‹ Moralistes françoisChapitre 45 sur 309 · ARTICLE IV · texte numérisé non relu

ARTICLE IV

Marques de la véritcJ^le religUm'

La vraie religion doit avoir pour marque d'obliger à aimer Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne Ta ordonne. Elle doit encore avoir connu la concupiscence de Tborome, et Fimpuissance où il est par lui-même d'acquérir la vertu. Elle doit y avoir apporté les remèdes, dont la prière est le principal. Not;*e religion a fait tout cela ; et nulle autre n'a jamais demandé à Dieu de l'aimer et de le suivre,

11 fout, pour iaire qu'une religion soit vraie, qu'elle ait connu notre nature ; car la vraie nature de l'bomme, son vrai bien, la vraie vertu et la vraie religion , sont choses dont la connoissance est inséparable. Elle doit avoir connu la grandeur et la bassesse de l'homme , et la raison de l'une et de l'autre. Quelle autre religion que la chrétienne a connu toutes ces choses?

Les autres religions, comme les païennes , sont plus populaires, car elles consistent toutes en extérieur : mais elles ne sont pas pour les gens habiles. Une religion purement intellectuelle seroit plus proportionnée aux habiles ,* mais elle ne serviroit pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d'extérieur et d'intérieur. Elle élève le peuple à l'intérieur, et abaisse les superbes à l'extérieur, et n'est pas parfaite sans les deux : car il faut que le peuple entende l'esprit de la lettre , et que les habiles soumettent leur esprit h la lettre , en pratiquant ce qu'il y a d'extérieur.

Nous sommes haïssables : la raison nous en convainc. Or, nulle autre religion que la chré-

tienne ne propose de se haûr. NuUe autre gion ne peut donc être reçue de ceux qui vent qu'ils ne sont dignes que de haine. NuUe autre religion que la chrétienne n'a connu que l'homme est la plus excellente créature, et en même temps la plus misérable. Les uns , qai ont bien connu la réalité de son excellence , oài pris pour lâcheté et pour ingratitude les sentiments bas que les hommes ont natureUement d'eux-mêmes ; et les autres, qui ont bien connu combien cette bassesse est effective, ont traité d'une superbe * ridicule ces sentiments de grandeur, qui sont aussi naturels à l'homme. Nulle religion que la nôtre n'a enseigné que l'honune nait en péché ; nulle secte de philosophes ne l'a dit : nulle n'a donc dit vrai.

Dieu étant caché , toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n'est pas véritable ; et toute religion qui n'en rend pas la raison n'est pas instruisante. La nôtre fait tout ceh. Cette religion , qui consiste à croire que l'honime est tombé d'un état de gloire et de conununication avec Dieu en un état de tristesse , de pénitence et d'éloignement de Dieu , mais qu'enfin il seroit rétabli par un Messie qui devoit venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes choses. Car Dieu voulant se former un peuple saint, qu'il sépareroit de toutes -les autres nations, qu'il délivreroit de ses ennemis, qu'il mettroit dans un lieu de repos , a prorais de le faire , et de venir au monde pour oda ; ei il a prédit par ses prophètes le temps et la manière de sa venue. Et cependant , pour afFermir l'espérance de ses élus dans tous les temps , il leur en a toujours fait voir des images et des figures ; et il ne les a jamais laissés sans des assurances de sa puissance et de sa volonté poui leur salut. Car, dans la création de l'homme, Adam étoit le témoin et le dépositaire de la pro messe du Sauveur, qui devoit naître de la femme. Et quoique les hommes , étant encore s proches de la création , ne pussent avoir oublie leur création et leur chute , et la promesse qu< Dieu leur avoit faite d'un Rédempteur, néan-

I Orgueil.

