PREMIÈRE PARTIE, ART. XL
De oe principe, que hors de la foi tout est dans riuoertîtudey et en considérant combien 1 y a de temps qu'on cherche le vrai et le bien, sams aucun progrès vers la tranquillité , il condut qu'on doit en laisser le soin aux autres ; demeurer cependant en repos , coulant légèrement sur ces sujets, de peur d*y enfoncer en appuyant ; prendre le vrai et le bien sur la.première apparence, sans les presser, parcequ'ils sont si peu solides , que , quelque peu que Ton serre la main , ils échappent entre les doigts , et h laissent vide. Il suit donc le rapport des sens, et les notions communes, parcequ'il faudroit se foire violence pour les démentir, et qu'il ne sait s'il y gagneroit, ignorant ouest le mi. Il fuit aussi la douleur et la mort, parceque son instinct l'y pousse, et qu'il ne veut pas j résister par la même raison. Mais il ne se fie pas trop à ces mouvements de crainte, et n'oseroit en conclure que ce soient de véritables maux : vu qu'on sent aussi des mouvements de pbisir qu'oir accuse d'être mauvais , quoique la nuire» dit-il, parle au contraire, c Ainsi je n'ai rien d'extravagant dans ma conduite , poursuit-il ; j'agis comme les autres ; et tout œ qu'ils font dans la sotte pensée qu'ils suivait le vrai bien , je le fais par un autre principe , qui est que les vraisemblances étant pareillement de l'un et de l'autre côté, l'exemple et la commodité sont les contre-poids qui m'entraînent. > fl suit les mœurs de son pays» parœquela coutume l'emporte; il monte son cheval, parceque le cheval le souffre, mais sans que oe soit de droit : au contraire, il ne il pas si cet animal n'a pas celui de se servir de lut U se foit même quelque violence pour ériier certains vices ; il garde la fidélité au mariage, à cause de la peine qui suit les désorà«s : la règle de ses actions étant en tout la OGniraodité et la tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu stoique qu'on peint avec mu mine sévère, un regard forouche, des chehérissés , le front ridé et en sueur , dans posture pénible et tendue . loiu des hom- , dans un morne silence , et seule sur la pointe d'un rocher : fantôme, dit Montaigne , capable d'effrayer les enfants, et qui ne foit aotre chose « avec un travail continuel, que de cherdicr un repos où elle n'arrive jamais ; au
lieu que la sienne est naive, fomilière, plaisante, enjouée, et, pour ainsi dire, folâtre: elle suit oe qui la charme, et badine négligemment des accidents bons et mauvais , couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille , d'oii elle montre aux hommes qui cherchent la félicité avec tant de peine, que c'est là seulement où elle repose , et que l'ignorance et Tin-,.^ curiosité sont deux doux oreillers pour une tête ' bien foite, comme U le dit lui-même.
En lisant Montaigne , et le comparant avec Épictète, on ne peut se dissimuler qu'ils étoieut assurément les deux plus grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde infidèle, et qui sont les seules, entre celles des hommes destitués de la lumière de la religion , qui soient en quelque sorte liées et conséquentes. En effet, que peut-on foire sans la révélation , que de suivre l'un ou l'autre de ces deux systèmes? Le premier : U y a un Dieu , donc c'est lui qui a créé l'homme; il l'a foit pour lui-même : U l'a créé tel qu'il doit être pour être juste et devenir heureux : donc L'homme peut connottre la vérité , et il est à portée de s'élever par la sages^ jusqu'à Dieu , qui est son souverain bien. Second système : l'homme ne peut s'élever jusqu'à Dieu , ses inclinations contredisent la loi; il est porté à chercher son bonheur dans les biens visibles , et même en ce qu'il y a de plus honteux. Tout paroit donc incertain , et le vrai bien l'est aussi : ce qui semble nous réduire à n'avoir ni règle fixe pour les mœurs, ni certitude dans les sciences.
