ARTICLE IL
Néeetnié d'éiiuUer la reUgion.
Que ceux qui combattent la religion appren- ■eat au moins quelle elle est , avant que de la oombattre. Si cette religion se vantoit d'avoir Quemechûre de Dieu , et de la posséder à déeoDvat et sans voile, ce seroit la combattre que de dire qu'on ne v(Mt rien dans le monde qui le aoBtre avec cette évidence. Mais puisqu'elle It, au contraire, que les hommes sont dans b tendres et dans l'éloignement de Dieu ; <|b1I s'est caché à leur connoissance ; et que ecst mém^ le nom qu'il se donne dans les Écritves, Deus abtconditus : et enfin si elle traidle également à établir ces deux choses : que Ueu a mis des marques sensibles dans l'Église pour se faire reoonnottre à ceux qui le cherèeroient sincèrement ; et qu'il les a couvertes léauDoins de tdle sorte, qu'il ne sera aperçu fK de ceux qui le cherchent de tout leurcœhr ifKi avantage peuvent-ils tirer, lorsque , dsms baégiigence où ib font profession d'être de cherdier la vérité , ils crient que rien ne la lear
montre , puisque cette obscurité où ils sont, et qu'ils objectent à l'Église, ne fait qu'établir une des choses qu'elle soutient , sans toucher à l'autre , et confirme sa doctrine, bien loin de la ruiner?
Il iaudroit , pour la combattre , qu'ils criassent qu'ils ont fait tous' leurs efforts pour la chercher par-tout , et même dans ce que f'Église propose pour s'en instruire , mais sans aucune satisfaction. S'ils parloient de la sorte , ils combattroient , à la vérité , une de ses prétentions. Mais j'espère montrer ici qu'il n'y a point de personne raisonnable qui puisse parler de la sorte ; et j'ose même dire que jamais personne ne l'a lait. On sait assez de quelle manière agissent ceux qui sont dans cet esprit. Ils croient avoir lait de grands efforts pour s'instruire, lorsqu'ils ont employé quelques heures à la lecture de l'Écriture, et qu'ils ont interrogé quelque ecclésiastique sur les vérités de la foi. Après cela, ils se vantent d'avoir cherché sans succès dans les livres et parmi les hommes. Mais , en vérité , je ne puis m'empêcher de leur dire ce que j'ai dit souvent , que cette négligence n'est pas supportable. Il ne s'agit pas ici de l'intérêt léger de quelque personne étrangère ; il s'agit de nous-mêmes et de notre tout.
L'immortalité de l'ame est une chose qui nous importe si fort , et qui nous touche si profondément , qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des routes si différentes , selon qu'il y aura des biens éternels à espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être notre premier objet.
Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d'où dépend toute notre conduite. Et c'est pourquoi, parmi ceux qui n'en sont pas persuadés , je fais une extrême différence entre ceux qui travaillent de toutes leurs forces à s'en instruire , et ceux qui vivent sans s'en mettre en peine et sans y penser.
Je ne puis avoh* que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dan^ ce doute,
PENSÉES DE PASCAL
t]ui le regardent comme le dernier des malheurs , et qui y n*épar{piant rien pour en sortir» font de cette recherche leur principale et leur plus sérieuse occupation. Mais pour ceux qui passent leur vie sans penser à celte dernière fin de la vie» et qui, par cette seule raison qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes des lumières qui les persuadent» négligent d'en chercher ailleurs, et d'examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicité crédule » ou de celles qui , quoique obscures d'elles-mêmes , ont néanmoins un fondement très solide ; je les considère d'une manière toute différente. Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes , de leur éternité » de leur tout , m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit ; elle m'étonne et m'épouvante ; c'est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle. Je prétends, au coth ti*aire, quel'amour-propre, que l'intérêt hu^^ main » que la plus simple lumière de la raison doit nous donner ces sentiments. 11 ne feut voir pour cela que ce que voient les personnes les moins éclairées.
