‹ Moralistes grecsChapitre 10 sur 81 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

Morales d*Anstote dont il fut le disciple. Les excellentes définitions que Von lit an commencement de chaque chapitre, sont établies sur les idées et sur les principes de ce grand philosophe; et le fond des caractères qui y sont décrits, est pris de la même source. Il est vrai qu'il se les rend propres par Tétendue quUl leur donne , et par la satire ingénieuse qu*il en tire contre les vices des Grecs , et surtout des Athéniens.

Ce livre ne peut guère passer que pour le commencement d'un plus long ouvrage que Théopbraste avait entrepris. Le projet de co philosophe, comme vous le remarquerez dans sa préface, était de traiter de tontes les vertus et de tous les vices; et comme il assure lui-même dans cet endroit , qu*il commença un si grand dessein à Tâgede quatre-vingt-dix-neuf ans, il y a apparence qu^une prompte mort Tempêcha de le conduire à sa perfection. J'avoue que l'opinion commune a toujours été qu'il avait poussé sa vie au delà de cent ans ; et saint Jérôme, dans une lettre qu'il a écrite à Népotien, assure qu'il est mort à cent sept ans accomplis : de sorte que je ne doute point qu'il n'y ait eu une ancienne erreur, ou dans les chiffres grecs qui ont servi de règle à Diogène Laërce', qui ne le fait vivre que quatre-vingt-quinze ani»ées, ou dans les premiers manuscrits qui ont été faits de cet historien , s'il est vrai d'ailleurs que les quatrevingt-dix neuf ans que cet auteur se donne dans cette préface , se lisent également dans quelque manuscrit de la bibliothèque Palatine, on l'on a aussi trouvé les cinq derniers chapitres des Caractères de Théophraste, qui manquaient aux anciennes impressions, et où l'on c va deux titres , l'un du goût qu'on a pour les vicieux , et Tautro du gain sordide, qui sont seuls , et dénués de leurs chapitres.

Ainsi cet ouvrage n'est peut-être même qu'un simple fragment, mais cependant un reste précieux de l'antiquité, et un monument de la vivacité de l'esprit, et du jugement ferme et solide de ce philosophe dans un âge si avancé. En effet, il a toujours été lu comme un chef-d*œnvre dans son genre : il ne se voit rien où le goût atliquo se fasse mieux remarquer, et où l'élégance grecque éclate davantage : on l'a appelé un livre d'or. Les savants , faisant attention à la diversité des mœurs qui y sont traitées , et à la manière naïve dont tous les caractères y sont exprimes ; et la comparant d'ailleurs avec

l C*e«t par erreur que La Riiiyère dît Ici que Diogèiic Ijii i-ce tait vivre ThÀ)phrasto i|-jalrc-viiigt-quiia« ani : eet^crivuu ne lui duun» que quutre-vingt-cinq ans.

ti04 fiUn TnÉOPUDASTE.

celle du poète Mécandrc , disciple de Théopliraste , et qui servit ensuite de modèle h Téreucei qu'on a dans nos joars si beureasement imité , lie peuvent s'empêcher de reconnaître dans ce petit ouvrage In première source de tout le comique : je dis dis de celui qui est épuré des pofntes , des obscénités, des équivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rire les sages et les vertueux.

Mais peut-être que pour relever le mérite de ce Traité des CVrractères, et en inspirer la lecture, il ne sera pas inutile de dire quelque chose de celui de leur auteur. 11 était d'Erèse, ville de Lesbos , (Ils d'un foulon : il eut pour premier maître dans son pays, on certain Leucippe * , qui était de la même ville que lui ; de là il passa à Técole de Platon , et s'arrêta ensuite à celle d' Aristote , où il se distingua entre tous ses disciples. Ce nouveau maftre charmé de la facilité de son esprit et de la douceur de son élocution, lui changea son nom, qui était Tyrtame, en celui d'Eaphraste, qui signifie celui qui parle bien; et ce nom ne répondant point assez à la haute estime qu'il avait de la beauté de son génie et de ses expressions, il l'appela Théophraste, c'est-à-dire, un homme dont le langage est divin. Et il semble que Cicéron ait entré dans les sentiments de ce philosophe, lorsque, dans le livre qu'il intitule Bru tus, ou des Orateurs illustres , il parle ainsi : o Qui est plus fécond n et plus abondant que Platon? plus solide et plus ferme qu'Aris* » tote? plus agréable et plus doux que Théophraste?* n Et dans quelques-unes de ses Épitres à Atticus , on voit que parlant du même Théophraste, il l'appelle son ami, que la lecture de ses livres loi était familière , et qu'il en faisait ses délices. '

