‹ Moralistes françoisChapitre 58 sur 309 · LXIX · texte numérisé non relu

LXIX

U est indubitable que l'ame est mortelle ou inamortelle. Gela doit mettre une diffiérence entière dans la morale ; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela. Quel étrange aveuglement!

Le dernier acte est toujours sanglant , quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête , et en voilà

Dieu ayant foit le del et la terre» qui ne sentent pas le bonheur de leur être, a voulu faire des êtres qui le connussent, et qui composassent un corps de membres pensants. Tous les hommes sont membres de ce corps; et pour être heureux , il faut qu'ils conforment leur volonté particulière à la volonté universelle qui gouverne le corps entier. Gq)endant il arrive souvent; que l'on croit être un tout, et que, ne se voyant p(Âai de corps dont on dépemite, l'on croit ne dépendi*e que de soi , et I on veut se | iésus<]hrist. On aime Jésus-Christ parœquH

faire centre et cQips soÎHDéme. Mais on se trou ve en cet état comme un m^nbre séparé de son corps , qui , n'ayant point en soi de principe de vie, ne fait que s'égarer et s'étonner dans l'iacertîtude de son être. Enfin, quand on commence à se connoitre , l'on est comme revenu chez soi ; on sent que l'on n'est pas corps ; oo comprend que l'on n'est qu'un membredu corps universel; qu'être membre, est n'avoir de vie, d'être et de mouvement , que par req[>rit du corps et pour le corps; qu'un membre séparé du corps auquel i| appartient n'a plus qu'un être périssant et mourant; qu'ainsi l'on ne doit s'aimer que pour ce corps , ou plutôt qu'on ne doit aimer que lui, parcequ'en l'aimant, on s'aime soi-même, puisqu'on n'a d'être qu'en lui, par lui et pour lui.

Pour régler l'amour qu'on se doit à soi-même , il iaut s'imaginer un corps composé de membres pensants, car ipKHis sommes membres du tout, et voir comment chaque membre devroit s'aimer.

Le corps aime la main ; et la main , si elle avoit une volonté , devroit s'aimer de la même sorte que le corps l'aime. Tout amour qui va au-delà est injuste.

Si les pieds et les mains avoient une votaaté particulière , jamais ils ne seroient dans leur ordre, qu'en la soumettant à celle du corps : hors de là , ils sont dans le désordre et dans le malheur ; mais en ne voulant que le bien du corps » ils font leur propre bien.

Les membres de notre corps ne sentent pas le bonheur de leur union, de leur admirable intelligence, du soin que la nature a d'y influer les esprits, de les faire croître et durer. S'ils étoient capables de le connoitre , et qu'ils se servissent de cette çonnoissance pour retenir en eux-mêmes la nourriture qu'ils reçmvent, sans la laisser passer aux autres membres , ils ^ seroient non seulement injustes, mais encore ^ misérables, et se hairoient plutôt que de s'aimer : leur béatitude , aussi-bien que leur devoir , consistant à consentir à la conduite de l'ame universelle à qui ils appartienneut , qui les aime mieux qu'ils ne s'aiment eux-mêmes.

Quâ adhoeret Domino, unustphitmesu {ICor.f 6, 17.) On s'aime parcequ'on est membre de

SECONDE PARTIE, ART. XVIL

(ief da corps dont on ert le meaibre :

tt un y Fan esl en Pantre.

xmaipisoenoe ,et la force sont les sources

tes nos actions puronent humaines : la

Msoence fait les yolontaires ; la force, les

itaires.

platoniciens, et mémeÉpictète et ses seo- \y croient que Dieu est seul digne d*étre t admiré ; et cependant ils ont désiré d*élés et admirés des hommes. Os ne connoisis leur corruption. S'ils se sentent portés er et à Tadorer, et qu'ils y trouvent leur lale joie, qu'ils s'estiment bons, à la bonne Hais s'ils y sentent de la répu{;nance; ont aucune pente qu'à vouloir s'établir estime des hommes, et que pour toute ion ils lassent seulement que, sans forhommes, ils leur fassent trouver leur ir à les aimer, je dirai que cette perfect horrible. Quoi ! ils ont connu Dieu , et >as désiré uniquement que les hommes sent; ils ont voulu que les hommes s'arnt à eux ; ils ont voulu être l'objet du ir volontaire des hommes!

Lxxn.

t vrai qu'il y a de la peine en s'exerçant i piété. Mais cette peine ne vient pas de i qui commence d'être en nous , mais de té qui y est encore. Si nos sens ne s'opit pas à la pénitence, et que notre cor* I De s'opposât pas à la pureté de Dieu , luroît en cela rien de pénible pour nous. le souffrons qu'à proportion que le vice M est naturel résiste à la grâce sumatiH fotre ocBur se sent déchiré entre ces efxitraires. Mais il seroit bien injuste d'imlette violence à Dieu qui nous attire, au l'attribuer au monde qui nous retient.

x>mme un enfant que sa mère ari*ache I le» bras des Toleurs, et qui doit aimer peine qu'il souffre la violence amoureuse jme de celle qui procure sa liberté, et ^er que la violence impétueuse et tyran- Je ceux qui le retiennent injustement.

s cruelle guerre que Dieu puisse laireaux es dans cette vie , est de les laisser sans

cette^liierre qu'il est Tenu apporter. Je stctt venu app&rier la guerre, dit-il, et pour instruire de cette guerre, je suis venu apfforter le fer et k feu, (Màtth., 10, 34. Luc, 13, 46.) Avant lui, le monde vivoit dans une fausse paix.