Il ne feut pas avoir l'ame fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point ici de satisfaction véritable et solide ; que tous nos plaisirs ne sont que vanité ; que nos maux sont infinis; et qu'enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit nous mettre dans peu d'annéçs , et peutêtre en peu de jours, dans un état étemel de bonheur, ou de malheur, ou d'anéantissement. Entre nous et le del , l'enfor ou le' néant , il n'y a donc que la vie , qui est la chose du monde la plus fragile; et le ciel n'étant pas certainement pour ceux qui doutent si leur ame est immortelle, ils n'ont à attendre que l'énfor, ou le néant.
Il n'y a rien de plus réel que cela , ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves , voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde.
C'est en vain qu'ils détournent leur pensée de cette éternité qui les attend , comme s'ils pouvoient l'anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux , elle s'avance ; et la mort i qui doit l'ouvrir, les mettra infailliblement, dans peu de temps , dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis , ou mdheureux.
Voilà un doute d'une terrible conséquence et c'est déjà assurément un très grand mal qu d'être dans ce doute ; mais c'est au moins u devoir indispensable de chercher quand on est. Ainsi celui qui doute et qui ne cherche pa est tout ensemble , et bien injuste , et bien mal heureux. Que s'il est avec cela tranquille et sa tisfait , qu'U en fasse profession , et enfin qui CQ fasse vanité , et que ce soit de cet état mém qu'il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité , j n'ai point de termes pour qualifier une si extra vagante créature.
Où peut-on prendre ces sentiments ? Quel su jet de joie trouve-t-on à n'attendre plus que de misères sans ressource? Quel sujet de vaniti de se voir dans des obscurités impénétrables' Quelle consolation de n'attendre jamais de coa solateur?
Ce repos dans cette ignorance est une cbo» monstrueuse , et dont il faut faire sentir l'exti» vagance et la stupidité à ceux qui y passent l^i vie , en leur représentant ce qui se passe ei eux-mêmes pour les confondre par la vued< leur folie : car voici comment raisonnent les hommes, quand ils choisissent de vivre dans celte ignorance de ce qu'ils sont , et sans en re chercher d'éclaircissement.
Je ne sais qui m'a mis au monde , ni ce que c'est que le monde ^ ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. J( ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon ame : et cette partie niêmedc moi qui pense ce que je dis , et qui fait réflexioi sur tout et sur elle-même, ne se connoit noc plus que le reste. Je vois c€is effroyables espao» de l'univers qui m'enferment , et je me trouvi attaché à un coin de cette vaste étendue, sau savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce liei qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de tei^ qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce poio plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'; précédé, et de toute celle qui me suit. Je n vois que des infinités de toutes parts , qui ak€n gloutissent comme un atome , et comme un ombre qui ne dure qu'un instant sans. retour Tont ce que je connois, c'est que je dois bien tôt mourir; mais ce que j'ignore le plus, c^'e^ eette mort même que je ne saurois éviter» .
Gomme je ne sais d'où je viens , aussi ne JsaAi
SECONDE PARTIE, ART. II
je 00 je vais ; et je sais seulement qu'en sortant dece monde je tombe pour jamais, ou dans le néant , ou dans les mains d'un Dieu irrité , sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage.
Voilà mon état , plein de misère , de (biblesse, d'cd)scurité. Et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à ce qui doit m'arriver; et que je nai qu'à suivre mes inclinations» sans réflexion et sans inquiétude, en faisant tout ce qu'il fout pour tomber dans le malheur étemel , au cas que ce qu'on en dit soit véritable. Peut-être que je poorrois trouver qudque éclaircissement dans mes doutes; mais je n'en veux pas prendre la peine, ni faire iin pas pour le chercher : et en traitant avec mépris ceux qui se travaiUeroieflt de ce soin, je veux aller sans prévoyance, et sans crainte, tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort , dans l'incertitude de rétemitë de ma condition future.