Âristote disait de lui , et de Callisthène * un autre de ses disciples, ce que Platon avait dit la première fois d' Aristote même et de Xénocrate^, que Callisthène était lentà concevoir et avait l'esprit tardif, et que Théophraste au contraire l'avait si vif, si perçant, si péné-

1 Un autre ifuc Lcaeippe, philosophe câèbre et disciple de Zéaon. {ffott Jk Ln Bruj/^n.)

2 QuU uberior la dicendo PlaUme ? Quis Aiistotele nervoslor? Tlieophrastodulcior (cMp. xxxi).

3 Voy. let TuKculaoes de Cicéron (liv. v, cliap. ix;.

4 Philosophe fameux et austère qui suivît Alexandre et lui devint odieux v-tr sa rigidité (Voy. Arrien, de Expedit. Alexandr. IV, xnr).

5 C'est ce mrme philosoplie qiieiPlaton engageait à sacrifier aux Grâces , et que les Athéniens dispensèrrnt un jour, par respect pour sa vertu et sa droiture d'Ame, d'un aetment exigé pur les lois.

DISf.0LR5 âOS

(raiit,qu*il comprenait d*abord d'une chose tout ce qui en pouvait être connu ; que Tun avait besoin d'éperon pour être excitt* , et qiril fallait à Tautre un frein pour le retenir.

Ji estin»ait en celui-ci , sur toutes choses , un caractère de douceur qui régnait également dans ses mœurs et dans son style *. L'on raconte que les disciples d' A ristote, voyant leur maître avancé en âge, et d'une santé fort arfaiblie, le prièrent de leur nommer son successeur ; que comme il avait deux hommes dans son école sur qui seuls ce choix pouvait tomber , Ménédème ^ le Rhodien , et Théophraste d'Èrèse , par un esprit de ménagement pour celui qu^il voulait exclure, il se déclara de cette manière : il feignit, peu de temps après que ses disciples lui eurent fait celle prière , et en leur présence , que le vin dont il faisait nn usage ordinaire , lui était nuisible, et il se fit rapporter des vins de Khodes et de Lesbos : il goûta de tons les deux , dit quMls ne démentaient point leur terroir, et que chacun dans son genre était excelleut; que le premier avait de la force, mais que celui de Lesbos avait plus de douceur, et qu'il lai donnait la préférence. Quoi qu'il en soit de ce fait, qu'on lit dans Aultt-Gelle , il est certain que lorsque /Vristote , accusé par £urimédon, prêtre de Cerès, d'avoir mal parlé des dieux, craignant le destin de Socrate, voulut sortir d'Athènes, et se retirer à Calcis, ville d'Eubée, il abandonna son école au Lesbien, lui confia ses écrits , à condition de les tenir secrets ; et c'est par Théophraste que sont venus jusqu'à nous les ouvrages de ce grand homnte ^.

Son nom devint si célèbre par toute la Grèce , que successeur d'Aristote, il put compter bientôt dans l'école qu'il lui avait laissée, jasques à deux mille disciples. 11 excita l'envie de Sophocle * , fîls d'Amphiclide,et qui pour lors était préteur. Celui-ci, en effet son ennemi , mais sous prétexte d'une exacte police , et d'empêcher les assemblées , fit une loi qui défendait , sons peine de la vie, à aucun

1 Cicéran, de Finibut^ V, iv ; Epit. k Attirns , II, «vi ; Sénoque d« Ira^ I, xn, xv« 2 II y adeaxauteirs du inrme nom : l'un pbilowiphc conique, l'HUtre discîplu de Platon. (Note d€ La Brufire.)

3 les écrits de Tliéu^hraste passèrent apn-s sa mort entre le* malus d'un de se» disciples ; cachés d'ahord dans la urainte qne les rois de Pergame ne les fissent emporter pour les déposer dam leur blhliutlttipie , ils furent vendus à Apelliron de Tcux, et enfin trans^ ortés à Rome par S^lla après la prise d'Athènes par les Bumaîns. Us furent mit en ordi-epar Andronicus de Rhodes (Vojr. le Thet. gratt. de Gronovlus, t. x; Cicc- »w« dt FinibiUf V, iv).

4 Cn autre que 1« (oètc tragique. (Tfott dt La Brufere.)

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