‹ Moralistes françoisChapitre 4 sur 309 · PREMIÈRE PARTIE, ART. I · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, ART. I

; et nous les laisserons à ceux (fâ Tiendront après nous en un état plus acoomfH que nous ne les avons reçues. Comme leur perfection dépend du temps et de la peine, il est évidait qu'encore que notre peine et notre tenps nous eussent moins acquis que leurs trama séparés des nôtres , tous deux néannxHns , joints ensemble , doivent avoir plus d*effet que cbcun en particulier.

L'ëdairdssement de cette difFérence doit ttous 6ire plaindre raveuglement de ceux qui apportait la seule autorité pour pi*euve dans les matières physiques , au lieu du raisonnement ou des expériences; et nous donner de Thorreur pour b malice des autres, qui emploient le i*aisonneflKot seul dans la théologie , au lieu de l'autorité de rÉcritare et des Pères. Il faut relever le oonrage de ces gens timides qui n'osent rien inventer en physique, et confondre Tinsolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie.

Cependant le malheur du siècle est tel , qu'on foit beaucoup d'o{»nions nouvdles en théologie, inconnues à toute l'antiquité , soutenues avec obstination , et reçues avec applaudissement ; au Ben qoe celles qu'on produit dans la physique, quoique en petit nombre , semblent devoir être oonvaincoes de fausseté dès qu'elles choquent tant soit peu les opinions reçues : comme si le respect qu'on a pour les anciens philosophes étoit de devoir, et que celui que l'on porte aux plus anciens des Pères étoit seulement de bienséance. Je laisse aux personnes judicieuses à remarqner l'importance de cet abus , qui pervertit l'ordre des sciences avec tant d'injustice ; et je crois qu'2 y en aura peu qui ne souhaitent que nos recherches prennent un autre cours, puisque les inventtons nouvelles sont infiiilliblement des erreurs dans les matières théologiques que l'on profuie impunément , et qu'elles sont absolument néœssaires pour la perfection de tant d'autres sujets d'un ordre inférieur, que toutefois on n'oseroit toucher.

Partageons avec plus de justice notre créduilé et notre défiance , et bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Comme la raison le fait naître , elle doit aussi le mesurer; et considérons que s'ils fussent demeurés dans cette relaïue de n'oser rien ajouter aux connoissances

qu'ils avoient reçues, ou que ceux de leur teuqiis eussent fait la même difficulté de recevoii* les nouveautés qu'ils leur offroient , ils se seroient privés eux-mêmes et leur postérité du fruit de leurs inventions.

Comme ils ne se sont servis de celles qui leur avoiait été laissées que comme de moyens pour en avoir de nouvelles , et que cette heureuse hardiesse leur a ouvert le chemin aux grandes choses, nous devons prendre celles qu'ils nous ont acquisesde la même sorte, et, à leur exemple, en faire les moyens, et non pas la fin de notre étude , et ainsi tacher de les surpasser en les imitant. Car qu'y a-t-il de plus injuste que de traiter nos anciens avec plus de retenue qu'ils n'ont fait ceux qui les ont précédés , et d'avoir pour eux ce respect incroy£d)le , qu'ils n'ont mérité de nous que parcequ'ils n'en ont pas eu un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage?

Les secrets de la nature sont cachés; quoiqu'elle agisse toujours , on ne découvre pas toujours ses effets : le temps les révèle d'âge en âge ; et , quoique toujours égale en elle-même , elle n'est pas toujours également connue. Les expériences qui nous en donnent l'intelligence se multiplient continuellement; et comme elles sont les seuls principes de la physique, les conséquences se multiplient à proportion.

