‹ Moralistes françoisChapitre 43 sur 309 · ARTICLE UL · texte numérisé non relu

ARTICLE UL

Quand il $eroU difficUe de démontrer C existence de Dieu par les lumières naturelles, le plus sûr est de la croire '.

I. Parions selon les lumières naturelles. S'il y a uo Dieu , il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties, ni bornes, il n'a nul rapport à nous : nous sommes donc incapables de oonnoitre ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant ansi, qui osera entreprendre de résoudre cette question? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui.

P. Je n'entreprendrai pas ici de prouver, par d« raisons naturelles , ourexistencedeDîeu , ou il Trinité, ou Timmortalilé de l'ame, ni aucune desdKwesdecette nature, non seulement parceqiie je ne me sentirois pas assez fort pour trouvérdansla nature de quoi convaincre des athées CDdnrds* , mais encore parceque cette oonnoismce, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Onand un homme seroit persuadé que les pi*oportions des nombres sont des vérités immatérides, étemelles et dépendantes d'une première «érilé en qui elles subsistent et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverois pas beaucoup avancé pour son salut.

L Cest une chose admirable, que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour

■ Gel article, dans tontes les éditions, excepté celle de 1787, a pour titre : Qu'il est difficile de démontrer Ve^islence de Dkm par iet lumières naturelles ; mais que le plus sûr est et la croire. Ce titre annonce une proposition affirmative qu'ov tt peot supposer dans l'intention de Tauteur des Pensées. C'est etqat rédileor de 1787 a très bien senti. î\ n'a vu, dans les ftméen paragraphes de cet article, qu*une suite d'ol^tions foe Pascal met dans la bouche d'un incrédule pour y répondre Tidaneusnnent. J'ai, en conséquence, adopté la forme d'un ééagat régulier qui m'a paru évidemment le but de l'auteur, ctfui joRtifie le titre que J'ai mis en tôte de l'article. J'ai distin- Saé, par les lettres I et P, l'Incrédule et Pascal. (A'ote de /V- A.4f 1823.)

> Ce n'est pas que Pascal n'aperçût dans la nature des preuves eoBvaincaates de Teiistcnoe de Dieu , et qu'il n'en sentit toute h hree. {k'offez part. 1 , art. 4 , S H.) 11 n'entend [larlcr ici que àtt l'endardsirmcnt des athées , qui seul est capable de résister s la force de ces preuves.

prouver Dieu : tous tendent à le faire croire ; et jamais ils n'ont dit : Il n*y a point de vide ; donc il y a un Dieu. Il falloit qu'ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis, qui s'en sont tous servis.

P. Si c'est une marque de foiblesse de prouver Dieu par la nature, ne mépiîsez pas l'Écriture ; si c'est une marque de force d'avoir connu ces contrariétés, estimez-en lÉcriture '.

I. L'unité jointe à Tinfini ne l'auf^mente de rien, non plus qu'un pied à une mesure infinie. Le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu ; ainsi notre justice devant la justice divine, n n'y a pas si grande disproportion entre l'unité et l'infini qu'entre notre justice et celle de Dieu,

P. Nous oonnoissons qu'il y a un infini , et nous ignorons sa nature. Ainsi, par exemple , nous savons qu'il est faux que les nombres soient finis : donc il est vrai qu'il y a un infini en nombre. Mais nous ne savons ce qu'il est. Il est (aux qu'il soit pair, il est faux qu'il soit impair : car, en ajoutant l'unité, il ne change' point de nature ; cependant c'est un nombre, et tout nombre est pair ou impair : il est vrai que cela s'entend de tous nombres finis.

On peut donc bien connoitre qu'il y a un Dieu sans savoir ce qu'il est : et vous ne devez pas oondure qu'il n'y a point de Dieu , de ce que nous ne eonnoissons pas parfaitement sa nature.

