs) eût pu être corrigé ai un moment , si on l'eût averti qu'il iaisoit trop dldstoires , et qu'il parloît trop de soi.
vm.
Cest un grand mal de suivre l'exception au feu de la règ^e. Il faut être sévère et contraire a Texoeption. Mais , néanmoins, comme il est oertaio qu'il y a des exceptions de la règle , il &Bt en juger sévèrement , mais justement.
H y a des gens qui voudroient qu'un auteur
le pariât jamais des choses dont les autres ont
pié; autrement on l'accuse de ne rien dire de
leofeau. Mais si les matières qu'il traite ne sont
fsi nouvelles , la disposition en est nouvelle.
I^md oa joue à la paume , c'est une même
iA dont cm joue l'un et l'autre; mais l'un la
fbot mieux. J*aiDierois autant qu'on l'accusât
de se servir îles mots anciens : comme si les
atees pensées ne formoient pas un autre corps
de discours par une disposition différente^ aussi-
qfÊe les mènes mots forment d'autres pen-
par les difEérentes dispositions*
On se persuade mieux , pour l'ordinaire, par les raisons qu'on a trouvées soi-même, que par celles qui sont venues dans l'esprit des autres.
L'esprit droit naturellement , et la volonté aime naturellement ; de sorte que, faute devrais objets , il fisiut qu'ils s'attachent aux feux.
xn.
Ces grands efforts d'esprit où l'ame touche quelquefois, sont choses où elle ne se tient pas. Elle y saute seulement , mais pour retomber aussitôt.
xm.
L'homme n'est ni ange , ni bête ; et le malheur veut que qui veut foire l'ange , feit la bête.
Pourvu qu'oti sache la passion dominante de quelqu'un , on est assuré de lui plaire , et néanmoins chacun a ses fantaisies contraires à son propre bien , dans l'idée même qu'il a du bien ; et c'est une bizarrerie qui déconcerte ceux qui veulent gagner leur aff^lion.
tJn cheval ne cherche point à se faire admirer de son compagnon. On voit bien entre eux quelque sorte d'émulation à la course ; mais c'est sans conséquence : car, étant à l'étable, le plus pesant et le plus mal taillé ne cède pas pour cela son avoine à l'autre. Il n'en est pas de même parmi les hommes : leur vertu ne se satisfait pas d'elle-même, et ils ne sont point contents s'ils n'en tirent avantage contre les autres.
Comme on se gâte l'esprit^ on se gâte aussi) le sentiment. On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations. Ainsi les bonnes ou les mauvaises le forment ou le gâtent. Il importe donc de tout bien savoir choisir pour se le former et ne point le gâter ; et on ne sauroit faire ce choix , si on ne l'a déjà formé çt point gâté.
PENSÉES DE PASCAL
que chose; si elle se connoit elle-même; si elle est substance ou accident, corps ou esprit; ce que c*est que chacune de ces choses ; el s*il n'y a rien qui ne soit de l'un de ces ordres; si elle oonnolt son propre corps ; si elle sait ce que c'est que matière; comment elle peut raisonner y si elle est matière; et comment elle peut être unie à un corps particulier , et en ressentir les passions , si elle est spirituelle. Quand a-t-elle conmiencé d'être? avec ou devant le corps? finit-elle avec lui, ou non? ne se trompe-t-elle jamais? sait-elle quand elle erre? vu que l'essence de la méprise consiste à la méconnoître. Il demande encore si les animaux raisonnent, pensent, parlent : qui peut décider ce que c'est <jlie le temps, Y espace, V étendue, le mouvement , Yunké, toutes choses qui nous environnent, et entièrement inexplicables; ce que c'est que santé, maladie, mort, vie, bien, mal, justice, péché > dont nous parlons à toute heure ; si nous avons en nous des principes du vrai ; et si ceux que nous croyons, et qu'on appelle axiomes , ou notions communes à tous les hommes, sont conformes à la vérité essentielle. Puisque nous ne savons que par la seule foi qu'un Être tout bon nous les a données véritables, en nous créant pour connoitre la vérité , qui saura, sans cette lumière de la foi, si, étant formées à l'aventure , nos notions ne sont pas incertaines , ou si , étant formées par un être faux et méchant, fl ne nous les a pas données Causses pour nous séduire? Montrant par-là que Dieu et le vrai sont inséparables , et que si l'un est ou n'est pas , s'il est certain ou incertain , l'autre est nécessairement de même. Qui sait si le sens commun , que nous prenons ordinairement pour juge du vrai , a été destiné à cette fonction par celui qui l'a créé? qui sait ce que c'est que vérité? et comment peut-on s'assurer de l'avoir sans la connoître? qui sait même ce que c'est qu'un être, puisqu'il est impossible de le définir , qu'il n'y a rien de [Jus général , et qu'il faudroit , pour l'expliquer , se servir de l'Être même , en disant , c'est telle ou telle chose? Puis donc que nous ne savons ce que cest qu'orne, corps^ temps, espace, mouvement^ vérité, bien^ ni n^me Vêtre, ni expliquei* l'idée que nous nous en formons , conmient nous assureroos-nous qu'elle est la même dans tous les
hommes? Nous n'en avons d'autres marques que Tuniformité des conséquences , qui n'est pas toujours un signe de celle des principes ; car ceuxci peuvent bien être différents, et conduiixî néanmoins aux mêmes conclusions, chacun sachant que le vrai se conclut souvent du faux. Enfin Montaigne examine profondément les sciences; la géométrie, dont il tâche de montrer l'incertitude dans ses axiomes et dans les termes qu'elle ne définit point, comme d* étendue, de mouvement, etc.; la physique et la médecine, qu'il déprime en une infinité de hçons; l'histoire, la politique, la morale, la jurisprudence, etc. De sorte que , sans la révélation, nous pourrions croire, selon lui, que la vie est un songe dont nous ne nous éveillons qu'à la mort, et pendant lequel nous avons aussi peu les principes du vrai que durant le sommeil naturel. C'est ainsi qu'il gourmande si fortement et si cruellement la raison dénuée de la foi, que, lui faisant douter si elle est raisonnable, et si les animaux le sont ou non, ou plus ou moins que l'homme, U la fait descendre de l'excellence qu'elle s'est attribuée , et la met , par grâce, en parallèle avec les bêtes , sans lui permettre de sortir de cet ordre , jusqu'à ce qu'elle soit instruite, par son Créateur même, de son rang qu'elle ignore : la menaçant , si elle gronde , de la mettre au-dessous de toutes, ce qui lui parott aussi facile que le contraire ; et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que pour reconnoître sa foiblesse avec une humiliiê sincère, au lieu de s'élever par une sotte vanité. On ne peut voir, sans joie, dans cet auteur , la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme, laquelle, de la société avec Dieu où il s'élevoit par les maximes de sa foible raison , le précipite dans la condition des bêles ; et on aimeroit de tout son cœur le ministre d'une si grande vengeance, si, étant humble disciple de l'Ëfj^ise par la foi, il eût suivi les règles de la morale , en portant les hommes , qu'il avoit si utilement humiliés , à ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer de ceux qu'il les a convaincus de ne pas pouvoir seulement connoitre. Mais il agit au contraire en païen : voyons sa morale.