Dieu ne regarde que Fintérieur : l'Église ne juge que par Fextérieur. Dieu absout aussitôt qu'il voit la pénitence dans le cœur; l'Église, quand elle la voit dans les œuvres. Dieu fera une Église pure au-dedans, qui confonde par sa sainteté intérieure et toute spirituelle l'impiété extérieure des sages superbes et des Pharisiens : et l'Église fera une assemblée d'hommes dont les mœurs extérieures soient si pures, qu'elles confondent les mœurs des païens. S'il y a des hypocrites si bien déguisés, qu'elle n'en connoisse pas le venin , elle les soufFre; car encore qu'ils ne soient pas reçus de Dieu , qu'ils ne peuvent tromper, ils le sont des hommes qu'ils trompent. Ainsi elle n'est pas déshonorée par leur conduite qui paroit sainte.

La loi n'a pas détruit la nature ; mais elle Fa instruite : la grâce n'a pas détruit la loi ; mais elle Fa fait exercer.

On se fait une idole de la vérité même : car la vérité, hors de la charité, n'est pas Dieu; elle est son image , et une idole qu'il ne faut point aimer ni adorer ; et encore moins faut-il aimer et adorer son contraire , qui est le mensonge.

Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions , qu'elle les émeut et les feit naître dans notre cœur, et surtout celle de Famour : principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paroit innocent aux âmes innocentes , plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence platt à notre amourpropre, qui forme aussitôt un désir de causeries mêmes effets que l'on voit si bien représentés ;

PENSÉES DE PASCAL

et Ton 86 Ëiii en même temps une conscience fondée sur Thonnétetë des sentiments qu'on y voit , qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté , d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si i*empli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'ame et l'esprit si persuadés de son innocence , qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un , pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie.

Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturellement, qu'il est étrange qu'elles leur déplaisent. C'est qu'ils ont excédé toutes les bornes. Et de plus, il y a bien des gens qui voient le vrai, et qui ne peuvent y atteindre. Hais il y en a peu qui ne sachent que la pureté de la religion est contraire aux opinions relâchées , et qu'il est ridicule de dire qu'une récompense étemelle est offerte à des mœurs licencieuses.

Lxxvn.

J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant condamné ; mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. U n'est plus permis de bien écrire.

Toute l'Inquisition est corrompue ou ignorante. U est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes. Je ne crains rien ; je n'aspère rien : le Port-Royal craint , et c'est une mauvaise politique de les séparer ; car quand ils ne craindront plus , ils se feront plus craindre.

Le silence est la plus grande persécution. Jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qu'il faut vocation ; mais ce n'est pas des arrêts du conseil qu'il faut apprendre si l'on est appelé ; c'est de la nécessité de parler.

Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le cW.

L'Inquisition et la Société sont les deux fléaux de la vérité.

LXXVin.

On m'a demandé , preo^rement , si je ne me

repens pas d'avoir fait /es l^rovinciàleé. Je réponds que , bien loin de m'en repentir, si j'étois à les faû*e, je les ferois encore plus fortes.

Secondement, on m'a demamié i)ourquoi j'ai dit le nom des auteurs où j'ai pris toutes ces propositions abominables que j'y ai citées. Je réponds que, si j'étois dans une ville oii il y eut douze fontaines , et que je susse certainement qu'il y en eût une empoisonnée , je serois obligé d'avertir tout le monde de ne point aller puiser de l'eau à cette fontaine ; et comme on pourroit croire que c'est une pure imagination de ma part, je serois obligé de nommer celui qui Ta empoisonnée, plutôt que d'exposer toute une ville à s'empoisonner.

En troisième lieu , on m'a demandé pourquoi f ai employé un style agréable , railleur et divertissant. Je réponds que si j'avois écrit d*un style dogmatique, il n'y auroit eu que lessivants qui les auroient lues, et ceux-là n'en avoient pas besoin , en sachant, pour le moins, autant que moi là-dessus. Ainsi j'ai cru qu'il falloit écrire d'une manière propre à faire lire mes Lettres par les femmes et les gens du monde , afin qu'ils connussent le danger de toutes ces maximes et de toutes ces propositions qui se répandoient alors, et dont 0a se laissoit facilement persuader.

Enfin , on m'a demandé si j'ai lu nioHBléme tous les livres que j'ai cités.. Je réponds, que non. Certainement il auroit faUu que j'eusse passé une grande partie de ma vie à tire de très mauvais livres : mais j'ai lu deux fois Ëscobar tout entier ; et pour les autres , je les ai fait lire par quelques-uns de mes amis i mais je n'en ai pas employé un seul passage sans l'avoir lu moimême dans le Uvre cité, et sans avoir examiné la matière sur laquelle il est avancé, et sans avoir lu ce qui précède et ce qui suit, pour ne point hasarder de citer une objection pour une réponse, ce qui auroit été reprochable et injuste.

La machine arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonlé comme les animaux.

SECONDE PARTIE, ART, XVII

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