‹ Moralistes grecsChapitre 57 sur 81 · PAR CÉBÈS · texte numérisé non relu

PAR CÉBÈS

En nous promenant dans le temple de Saturne, nous vîmes, entre autres offrandes faites au dieu, un tableau placé devant le sanctuaire. Le sujet en était étranger, et contenait des allégories particulières. Mais nous ne pouvions conjecturer quel en était l'auteur et le sens : car ce tableau ne représentait ni une ville, ni un Camp ; mais plutôt une enceinte qui en renfermait deux autres , T une plus grande , Tautre plus resserrée. Devant la porte on apercevait une foule nombreuse, et dans Fenceinte une multitude de femmes. A rentrée du vestibule de la première, se tenait un vieillard qui avait Tair de donner quelques avis à la foule qui entrait.

Comme nous étions longtemps à nous tourmenter sur le sensde cesallégories : — Rien d'étonnant, étrangers, nous dit un vieillard qui se trouvait à côté de nous, si vous avez de la peine à saisir ce que signifie ce tableau ; car bien peu d'habitants le savent, et ce n'est pas une offrande faite par un citoyen. Mais ilya déjàdu temps qu'il vint ici un homme plein de sens, dlune haute sagesse, et qui, dans ses discours

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et sa coiiduile, cherchait à retracer Parménide et Pythagore.

— Avez-vous vu et connu cet homme? — Oui ; et comme j'étais dans ma première jeunesse, j'eus tout le temps de Tadmirer. Il agitait mille questions intéressantes, et très-souvent je Tai entendu expliquer cette peinture. — Au nom des dieux, si vous n'avez des occupations trop pressantes, satisfaites notre curiosité, car nous desirons ardemment d'être initiés dans ces mystères.

— On peut vous contenter, étrangers. Mais il est bon de vous avertir que ce récit a ses dangers. — Quels peuvent-ils être? — Si vous écoutez avec fruit, et si vous comprenez bien ce que j'ai à vous dire, vous deviendrez heureux et sages : sinon, devenus insensés, malheureux, grossiers, ignorants, vous mènerez une vie déplorable. En effet, cette explication ressemble à Ténigmeque proposait le sphinx aux passants ; celui qui en trouvait le mot était sauvé ; celui qui ne la comprenait pas était mis à mort par le monstre. Il en est de même de ce récit. La folie est un sphinxà l'égard des hommes. Elle ne montrequ'à travers un voile énigmatique ce qu'il y a dans la vie de bon ou de mauvais, et d'indifférent par sa nature. Celui qui ne perce pas le voile, elle ne le fait pas périr d'un seul coup, comme le malheureux que le sphinx tuait et dévorait ; mais elle le mine peu à peu, comme un criminelquisècKe dans un cachot en attendant le supplice. Si, au contraire, on entend l'énigme, la folie périt à son tour : on est a l'abri de ses atteintes, et l'on jouit pendant toute sa vie d'un bonheur

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inaltérable. Ecoutez-moi donc sérieusement, et prêtezmoi la plus grande attention. — Dieu ! que vous excitez vivement notre curiosité ! commencez donc votre récit au plus vite. L'alternative de peines et de récompenses que vous nous annoncez vous assure de l'attention la plus soutenue.

Alors le vieillard lève sa baguette, et l'étendant sur le tableau : — Sachez, dit-il , qjie cette enceinte qui s'offre à vos regards s'appelle la Vie, et que cette multitude nombreuse qui se tient à la porte sont ceux qui doivent y entrer. Ce vieillard, plus élevé, qui, d'une main, tient un papier, et de l'autre, semble montrer quelque chose, se nomme le Génie. Il instruit ceux qui entrent de la conduite qu'ils doivent tenir, après être venus à la vie, et de la route qu'ils doivent suivre, s'ils veulent n'y pas périr. — Quelle route leur prescrit-il, et comment? — Voyez-vous auprès de la porte par laquelle entre la multitude un trône sur lequel est assise une femme, au visage composé, à l'air persuasif, et qui tient une coupe dans sa main ? — Je la vois; mais quel est son nom? — C'est Vlmposture^ qui séduit tous les hommes, et enivre de son breuvage magique ceux qui entrent dans la vie. — Quelle est cette li(iueur? — V Erreur et V Ignorance. Après enavoir bu, ilsentrentdansl'enceinte. — Tous boivent-ils de ce breuvage d'erreur? — Tous en prennent; mais les uns plus et les autres moins. Voyezvous ensuite à l'entrée de la porto une multitude do femmes, qui, quoique différentes entre elles, ressemblent toutes à des courtisanes? — Oui , je les aperçois.— On les nomme Opinions, Passions, Voluptés.

A mesure que la foule entre, elles s'élancent sur chaque passant, Tembrassent et remmènent. — Oii les conduisent-elles? — Les unes au salut, les autres à la perte, enivrés qu'ils sont du hreuysige de Y Imposture.

— Dieu ! quelle funeste liqueur ! — Chacune leur promet de les conduire à la source de tous les biens, et de les faire arriver au bonheur et à la fortune. Ces malheureux, par ui\^ suite de Terreur etdeTignorance qu'ils ont bue dans lai coupe de V Imposture, ne peuvent trouver les véritables routes à suivre dans la vie, mais errent à l'aventure. Voyez-vous encore comme les premiers entrés conforment leurs démarches irrégulières aux caprices de ces femmes?

— Je le vois ; mais quelle est cette autre , qui paraît aveugle , dans le délire , et placée sur un globe de pierre? — On la nomme Fortune. Elle n'est pas seulement aveugle, mais sourde et insensée. — Quelle est son occupation? — D'errer de tous côtés, et de dépouiller les uns de ce qu'ils ont pour en enrichir d'autres , et bientôt après de retirer ses dons à ces derniers pour en favoriser de nouveaux avec aussi peu de discernement et de solidité. Aussi le symbole qui l'accompagne caractérise-t-il parfaitement sa nature. — Quel est ce symbole? — Ce globe sur lequel elle est placée. — Eh bien ! quel en est le sens?

— Que ses dons ne sont ni stables ni assurés. Car , lorsqu'on met en elle sa confiance , les chutes sont considérables et dangereuses. — Mais que veut cette foule innombrable qui l'environne , et comment l'appelle-t-on? — On l'appelle la troupe des Inconsidêres. Chacun d\nix demande les biens qu'elle jette an

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