IX
Oui, Sci£[neur, jusques ici j*ai toujours été sourd à vos inspirations , j*ai méprisé vos oracles ; j'ni jugé au contraire de ce que vous jugez ; j'ai contrcéit aux saintes maximes que vous avez apportées au monde du scinde votre père étei'nel , et suivant lesquelles vous jugerez le monde. Vous dites : Bienheureux sont ceux qui pleurent, et malheur à ceux qui sont consolés. Et moi j*ai dit : Malheureux ceux qui gémissent , et très heureux ceux qui sont consolés. J'ai dit : Heureux ceux qui jouissent d'une fortune avantageuse, d*une réputation glorieuse, et d'une santé robuste. Et pourquoi les ai-je réputés heureux, sinon parceque. tous ces avantages leur fournissoient une facilité très ample de jouir des créatures, c est-à-dire de vous offenser ! Oui, Seigneur, je confesse que j'ai estimé la santé un bien, non pas parcequ'elle est un moyen focile pour vous servir avec utilité, pour consommer plus de soins et de veilles à votre service, et pour l'assistance du prochain ; mais parcequ'à sa fiiveur je pouvois m'abandonner avec moins de retenue dans l'abondance des délices de la vie, et mieux en goûter les funestes plaisirs. Faites-moi la grâce, Seigneur, de réformer ma raison corrompue, et de conformer mes sentiments aux vôtres. Que je m'estime heureux dans l'affliction , et que , dans l'impuissance d'agir au dehors, vous purifiiez tellement mes sentiments, qu'ils ne répugnent plus aux vôtres ; et qu'ainsi je vous trouve au dedans de moi-même , puisque je ne puis vous chercher au dehors à cause de ma fbiblesse. Car, Seigneur , votre royaume est dans vos fidèles, et je le trouverai dans moi-même, si j'y trouve votre esprit et vos sentiments.
Mais, Seigneur, que ferai-je pour vous obliger à répandre votre esprit sur celte misérable terre ? Tout ce que je suis vous est odieux, et je ne trouve rien en moi qui puisse vous agréer. Je n'y vois rien , Seigneur , que mes seules dou-
leurs ^ qui ont quelque ressemblance avec les vôtres. Considérez donc les maux que je souffre et ceux qui me menacent. Voyez* d'un oeil de miséricorde les plaies que votre main m'a foiles, ô mon Sauveur , qui avez aimé vos souffrances en la mort ! ô Dieu , qui ne vous êtes fait homme que pour souffrir plus qu'aucun homme pour le salut des hommes ! ô Dieu , qui ne vous êtes incamé après le péché des hommes , et qui n'avez pris un corps que pour y souffiir tous les maux que nos péchés ont mérités ! ô Dieu, qui aimez tant les corps qui souffrent , que vous avez choisi pour vous le corps le plus accablé de souffrances qui ait jamais été au monde ! ayez agréable mon corps, non pas pour lui-même, ni pour tout ce qu'il contient, car tout y est digne de votre colère, mais pour les maux qu'il endure, qui seuls peuvent être dignes de votre amour. Aimez mes souffrances , Seigneur , et que mes maux vous invitent à me visiter. Mais, pour achever la préparation de votre demeure, faites, ô mon Sauveur ! que si mon corps a cela de commun avec le vôtre , qu'il souffre pour mes offenses, mon ame ait aussi cela de commun avec la vôtre , qu'elle soit dans la tristesse pour 3 les mêmes offenses ; et qu'ainsi je souffre avec vous, et comme vous, et dans mon corps, et dans mon ame , pour les péchés que j'ai
conunis.
Faites-moi la grâce , Seigneur , de joindre vos consolations à mes souffrances , afin que je souffre en chrétien. Je ne demande pas d'être exempt des douleurs ; car c'est la récompense des saints : mais je demande de ne pas être abandonné aux douleurs de la nature sans les consolations de votre esprit ; car c'est la malédiction des Juiiîs et des païens. Je ne demande pas d'*avoir une plénitude de consolation sans aucune souffrance; car c'est la vie de la gloire. Je ne demande pas aussi d'être dans une plénitude de maux sans consolation ; car c'est un état de judaïsme. Mais je demande , Seigneur, de ressentir tout ensemble, et les douleurs delà nature pour mes péchés, et les consolations de votre esprit par votre grâce ; car c'est le véritable état du christianisme. Que je ne sente pas des douleurssansconsolation; maisque je sente
SECONDE PARTIE, ART. XIX
des douleurs et de la consolation tout ensemble , pour arriver enfin à ne plus sentir que vos consolations sans aucune douleur. Car, Seigneur, vous avez laissé languir le monde dans les souffrances naturelles sans consolation , avant la venue de votre Fils unique : vous consolez maintenant , et vous adoucissez les souffrances de vos fidèles par la grâce de votre Fils unique : et vous comblez d'une béatitude toute pure vos saints dans la gloire de votre Fils unique. Ce sont les admirables degrés par lesquels vous conduisez vos ouvrages. Vous m'avez tiré du premier : faites-moi passer par le second pour arriver au troisième. Seigneur, c*est la grâce que je vous demande.
xn.