SECONDE PARTIE, ART. IV

BMNDS , oomme dans œ premier âge du monde îk se bissèrent emporter à toutes sortes de désordres , il y avoit cependant des saints, comme ÉBOcfa, Lamech, et d'autres» qui attendoient et patience le Christ promis dès le commenoenait du monde. Ensuite Dieu a envoyé Noé » qui a TU la malice des hommes au plus haut degré; et il fa sauvé en noyant toute la terre » psr on mirade qui marquoit assez et le pouvoir qu'il avoit de sauver le monde, et la volonté qu'il avoit de le faire, et de faire naître de la femme oJui qu'il avoit promis. Ce miracle sufbûit pour affermir l'espérance des hommes ; et la méaioire en étant encore assez fraîche psrmi eux , Dieu fit des promesses à Abraham, qui étoit tout environné d'idolâtres, et il lui fit oonnoitre le mystère du Messie qu'il devoit envoyer. Au temps dlsaac et de Jacob , Tabomi- BStioD s*étoit répandue sur toute la terre : ■sis œs saints vivoient en la foi; et Jacob, murant et bénissant ses enfanls , s'écrie , par BB transport qui lui fait interrompre son discours : /attends , ô mon Dieu ! le Sauveur que vous avez promis : StUuiare liitim expedabo , Aonmie. (Genec.,49,i8.)

Les Égyptiens étoient infectés, et d'idolâtrie, et de magie; le peuple de Dieu même étoit entraiDé par leurs exemples. Mais cependant Moise et d'autres voyoient ' celui qu'ils ne voyoîent pas, et l'adoroient en regardant les tâens éternels qu'il leur préparait.

Les Grecs et les Latins ensuite ont fait réper les fausses divinités ; les poètes ont fait difffses thédogies ; les philosophes se sont sépurés en mille sectes différentes : et cependant 1 y avoit toujours au cœur de la Judée des kommes choisis qui prédisoient la venue de ce Messie, qui n'étoit connu que d'eux.

n est venu enfin en la consommation des temps : et depuis, quoiqu'on ait vu naître tant desdiismes et d'hérésies, tant renverser d'étés, tant de changements en toutes choses , celle Église, qui adore celui qui a toujours été aloré, a subsisté sans interruption. Et ce qui en admirable , incomparable et tout-à-fait dini, c'est que cette rdigion , qui a toujours duré , a toujours été combattue. Mille fois elle a

* r<raMtre iterroit-on lire ici croffoimL

été à la veiQe d'une destruction universelle ; et toutes les fois qu'elle a été en cet état. Dieu l'a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C'est ce qui est étonnant, et qu'elle s'est maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tvrans.

Les états péiiroient, si on ne faisoit plier souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la religion n'a soufFert cela , et n'en a usé. Aussi il faut ces accommodements, ou des miracles. U n'est pas étrange qu'on se conserve en pliant , et ce n'est pas proprement se maintenir; et encore périssent-Ds enfin entièrement : U n'y en a point qui ait duré quinze cents ans. Mais que cette religion se soit toujours maintenue et inflexible ', cela est divin.

vn.

Il y auroit trap d'obscurité, si la vérité n'avoit pas des marques visibles. C'en est une admirable qu'elle se soit toujours conservée dans une Église et une assemblée visible. Il y auroit trop de clarté s'il n'y avoit qu'un sentiment dans cette Église ; mais , pour reconnottre quel est le vrai , il n'y a qu'à voir quel est celui qui y a toujours été : car il est certain que le vrai y a toujours été, et qu'aucun faux n'y a toujours été. Ainsi le Messie a toujours été cru. La tradition d'Adam étoit encore nouvelle en Noé et en Moïse. Les prophètes l'ont prédit depuis , en prédisant toujours d'autres choses dont les événements, qui arrivoient de temps en temps à la vue des hommes, marquoient la vérité de leur mission , et par conséquent celle de leurs promesses touchant le Messie. Ils ont tous dit que la loi qu'ils avoient n'étoit qu'en attendant celle du Messie ; que jusque-là elle seroit perpétuelle, mais que l'autre dureroit éternellement ; qu'ainsi leur loi , ou celle du Messie , dont die étoit la promesse , seroicnt toujours sur la terre. En effet, elle a toujours duré : et Jésus-Christ est venu dans toutes les circonstances prédites. Il a fait des miracles , et les apôtres aussi, qui ont converti les païens ; et par-là les prophéties étant accomplies, le Messie est prouvé pour jamais.

