ARTICLE V
Véritable religion prouvée par tes contrariéiés qui sont dans F homme, et par le péché originel.
Les grandeurs et les misères de l'homme sont
PENSÉES DE PASCAL
Idlement visibles, qu'il feut nécessairement que la véritable religion nous enseigne qu'il y a en lui quelque grand principe de grandeur, et en même temps quelque grand principe de misère. Car il feut que la véritable religion connoisse à fond notre nature ; cest-à-dire, qu'elle connoisse tout ce qu'elle a de grand et tout ce qu'elle a de misérable, et la raison de l'un et de l'autre. Il fout encore qu'elle nous rende raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent. S'il y a un seul principe de tout, une seule fin de tout , il fout que la vraie religion nous enseigne à n'adorer que lui et à n'aimer que lui. Hais comme nous nous trouvons dans l'impuissance d'adorer ce que nous ne connoissons pas, et d'aimer autre chose que nous, il fout que la religion , qui instruit de ces devoirs , nous instruise aussi de cette impuissance, et qu'elle nous en apprenne les remèdes.
Il fout, pour rendre l'homme heureux, qu'elle lui montre qu'il y a un Dieu; qu'on est obligé de l'aimer ; que notre véritable félicité est d'être à lui, et notre unique mal d'être séparés de lui ; qu'elle nous apprenne que nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connoiti*e ei de l'aimer; et qu'ainsi, nos devoirs nous obligeant d'aimer Dieu, et notre concupiscence nous en détournant, nous sommes pleins d'injustice, n fout qu'elle nous rende raison de l'opposition que nous avons à Dieu et à notre propre bien ; il faut qu'elle nous en enseigne les remèdes , et les moyens d'obtenir ces remèdes. Qu'on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu'on voie s'il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfosse.
Sera-ce celle qu'enseignoient les philosophes, qui nous proposent pour tout bien un bien qui est en nous? Est-ce là le vrai bien? Ont-ils trouvé le remède à nos maux? Est-ce avoir guéri la présomption de l'homme, que de l'avoir égalé à Dieu? Et ceux qui nous ont égalés aux bêtes, et qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, ont -ils apporté le remède à nos concupiscences? Levez vos yeux vers Dieu , disent les uns : voyez celui auquel vous ressemblez, et qui vous a foit pour l'adorer; vous pouvez vous rendre semblable à lui ; la sagesse vous y égalera , si vous voulez la suivre. Et les autres disent : Baissez vos yeux vers la lerre, chétif ver
que vous êtes, et regardez les bétes du êtes le compagnon.
Que deviendra donc l'homme ? SeraàDieu ou aux bêtes?Quelle effroyable d Que serons-nous donc? Quelle rdigion i seignera à guérir l'orgueil et la concupi Quelle religion nous enseignera notre l devoirs, les foiblesses qui nous en déto les remèdes qui peuvent les guérir, et h d'obtenir ces remèdes ? Voyons ce que sur cela la sagesse de Dieu, qui nous pa la religion chrétienne.
C'est en vain, ô homme! que vous c dans vous-même le remède à vos misères vos lumières ne peuvent arriver qu'à o que ce n'est point en vous que vous trou la vérité ni le bien. Les philosophes vc promis, ils n'ont pu le foire '• Ils ne s quel est votre véritable bien , ni quel e véritable état. Comment auroient-ils do remèdes à vos maux, puisqu'ils ne les seulement connus? Vos maladies princip; l'orgueil , qui vous soustrait à Dieu, et L piscence, qui vous attache à la terre ; et foit autre chose qu'entretenir au moins ces maladies. S'ils vous ont donné Dieu f jet, ce n'a été que pour exercer votre Ils vous ont foit penser que vous lui et blable par votre nature. Et ceux qui c vanité de cette prétention vous ont ji l'autre précipice, en vous foisant entem votre nature étoit pareille à celle des b vous ont porté à chercher votre bien < concupiscences, qui sont le partage des ai «Ce n'est pas là le moyen de vous instruir injustices. N'attendez donc ni vérité, ni lation des hommes. Je suis celle qui vou mé, et qui puis seule vous apprendre q êtes. Mais vous n'êtes plus maintenant oii je vous ai formé. J'ai créé Thomme innocent, parfoit; je l'ai rempli de lui d'intelligence ; je lui ai communiqué m et mes merveilles. L'œil de l'homme voy( la majesté de Dieu. U n'étoit pas dans lest qui l'aveuglent, ni dans la mortalité et < misères qui l'affligent. Mais il n'a pu sont de gloire sans tomber dans la présompt
« C'csW-dIre , n'ont pu trouver la vérité à Vah miéres de ta raison.