Ne permettez pas que je sois dans un tel éloignement de vous, que je puisse considérer votre ame triste jusques à la mort , et votre corps abattu par la mort pour mes propres péchés , sans me réjouir de souffrir, et dans mon corps , et dans mon ame. Car qu'y a-t-il de plus honteux, et néanmoins de plus ordinaire dans les Ghré- *4pens et dans moi-même, que , tandis que vous suez le sang pour Texpiation de nos offenses, nous vivions dans les délices ; et que des Chrétiens qui font profession d*étreà vous; que ceux qoi, par le baptême, ont renoncé au monde pour vous suivre ; que ceux qui ont juré solenneliement à la itice de FÉglise de vivre et de mourir avec vous; que ceux qui font profession de croire que le monde vous a persécuté et crucifié ; que ceux qui croient que vous vous êtes exposé à la colère de Dieu et à la cruauté des hommes pour les racheter de leurs crimes; que ceux, dis-je , qui croient toutes ces vérités , qui considèrent votre corps comme l'hostie qui s'est Evrée pour leur salut , qui considèrent les plaiârs et les péchés du monde comme l'unique sujet de vos souffrances, et le monde même comme votre propre bourreau, recherchent à flatter leurs corps par ces mêmes plaisirs, parmi ce même monde ; et que ceux qui ne pourroient, sans frémir d'horreur, voir un homme caresser et chérir le meurtrier de son père qui se scroit Evré pour lui donner la vie, puissent vivre, comme j'ai fait, avec une pleine joie parmi le monde, que je ssds avoir été véritablement le
meurtrier de celui que je reconnols pour mon Dieu et mon père, qui s'est livré pour mon propre salut , et qui a porté en sa personne la peine de mes iniquités? II est juste. Seigneur, que vous ayez interrompu une joie aussi criminelle que celle dans laquelle je me reposois à l'ombre de la mort.
Otez donc de moi. Seigneur, la tristesse que l'amour de moi-même pourroit me donner de mes propres souffrances, et des choses du monde qui ne réussissent pas au gré des inclinations de mon cœur, et qui ne regardent pas votre gloire; mais mettez en moi une tristesse conforme à la vôtre. Que mes souffrances servent à apaiser votre colère. Faites-en une occasion de mon salut et de ma conversion. Que je ne souhaite désormais de santé et de vie qu'afin de l'employer et de la finir pour vous , avec vous , et en vous. Je ne vous demande ni santé, ni maladie, ni vie, ni mort ; mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie, de ma vie et de ma mort pour votre gloire, pour monsalut et pour l'utilité de l'Église et de vos saints , dont j'espère, par votre grâce, faire une portion. Vous seul savez ce^i m'est expédient : vous êtes le spuverain maître , faites ce que vous voudrez. Donnez-moi , ôtez-moi; mais conformez ma volonté à la vôtre; et que, dans une soumission humble et parfaite , et dans une sainte confiance, je me dispose à recevoir les ordres de votre providence éternelle , et que j'adore également tout ce qui me vient de
vous.
Faites , mon Dieu , que dans une uniformité d'esprit toujours égale, je reçoive toutes sortes d'événements , puisque nous ne savons ce que nous devons demander, et que je ne puis en souhaiter l'un plutôt que l'autre, sans présomption, et sans me rendre juge et responsable des suites que votre sagesse a voulu justement me cacher. Seigneur, je sais que je ne sais qu'une chose, c'est qu'il est bon de vous suivre, et qu'il est mauvais de vous offenser. Après cela, je ne sais quel est le meilleur ou le pire en toutes choses; je ne sais lequel m'est profitable, ou de la santé , ou de^la maladie , des biens ou de la
pauvreté , ni de toutes les choses du monde. C'est un discernement qui passe la force des hommes et des anges, et qui est caché dans les secrets de votre providence que J'adore, et que je ne veux pas approfondir.
Faites donc , Seigneur, que , tel que je sois , je me conforme a votre volonté ; et qu'étant malade comme je suis, je vous glorifie dans mes souffrances. Sans elles, je ne puis arriver à la gloire ; et vous-même , mon Sauveur , n'avez voulu y parvenir que par elles. C'est par les marques de vos souffrances que vous avez été reconnu de vos disciples; et c'est par les souffrances que vous reoonnoissez aussi ceux qui sont vos disd-* pies. Rcconnoissez-moi donc pour votre disciple dans les maux que j'endure, et dans mon corps, et dans mon esprit, pour les offenses que j'ai commises; et parce que rien n'est agréable à Dieu , s'il ne lui est offert par vous, unissez ma volonté à la vdtre, et mes douleurs à celles que vous avez souffertes. Faites que les miennes deviennent les vôtres : unissez-moi à vous , remplissez-moi de vous et de votre Esprit-Saint. Entrez dans mon cœur et dans mon ame pour y porter mes souffrances , et pour continuer d'endurer en moi ce qui vous reste à souffrir de votre passion , que vous achevez dans vos membres jusqu'à la consommation parfaite de votre corps; afin quêtant plein de vous, ce ne soit plus noi qui vive et qui souffre, mais que ce soit vous qui viviez et qui souffriez en moi, 6 mon Sauveur! et qu'ainsi ayant quelque petite part à vos souffrances , vous me remplissiez entièrement de la gloire qu'elles vous ont acquise, dans laquelle vous vivez avec le Père et le Saint- Esprit , dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.