Je ne me servirai pas , pour vous convaincre de son existence , de la foi par laquelle nous la eonnoissons certainement, ni de toutes les autres preuves que nous en avons , puisque vous ne voulez pas les recevoir. Je ne veux agir avec vous que par vos principes mêmes; et je

«C*est4-dire, ne méprisez pas V Écriture , où vous pn^ tendez ne pas trouver ce genre de preuves; mais estimez VÉ» criture , qui tend tout entière à faire croire l'existence de Dieu, sans employer, selon vous, ces preuves . et qui semble ainsi se contrarier en voulant nous faire croire ce qu'cUe vous parolt no pas prouver. BUe parle à un peuple qui reconnott l'existence de Dieu, et elle sait tirer de la nature même lot preuves de ce dogme quand l'oocasion s'en présente. {noU de VédiU de 1787.)

PENSÉES DE FASCAL,

prétends tous ii^irç voir, par |a manière dont vous raisonnez tons i^ jours sur les choses de la moindre conséquence» de quelle sorte vous devez raisonner en celle-ci , et quel parti vous devez prendre dans la décision de cette importante question de Texistence de Dieu. Vous dites donc que nous sommés incapables de oonnoître s*il y a un Dieu ', Cependant il est cer^ tain que Dieu est, ou qu'il n'est pas; il n'y a point de milieu. Mais de quel côté pencheronsnous? La raison , dites-vous , ne peut rien y déterminer. 11 y aun chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à cette distance infinie» où il arrivera crpiii: ou pile. Quegagnerez-vous? Par raison » vous ne pouvez assurer ni l'un ni l'autre ; par raison, vous, nç pouvez nier aucun des deux.

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont feit un choix ; car vous ne savez pas s'ils ont tort, et s'ils ont mal choisi.

I. Je les blâmerai d'avoir fait , non ce choix , mais an choix; et celui qui prend croix, çt celui qui prend pile , ont tous deux tort : le juste est de ne point parier.

P. Oui , mais il faut parier : cela n'est pas volontaire; vous êtes embarqué, et ne point parier que Dieu est , c'est parier qu'il n'est pas. Lequel choisirez-vous donc? Voyons ce qui vous intéresse le moins : vous avez deui^ choses à perdre , le vrai et le bien ; et deux choses â engager, votre raison et votre volonté, votre connoissance et votre béatitude : et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la mis^. Pariez donc qu'il est, sans hésiter ; votre raison n'est pas plus blessée en choisissant l'un que l'autre , puisqu'il faut nécessairement choisir. Yoilâ un point vidé ; mais votre béatitude? Pesons le gain et 1^ perte : en prenant le parti de croire, si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez , vous ne perdez rien. Croyez donc , si vous le pouvez.

L Cela est admirable: oui, il faut croire; mais je hasarde peut-être trop.

P. Voyons : puisqu'il y a pareil hasard de

> Cette pliiase , qui est bien certainement dans le mannscrit de Pascal , manque dans quelques éditions modernes : on voit qu'elle sert à ramener l'interlocuteur au point de la question principale, et qu'il ne rappelle ici la proposition de son adversaire que pour y appliquer de suite la manière môme de raisoanc^ Uc l'Incrédule.

gain et de perte, quand vous o^auriez que deux vies à gagner pour une, vous pourriez encore gager. Et s'il y en avoit dix à gagner, vous se* riez imprudent de ne pas hasarder votre vie pour en gagner dix à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner, avec pareil hasard de perte et de gain ; et œ que vous jouez est si peu de chose et de si peu de durée, qu'il y a de la folie à le ménager eo cette occasion.