En vérité , il est glorieux à la religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonuables ; et leur oppositum lui est si peu dangereuse , qu'elle sert au contraire à l'ét^lissement des principales vérités qu'elle nous enseigne. Car la foi duiétienne ne va principalement qu'à établir œs deux dioses, la corruption de la nature et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s'ils ne sei^ fait pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs mœurs , ils servent au moins admirablement à montrer la corruption de la nature par des sentiments si dénaturés.
Rien n'est si important à l'homme que son état ; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi, qu'il se trouve des hommes indifiiérents à la perte de leur être, et au péril d'une éternité de misère, cala n'est point naturel, fls sont tout autres à l'égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu'aux plus petites , ils lesprévoient, ils les sentent ; et ce même honune qui passe les jours et les nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d'une charge , ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, est celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort , et qui demeure néanmoins sans inquiétude , sans trouble et sans émotion. Cette étrange insensibilité pour les choses les
pfais terribles» dans un cœur si sensible aux plus légères , est une chose monstrueuse ; c'est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement continuel.
Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné , n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre , et cette heure suffisant , s'il sait qu'il est donné » pour le iaire révoquer, il est contre la nature qu'il emploie cette heurelà non à s'informer si cet arrêt est donné , mais à jouer et à se divertir. C'est l'état où se trou-* vent ces personne&, avec cette différence, que les maux dont ils sont menacés sont bien autres que la simple pert^ de la vie, et un supplice passager que ce prisonnier appréhenderoit. Cependant ils courent sans soud dans le précipice, après avoir mis qu^que chose devant leurs y^x pour s'empêcher de le voir, et ils se moquent de ceux qui les en avertissent.
Aussi, non seulement le zèle de ceux qui cherchent* Dieu prouve la véritable religion , mais aussi l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas, et qui vivent dans cette horrible négligence. Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans la nature de l'homme pour vivre dans cet état, et epoore plus .pour en faire vanité. Car quand ils auroient une certitude entière qu'ils n'au- Foient rien à craindre après la mort que de tomber dans le néant, ne seroitrce pas im sujet de désespoir plutôt que de vanité? N'est-ce donc pas une fUie inconcevable, n'en étant pas assurés , de foire gloire d'être dans ce doute?
Et néanmoins il est certain que l'homme est sidénaturé, qu'il y adans son coeur unesemence de joie en cela. Ce repos brutal entre la crainte de l'enfer et du néant semble si beau , que non seulement ceux qui sont véritaUem^t dans ce doute malheureux s'en glorifient, mais que ceux mêmes qui n'y sont pas croient qu'il leur est glorieux de feindre d'y être. Car l'expérience nous fait voir que la plupart de ceux qui s'en mêlent sont de ce dernier genre, que ce sont des gens qui se contrefont , et qui ne sont pas tels qu'ils veulent paroitre. Ce sont des personnes qui ont oui direque les belles man^res du monde consistent à f^ûre ainsi l'emporté. C'est ce qu'ils appellent avoir secoué le joug ; et k plupart ne le font que pour iouter les autres.
Mais, s'ils ont encore tant soit peu de sens
PENSÉES DE PASCAL
commun , il n'est pas difficile de leur itiire entendre combien ils s'abusent en cherchant par-là de Festime. Ce n*est pas le moyen d'en acquérir, je dis môme parmi les personnes du monde qui jugent sainement des choses, et qui savent que la seule voie d'y réussir, c'est de paroître honnête, fidèle, judicieux , et capable de servir utilement ses amis; parceque les hommes n'aiment naturellement que ce qui peut leur être utile. Or, quel avantage y a-t-il pour nous à ouir dire à un homme qu'U a secoué le joug ; qu'il ne croit pas qu'il y ait un Dieu qui veille sur ses actions; qu'il se considère comme seul maître de sa conduite; qu'il nepenseà en rendre compte qu'à soi-même? Pense-t-il nous avoir portés par-là à avoir désormais bien de la confiance en lui , et à en attendre des consolations, des conseils et des secours dans tous les besoins de la vie? Pense-t-41 nous avoir bien réjouis de nous dire qu'ildoute si notre ame est autre chose qu'un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content? Est-ce donc une chose à dire gaiement ? et n'est-ce pas une chose à dire au contraire tristement, comme la chose du monde la plus triste?