vooia se rendre œnlre de liû-méme, et indépendant de mon secours. D s*est soustrait à ma domination ; et s'égalant à moi par le désir de trouver sa fëlidté en lui-même , je Tai abandonné à Im; et révoltant toutes les créatures qui lui étoient soumises, je les lui ai rendues ennemies : en sorte qu'aujourd'hui l'hoDune est devenu semblable aux bétes« et dans un tel éloignement de moi, qu'à peine lui reste- t-il quelque lumière confuse de son auteur, tant toutes ses connoîssances ont été étantes ou troublées ! Les sens, indépendants de la raison , et souvent maîtres de b raison, l'ont emporté à la recherche des plaiws. Toutes les créatures ou l'affligent , ou le tentent, et dominent sur lui, ou en le soumettait par leur force, ou en le charmant par leurs douceurs : cequi est encore une domination plus terrible et plus impérieuse.
Voilà l'état où les hommes sont aujourd'hui. 0 leur reste qudque instinct puissant du bonheur de leur, première nature, et ils sont plongés dams les misères de leur aveuglement et de leur ooDcnpisoenoe, qui est devenue leur seconde nuire.
De ces principes que je vous ouvre, vouspoufei reconnoitre la cause de tant de contrariétés qui ont étonné tous les hommes, et qui les ont partagés. Observez maintenant tous les mouvemeots de grandeur et de gloire que le sentiment de tant de misères ne peut étouffer, et voyez s'il ne faut pas que la cause en soit une autre nature.
Connoissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vousHonéme. Humiliez-vous, raison impuisante; taisez-vous, nature imbécile; apprenez que Ilionune passe infiniment l'homme , et entendez de votre maître votre condition véritable, qne vous ignorez.
Car enfin , si l'homme n'ayoit jamais été corrain|Ni, ii jouiroit de la vérité et de la félicité avec assorance. Et si l'homme n'avoit jamais été qne corrompu , il n'auroit aucune idée, ni de la lérité, nide la béatitude. Mais malheureux que sommes, et plus que s'il n'y avoit aucune dans notre condition, nous avons une idée do bonheur, et ne pou vops y arriver ; nous
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sentons une image de la vérité , et ne possédons que le mensonge : incapables d'ignorer absolument, et de savoir certainement ; tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement tombés !
Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance , sinon qu'il y a eu autrefois en l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, qu'il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, en cherchant dans les choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des préseih tes , et que les unes et les autres sont incapables de lui donner, parceque ce gouffre infini ne peut être i*empli que par un objet infini et immuable?
Chose étonnante cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connoissance, qui est celui de la transmission du péché originel, soit ime chose dans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connoissance de nous-mêmes! Car U est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui , étant si éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous parott pas seulement impossible, il nous semble même très injuste : car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il parolt avoir eu si peu de part , qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en être? Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous^ mêmes. Le nœud de notre condition prend ses retours et ses plis dans cet abyme. De sorte que l'honune est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme.