C'est de cette façon que l'on peut aujourd'hui prendre d'autres sentiments et de nouvelles opinions, sans mépriser les anciens et sans ingratitude envers eux, puisque les premières connoissances qu'ils nous ont données ont servi de degrés aux nôtres ; que , dans ces avantages , nous leur sommes redevables de l'ascendant que nous avons sur eux; parceque, s'étant élevés jusqu'à un certain degré où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut ; et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d'eux. C'est de là que nous pouvons découvrir des choses qu'il leur étoit im* possible d'apercevoir. Notre vue a plus d'étendue ; et quoiqu'ils connussent aussi bien que nous tout ce qu'ils pouvoient remarquer de la nature , ils n'en connoissoient pas tant néanmoins , et nous voyons plus qu'eux.

Cependant il est étrange de quelle sorte on révère leurs sentiments. On fait un crime de les

PENSÉES DE PASCAL

contredire et un attentat d*y ajouter , comme s*ils n'avoient plus laissé de vérités a conndtre.

N'est-ce pas là traiter indignement la raison de rhomme , et la mettre en parallèle avec Tinstlnct des animaux , puisqu'on en 6te la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse , au lieu queFinstinct demeure toujours dans un état égal? Les ruches des abeilles étoient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui , et chacune d'elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. D «i est de même de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte. La nature les instruit à mesiireque la nécessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu'ils en ont : comme ils la reçoivent sans étude , ils n'ont pas le bonheur de la conserver ; et toutes les fois qu'elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque la nature n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elleleur inspire cettesdence simplement nécessaire et toujours égale, de peur qu'ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites.

Il n'en est pas ainsi de l'homme , qui n'est produit que pour l'infinité. Il est dans l'ignorance au premier âge de sa vie ; mais il s'instruit sans cesse dans son progrès : car il tire avantage, non seulement de sa propre expérience , mais encore de celle de ses prédécesseurs ; parcequ'il garde toujours dans sa mémoire les connoissances qu'il s'est une fois acquises , et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu'ils en ont laissés. Et comme il conserve ces connoissances, il peut aussi les augmenter facilement; de sorte que les hommes sont aujourd'hui en quelque sorte dans le même état où se trouveroient ces anciens philosophes , s'ils pouvoient avoir vieilli jusqu'à présent , en ajoutant aux connoissances qu'ils avoient, celles que leurs études auroient pu leur acquérir à la feveur de tant de siècles. De là vient que , par une prérogative particulière , non seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès, à mesure que l'univers vieillit, parceque la même chose arrive dans la suc-

cession des hommes, que dans les âges difliére&ts d'un paitîculier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours, et qui apprend continuellement : d'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vitesse est l'âge le plus distant de l'enfance , qui ne voit que la vieillesse de oei homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés?

Ceux que nous appdons anciens étoient véritablement nouveaux en toutes choses, et fbrmoient l'enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à lem*s connoissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres. Ils doivent être admirés dans les conséquences qu'ils ont bien tirées du peu de principes qu'ils avoient, et ils doivent être excusés dans celles où ils ont plutôt manqué du bonheur de l'expérience que de h force du raisonnement.

Car, par exemple, n'étoient-ils pas excusables dans la pensée qu'ils ont eue pour la voie lactée , quand la foiblesse de leurs yeux n'ayant pas eih core reçu le secoui*s de l'ait , ils ont attribué cette couleur à une plus grande solidité en cette partie du ciel, qui renvoie la lumière avec plus de foi ce ? Mais ne serions-nous pas inexcusables de de* meurer dans la même pensée, maintenant qu'aidés des avantages que nous donne la lunette d'approche, nous y avons découvert une infinité de petites étoiles, dont la splendeur plus abondante nous a fait reconnoitre quelle est la véritable cause de cette blancheur?

N'avoient-ils pas aussi sujet de dire que tous les corps corruptibles étoient renfeimés dans ]a sphère du ciel de la lune , loi*sque, durant le cours de tant de siècles, ils n'avoient point encore remarqué de corruptions , ni de générations hoi*s de cet espace? Mais ne devons-nous pas assurer le contraire , lorsque toute la terre a vu sensiblement des comètes s'enflammer ■ , et disparcMtre bien loin au-delà de cette sphère?

> La Traie nature des oomèles étott encore Igaorée au temps de Patoal.

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