Il y a un plaisir extrême à remarquer dans ces divers raisonnements en quoi les uns et les autres ont aperçu quelque chose de la vérité qu'ils ont essayé de connottre. Car s'il est agréable d'observer dans la nature le désir qu^elle a de peindre Dieu dans tous ses ouvrages où l'on en voit quelques caractères , parcequ'ils en sont les images , combien plus est-il juste de considérer dans les productions des esprits les efforts qu'ils font pour parvenir à la vérité , et de remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils s'en égarent? C'est la principale utilité qu'on doit tirer de ses leaures.
fl semble que la source des erreurs d'Ëpictète et des stoïciens d*une part , de Hootaigne et des épcuriens de l'autre , est de n'avoir pas su que Tétat de rhomme à présent diffère de celui de sa création. Les uns , remarquant quelques traces de sa première grandeur, et ignorant sa corruption , ont traité la nature comme saine, et sans besoin de réparateur; ce qui les meneau comble de l'orgueil. Les autres , éprouvant sa misère présente, et ignorant sa première dignité , traitent la nature comme nécessairement infirme et irréparable; ce qui les précipite dans le désespoir d'arriver à un véritable bien, et de là , dans une extrême lâchelé. Ces deux états , qu'il lalloit connoitre ensemble pour voir toute la vérité, étant connus séparé^ ment, conduisent nécessairement à l'un de ces deux vices : a l'orgueil ou à la paresse , où sont infiiilKblemCTt plongés tous les hommes avant la graœ ; puisque , s'ils ne sortent point de leurs désordres par lâcheté , ils n'en sortent que par vanité , et sont toujours esclaves des esprits de malice , à qui , comme le remarque saint Augustin , on sacrifie en bien des manières.
C'est donc de ces lumières imparfaites qu'9 arrive que les uns coimoissant l'impuissance et non le devoir, ils s'abattent dans la lâcheté; les autres connoissant le devoir sans connohre leur impuissance, ils s'élèvent dans leur or<' guefl. On s'imaginera peut-^re qu'en les alliant, on pourroit former une morale pariaite : mais, au lieu de cette paix, il ne résulteroit de leur assend)lage qu'une guerre et une destruction générale : car les uns établissant la certitude , et les autres le doute, les uns la grandeur de l'homme, les autres sa foiblesse, ils nesau^ roient se réunir et se concilier ; ils ne peuvent ni subsister seuls à cause de leurs défeuts , ni s'unir à cause de la contrariété de leurs oppop* sitions.
pes opposés, qui paroissent hicompatibles dans les doctrines purement humaines. En voici b raison : les sages du monde ont placé les contrariétés dans un même sujet; l'un attribuoit la force à la nature, l'autre la foiblesse à cette même nature ; ce qu* ne peut subsister : au lieu que h foi nous apprend â les mettre en des sujetsdifierents; toute l'infirmité appaitient à la nature, toute la puissance au secours de Dieu. Voilà l'union étonnante et nouvelle qu'un Dieu seul pouvoit enseigner, que lui seul pouvoit foire , et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union inef%ible des deux natures dans h seule personne d'un Homme -Dieu. C'est ainsi que la philosophie conduit insensiblement à b théologie : et il est diflidie de ne pas y entrer, quelque vérité que l'on traite , parcequ'elle est le centi*e de toutes les vérités; ce qui paroît ici parfaitement, puisqu'elle renforme si visiblement ce qu'il y a de vrai dans ces opinions contraires. Aussi on ne voit pas comment aucun d'eux pourroit refuser de la suivre. S'ils sont pleins de la grandeur de l'homme , qu'en ontils imaginé qui ne cède aux promesses de l'Évangile , lesquelles ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu? Et s'ils se plaisent à voir l'infirmité de la nature, leur idée . n'égale point celle de la véritable foiblesse du péché , dont la même mort a été le remède. Chaque parti y trouve plus qu'il ne desii*e ; et, ce qui est admirable , y trouve une union solide : eux qui ne pouvoient s'allier dans un degré infiniment inférieur!
Mak il faut qu'ils se brisent et s'anéantissent pour f^re place à la vérité de la révélation. Cest elle qui accorde les contrariétés les plus formelles par un art tout divin. Unissant tout ce qui est de vrai , chassant tout oe qu'il y a de feux , die enseigne avec une sagesse véritablement céleste le point 06 s'accordent les prind^*
Les chrétiens ont , en général , peu de besoin de ces lectures philosophiques. Néanmoins Épictète a un ait admirable pour troubler le repos de ceux qui le cherchent dans les choses extérieures , et pour les forcer à reconnoître qu'ils sont de véritables esdaves et de misérables aveagles ; qu'il est impossible d'éviter Terreur et la douleur qu'ils fuient, s'ils ne se donnent sans réserve h Dieu ^^1. Montaigne est incomparable pour confondre l'orgueil de ceux qui , sans la foi , se piquent d'une véritable justice ; pour désabuser ceux qui s'attachent à leur opinion , et qui croient , indépendamment de l'existence et des perfections de Dieu , trouver dans les