Le péché originel est une folie devant les hommes ; mais on le donne pour tel. On ne doit donc pas reprocher le déiaut de raison en cette doctrine , puisqu'on ne prétend pas que la raison puisse y atteindre. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes : Qtioc/ itulium eu Dei, saptemim eU kommibus. (f . Cor., 1,35.)
PENSÉES DE PASCAL
Car, sans cela» que dira-t-on qu'est rhomme? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s*en fût-il aperçu par sa raison, puisque c'est une chose au-dessus de sa raison ; et que sa raison, bien loin de Finventer par ses voies, s'en éloigne quand on le lui présente?
Ces deux états d'innocence et de corruption étant ouverts, il est impossible que nous ne les reoQunoissions pas. Suivons nos mouvements, observons-nous nousrmémes, et voyons si nous n'y trouverons pas les caractères vivants de ces deux natures. Tant de contradictions se trouveroient-elles dans un sujet simple?
Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes : un sujet simple leur paroissant incapable de telles et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement de oceur.
Ainsi toutes ces contrariétés, qui semUoient devoir le plus éloigner les hommes de la ccmnoissanoe d'une religion , sont ce qui doit plus tôt les conduire à la véritable.
Pour moi, j'avoue qu'aussitôt que la religion chrétienne découvre ce principe, que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu , cela ouvre les yeux à voir par-tout le caractère de cette vérité : car la nature est telle , qu'elle marque par-tout un Dieu perdu, et dans riiODune, et hors de l'homme.
Sans ces divines connoissances, qu'ont pu faire les hommes, sinon, ou s'élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée, ou s'abattre dans la vue de leur fbiblesse présente? Car, ne voyant pas la vérité entière, ils n'ont pu arriver à une parfaite vertu. Les uns , considérant la nature comme interrompue, les autres comme irréparable, ils n'ont pu fuir, ou roi|;ueil« ou la paresse, qui sont les deux sources de tous les vices; puisqu'ils ne pouvoient, sinon, ou s'y abandonner par làdieté, ou en sortir par l'or^gûeil. Car s'ils connoissoiait l'excellence de rhomme, ils en îgnoroient la corruption; de sorte qu ik é vitoient bien la paresse, mais ik se perdoient dans Torgiieil. Et s'ils r^connotssoient rinfinnité de la nature, ils en ignoroient la dignité; de sorte qu'ib pouYoient bien éviter la
vanité , mais c'éloit en se précipitant dans le désespoir.
De là viennent les diverses sectes des stoidena et des épicuriens, des dogmatistes et des académiciens, etc. La seule religion chrétienne a pu guérir ces deux vices, non pas en chassant l'un et l'autre par la sagesse de la terre, mais en chassantl'unet l'autre par la simplicitéderÉvangile. Carelle a(qprend aux justes, qu'dleélève jusqu'à la participation de la Divinité même, qu'en ce sublime état ils portent encore la source de toute la corruption, qui les rend , duramt toute la vie , sujets à l'erreur, à la misère, à la mort, au péché ; et die crie aux plus impies qu'ils sont capables de la grâce de leur Rédempteur. Ainsi, donnant à trembler à ceux qu'elle justifie, et consolant ceux qu'elle condamne, elle tempère avec tant de justesse la crainte avec l'espérance, par cette double capacité qui est commune à tous, et de la grâce et du péché, qu'elle abaisse infinimoit plus que la seule raison ne peut (aire, mais sans désespérer ; et qu'elle élève infiniment plus que l'orgueil de la nature, mais sans enfler : feisant bien voir par^là qu'étant seule exempte d'erreur et de vice, il n'appartient qu'à elle, et d'instruire, et de corriger les honmies.
Nous ne concevons ni l'état glorieux d'Adam , ni la nature de son péché, ni la transmission qui s'en est faite en nous. Ce sont choses qui se sont passées dans un état de nature tout diffiânent du nôtre, et qui passent notre capacité présente. Ainsi tout cela nous est inutile à savoir pour sortir de nos misères; et tout ce qu'il nous importe de connoître, c'est que par Adam nous sommes misérables, corrompus, séparés de Dieu, mais rachetés par Jésu&<!hrist ; et c'est de quoi nous avons des preuves admirables sur la terre.
vn.