< C'esl-lKlire, ci toii ton^ourt demeurée inflexible.

PENSÉES DE PASCAL

vra.

Je vois plusieurs religions contraires , et par conséquent toutes fausses» excepté une. Chacune veut être crue par sa propre autorité » et menace les incrédules. Je ne les crois donc pas là-dessus ; chacun peut dire cela , chacun peut se dire prophète. Hais je vois la religion chrétienne où je trouve des prophéties accomplies, et une infinité de nûrades si bien attestés, qu'on ne peut raisonnablement en douter; et c*est ce que je ne trouve point dans les autres.

La seule religion contraire à la nature en Tétât qu'elle est , qui combat tous nos plaisirs , et qui paroit d'abord contraire au sens commun , est la seule qui ait toujours été.

Toute la conduite des choses doit avoir pour objet l'établissement et la grandeur de la religion ; les hommes doivent avoir en eux-mêmes des sentiments conformes à ce qu'elle nous enseigne; et enfin elle doit être tellement l'objet et le centre où toutes choses tendent , que qui en saura les principes puisse rendre raison , et de toute la nature de Thomme en particulier, et de toute la conduite du monde en général.

Sur ce fondement , les impies prennent lieu de bla^bémer la religion chrétienne, pai'ce» qu'ils la connoissent mal. Ils s'imaginent qu'elle consiste simplement en l'adoration d'un Dieu considéré comme grand , puissant et éternel : ce qui est proprement le déisme, presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l'athéisme, qui y est tout-à-iait contraire. Et de là ils concluent que cette religion n'est pas véritable» parœqne, si elle l'étoit , il faudroit que Dieu se manifestât aux hommes par des preuves si sensibles , qu'il fût impossible que personne le méconnût.

Mais qu'ils en concluent ce qu'ils voudront contre le déisme, ils n'en concluront rien contre la religion chrétienne, qui reconnoît que, depuis le péché » Dieu ne se montre point aux hommes avec toute l'évidence qu'il pourroit foire; et qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui , unissant en lui les deux

natures , divine et humaine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réoonciKer à Dieu en sa personne divine.

Elle enseigne donc aux hommes ces deux vérités, et qu'il y a im Dieu dont ils sont capables, et qu'il y ti une corruption dans la nature qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connoitre l'un et l'autre de œs points ; et il est également dangereux à l'homme de connottre Dieu sans connoitre sa misère, et de connoitre sa misère sans connoitre le Ré* dempteur qui peut l'en guérir. Une seule de ces connoissances foit, ou l'orgueil des philosophes qui ont connu Dieu, et non leur misère, ou le désespoir des athées , qui connoissent leur misère sans Rédempteur. Et ainsi , comme il est également de la nécessité de l'homme de connottre ces deux points , il est aussi égale» ment de la miséricorde de Dieu de nous les avoir foit connoitre. La religion chrétienne le foit; c'est en cela qu'elle consiste. Qu'on examine l'ordre du monde sur cela, et qu'on voie si toutes choses né tendent pas à rétablissement des deux chefo de cette religion.

Si Ion ne se connoft plein d'orgueil, d'ambition, de concupiscence, de foiblesse, de misère, d'injustice, on est bien aveugle. Et si en le reconnoissant on ne désire d'en être délivré» que peut-on dire d'un homme si peu raisonnable? Que peut-on donc avoir que de l'estime pour une reli{[ion qui oonnolt si bien les débuts de l'homme , et que du désir pour la vérité d'une religion qui y promet des remèdes si souhaitables?

xn.

Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion chrétienne ramassées ensemble , sans en ressentir la foi*ce , à laquelle nul homme raisonnable ne peut résister.