' S'ils y pensoient sérieusement , ils verroient que cela est si mal pris, si contraire au bon sens, si opposé à rhonnéteté, et si éloigné en toute maiiièrede cebon air qu'ils cherchent , que rien n'est plus capable de leur attirer le mépris et l'aversion deshommes, etde les faire passer pour des personnes sans esprit et sans jugement. Et en effet, si on leur fait rendre compte de leurs sentiments et des raisons qu'ils ont de douter de la religion , ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils persuaderont plutôt du contraire. C'étoit ce que leur disoit un jour fort à propos une personne : Si vous continuez à discourir de la sorte , leur disoit-il, en vérité , vous me convertirez. Et il avoit raison; car qui n'auroit horreur de se vmr dans des sentiments où l'on a pour compagnons des personnes si méprisables?
Ainsi , ceux qui ne font que feindre ces sentiments sont bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinents des hommes. S'ils sont fâchés dans le fond de leur cœur de ne pas avoir plus de lumière, qu'ils ne le dissimulent point. Cette déclaration ne sera
pas honteuse. Il n'y a de honte qu'à ne point en avoir. Rien ne découvre davantage une étrange foiblesse d'esprit, que de ne pas connottre quel est le malheur d'un homme sans Dieu ; rien ne marque davantage une extrême bassessedeoœor que de ne pas souhaiter la vérité des promesses étemelles ; rien n'est plus lâche que de faire le brave contre Dieu. Qu'ils laissent donc ces impiétésà ceux quisont assez mai nés pour enétre véritablement capables ; qu'ils soient au moin honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore être chrétiens; et qu'ils reconnoissent enfin qu'il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables : ou ceux qui servent Dieu de tout leur cœur, paroequ'ils le connoissent; oq ceux qui le cherchent de tout leur cœur, paroequ'ils ne le connoissent pas encore.
C'est donc pour les personnes qui cherchent Dieu sincèrement, et qui, reconnoissant leur misère, désirent véritablement d'en sortir, qu'A estjuste de travailler, afin de leur aider à trouver la lumière qu'ils n'ont pas.
Mais pour ceux qui vivent sans le conndtre et sans le chercher, ils se jugent eux-mêmes si peu dignes de leur soin, qu'Us ne sont pas dignes du soin des autres ; et il faut avoir toute la diarité de la religion qu'ils méprisent pour ne pas les mépriser jusqu'à les abandonner dans leur folie. Mais parceque cette rdigion nous oblige de les regarder toujours , tant qu'ils seront en cette vie, comme capables de la grâce, qui peut les éclairer ; et de croire qu'ils peuvent être dans peu de temps plus remplis de foi que nous ne soHunes ; et que nous pouvons au contraire tonn ber dans l'aveuglement où ils sont : il faut faire pour eux ce que nous voudrions qu'on fit pour nous si nous étions à leur place , et les appeler à avoir pitié d'eux-mêmes , et à faire au moins quelques pas pour tenter s'ils ne trouveront point de lumière. Qu'ils donnent à la lecture de cet ouvrage quelques unes de ces heures qu'As emploient si inutilement aiUeurs; peut - être y rencontreront -ils quelque chose, ou du moins ils n'y perdront pas beaucoup. Mais pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de connoftre la vérité, j'espère qu'ils y auront satisfacticm et qu'ils seront convaincus des preuves d'ime religion si divine que l'on y a ramassées.
SECONDE PARTIE, ART. IIL