Car il ne sert de rien de dire qu'il est incertain si on gagnera, et qu'il est certain qu'on hasarde ; et que l'infinie distance qui est entre la certitude de ce qu'on expose et l'incertitude de ce que l'on gagnera égale le bien fini , qu'on , expose certainement, à l'infini qui est incertain. Cela n'est pas ainsi : tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude , et néanmoins Û hasarde certainement le fini pour gagner inoertainement le fini , sans pécher contre la raison. 11 n'y a pas infinité de distance entre cette certitude de ce qu'on expose et lancertilude du gain; cela est faux. Il y a à la vérité infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais l'incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce qu'on hasarde , selon la proportion des basaixls de gain et de perte ; et de là vient que, s'il y a autant de ha^rds d'un côté que de l'autre, la partie est à jouer égal contre égal; et «4oi^ 1a certitude de ce qu'on expose est égale à Tincertitude du gain , tant s'en f^ qu'elle en soit infiniment distante. Et ainsi notre proposition est dans une force infinie, quand il n'y a que le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l'infini à gagner. Cela est démonstratif; et si les hommes sont capables de quelques vérités, ils d(H- Ycnt l'être de celle-là.

I. Je le confesse, je Tavoue. Mais encore n'y auroit-il point de moyen de voir le dessous du jeu?

P. Oui , par le moyen de TEcriture , et par toutes les autres preuves de la religion qui sont infinies.

I. Ceux qui espèrent leur salut, direz-vous, sont heureux en cela; mais ils ont pour contrepoids la crainte de lenfer.

SECONDE PABTIE, ART. III

P. Mais qui a le plus sujet de craindre renier, ou cdei qui est dans rignorance s*il y a un «fer, et dans rinoertitude de damnation , s'il foia; ou celui qui est dans une persuasion certaine qtt*U y a un enfer,- et dans l'espérance d'être sauvé , s'il est ?

Quiconque, n'ayant plus que huit jours à ▼ivre, ne Ju{][eroit pas que le parti le plus sûr est de cnive que tout cela n'est pas un coup de hasard , auroit entièrement perdu l'esprit. Or, si les passions ne nous tenoient point, huit jours et cent ans sent une même chose.

Quel mal yous arriveraH-il en prenant ce parti? Vous serez fidèle, honnête, humble, Ncsnnoissant, bienfeisant, sincère, véritable. A b vérité , vous ne serez point dans les plaisirs empestés , dans la gloire , dans les délices. Mais n'ai aurez-vous point d'autres? Je vous As qae vous gagnerez en cette vie ; et qu'à ebqiie pas que vous ferez dans ce chemin , fous vemes tant de certitude de gain, et tant de néant dans ce que vous hasardez , que vous eonm^trez à la fin que vous avez parié pour une diose œitaiBe et infinie, et que vous n'avez lien donné pour l'obtenir*

1. Oui , mais j'ai les mains Uées et la bouche noette; on me force à parier, et je ne suis pas ealibené^ on ne me relâche pas ; et je suis feit it leHe sorte que je ne puis croire. Que voulezvous donc que je fasse?

P. Apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que nfmmoisis vous ne le pouvez. Travaillez donc k tous convaincre, non pas par l'augmentation des preuves de Dieu , mais par la diminution it vos passions. Vous voulez aller à la foi , et ions n'en savez pas le chemin ; vous voulez vous gnérir de l'infidélité , et vous en demandez les remèdes x apprenez-les de ceux qui ont été tels qae vous, et qui n'ont présentement aucun doote. Ils savent ce chemin que vous voudriez suivre ; et ils sont guéris d'un mal dont vous nmlez guérir. Suivez la manière par où ils ont eoBunenoé ; imitez leurs actions extérieures, si TOUS ne pouvez encore entrer dans leurs dispositions intérieures ; quittez ces vains amusements qui vous occupent tout entier.

faurois bientôt quitté ces plaisirs , dilesnws, si j'avois la foi. £t moi , je vous dis que

vous auriez bientôt la foi , si vous aviez quitté ces plaisirs. Or, c'est à vous à commencer. Si je pouvois, je vous donnerois la foi : je ne le puis , ni par conséquent éprouver la vérité de ce que vous dites ; mais vous pouvez bien quitter ces plaisirs, et éprouver si ce que je dis est vrai.

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