Que l'on considère son établissement ; qu'une religion si contraire à la nature se soit établie par elle-même si doucement , sans aucune force, ni contrainte, et si fortement néanmoins qu'aucuns tourments n'ont pu empêcher les martyrs de la confesser ; et que tout cela se soit fait, non seulement sans l'assistance d'aii-

SECONDE PARTIE, ART. V

rinoe , mais malgré tons les princes de la , qui Tont combattue.

3 Ton considère la sainteté, la hauteur et iiité d une ame chrétienne. Les philo- 5 païens se sont quelquefois élevés au- ( do reste des hommes par une manière re plus réglée» et par des sentiments qui it quelque conformité arec ceux du chrisne. Mais ils. n'ont jamais reconnu pour ce que les chrétiens appellent humilité, i*auroient même crue incompatible avec très dont ils faisoient profession. U n*y a i religion chrétienne qui ait su joindre ble des choses qui avoient paru jusque-là usées , et qui ait appris aux hommes que, lin que Thumilité soit incompatible avec très vertus, sans elle toutes les autres ne sont que des vices et des défauts.

Ton considère les merveilles de rËcriture , qui sont infinies, la grandeur et la sué plus qu'humaine des choses qu'elle couet la simplicité admirable de son style , i rien d'affecté , rien de recherché , et qui un caractère de vérité qu'on ne sauroit Nier.

ï l'on considère la personne de Jésus^^hrist ticulier. Quelque sentiment qu'on ait de I ne peut pas disconvenir qu'il n'eût un très grand et très relevé, dontilavoit des marques dès son enfance , devant les irs delà loi : et cependant, au lieu de s'apr à cultiver ses talents par l'étude et la mtatîon des savants, il passe trente ans de dans le travail des mains et dans une reentière du monde ; et pendant les trois anesa prédication, il appelle à sa compagnie isit pour ses apôtres des genssans science, tude, sans crédit; et il s'attire pour ennewx qui passoient pour les plus savants et is sages de son temps. C'est une étrange ite pour un h(»nme qui a dessein d'établir Nivelle religion.

î l'on considère en particulier ces apôtres s par Jésus -Christ, ces gens sans lettres , iude, et qui se trouvent tout d'un coup savants pour confondre les plus habiles ophes, et assez forts pour résister aux rois L tjrans qui s'opposoient à l'établissement religion chrétienne qu'ils suinonçoient.

Que l'on considère cette suite merveilleuse de prophètes qui se sont succédé les uns aux autres pendant deux mille ans , et qui ont tous prédit en tant de manières différentes jusques aux moindres circonstances de la vie de Jésus- Christ, de sa mort, de sa résurrection, de la mission des apôtres, de la prédication de l'Ëvan'gile, de la conversion des nations , et de plusieurs autres choses qui concernent l'établissement de la religion chrétienne et l'abolition du judaïsme.

Que l'on considère l'accomplissement admirable de ces prophéties, qui conviennent si pariai»tement à la personne de Jésus - Christ , qu'il est impossible de ne pas le reconnoltre, à moins de vouloir s'aveugler soi-même.

Que l'on considère l'état du peuple juif, et devant et après la venue de Jésus-Christ , son état florissant avant la venue du Sauveur, et son état plein de misères depuis qu'ils l'ont rejeté : car ils sont encore aujourd'hui sans aucune marque de religion, sans temple, sans sacrifices, dispersés par toute la terre , le mépris et le rebut de toutes les nations.

Que l'on considère la perpétuité de la religion chrétienne, qui a toujours subsistédepuis le commencement du monde, soit dans les saints de l'ancien Testament , qui ont vécu dans l'attente de Jésus-Christ avant sa venue; soit dansoeux qui l'ont reçu et qui ont cru en lui depuis sa venue : au lieu que nulle autre religion n'a la perpétuité, qui est la principale marque de la véritable.

Enfin , que l'on considère la sainteté de cette religion, sa doctrine, qui rend raison de tout jusques aux contrariétés qui se rencontrent dans l'homme, et toutes les autres choses singulières, surnaturelles et divines qui y éclatent de toutes parts.

Et qu'on juge, après tout cela, s'il est possible de douter que la religion chrétienne soit la seule véritable, et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât.

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