Le dttfatanisme est ëtrai^I 0 ordonne i l'homme de reoonnoltre qu'il est vil, et même abominable; et il lui ordonne en même temps de vouloir être semblable à Dieo. Sans un td contre-poids, celte élëvatioB le rendroit horriblement vain, ou cet abaissement le rendroit borrâblement abject.
SECONDE PARTIE, ART. VI
misère porte an désespoir : b grandeur la présomption.
Vin.
amation montre à l'homme la grandeur lisère , par la grandeur du remède qu'il
e trouve pas dans la rdigion chrétienne issement qui nous rende incapables du i une sainteté exempte du mal. Il n*y a e doctrine plus propre à l'homme que , qui l'instruit de sa double capacité de * et de perdre la grâce, à cause du dou- 1 où il est toujours exposé , de désespoir pieil.
philosophes ne prescrivoient point des nts proportionnés aux deux états. Ils int des mouvements de grandeur pure, et pas Tétatde Thomme. Ils inspiroienides lents de bassesse pure, et c*est aussi peu i Thomme. Il faut dés mouvements de I , non d'une bassesse de nature, mais de )e; non pour y demeurer, mais pour algrandeur. Il faut des mouvements de ir, mais d'une grandeur qui vienne de la t non du mérite, et après avoir passé par sse.
l'est heureux comme un vrai chrétien , nnable, ni vertueux, ni aimable. Avec I peu d'orgueil un chrétien se croit-il fu! avec combien peu d'abjection s'égalevers de la terre !
eut donc refuser à ces célestes lumières Toîre et de les adorer? Car n'est-il pas ir que le jour que nous sentons en nousles caractères ineffaçables d'excellence?
:-il pas aussi véritable que nous éproucNite heure les effets de notre déplorable n? Que nous crie donc ce chaos et cette m monstrueuse , sinon la vérité de ces its , avec une voix si puissante, qu'il est ble d'y résister?
ui détourne les hommes de croire qu'ils
sont capables d'être unisàDieu, n'est autre chose que la vue de leur bassesse. Mais s'ils l'ont bien sincère, qu'ils la suivent aussi loin que moi , et qu'ils reconnoissent que cette bassesse est telle en effet, que nous sommes par nous-mêmes incapables de connoitre si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capables de lui. Car je voudrois bien savoir d'où cette créature, qui se reconnoit si foible, a le droit de mesurer la miséricorde de Dieu , et d'y mettre les bornes que sa fantaisie lui suggère. L'homme sait si peu ce que c'estque Dieu , qu'il ne sait pas ce qu'il est lui-même : et tout troublé de la vue de son propre état , il ose dire que Dieu ne peut pas le rendre capable de sa communication! Hais je voudrois lui demander si Dieu demande autre chose de lui , sinon qu'il l'aime et le connoisse ; et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connoissable et aimable à lui , puisqu'il est naturellement capable d'amour et de reconnoissanoe. Car il est sans doute qu'il connott au moins qu'il est , et qu'il aime quelque chose. Donc s'il voit quelque chose dans les ténèbres où il est , et s'il trouve qudque sujet d'amour parmi les choses de la terre, pourquoi, si Dieu lui donne quelques rayons de $on essence , ne sera-t-il pas capable de le connoitre et de l'aimer en la manière qu'il lui plaira de se communiquer à lui? 11 y a donc sans doute une pnésomptioa insupportable dan3 ces sortes de raisonnements, quoiqu'ils paroîssent fondés. sur une humilité apparente, qui n'est ni sincère, ni raisonnable, si elle ne nous fait confesser que, ne sachant de nous - mêmes qui nous sommes , nous ne pouvons l'apprendre que de Dieu.