‹ Moralistes grecsChapitre 8 sur 81 · I.'JS • LES KNTRKTIENS · texte numérisé non relu

I.'JS • LES KNTRKTIENS

ment, puisque sans elle on n'en peut acquérir aucune autre.

— Ehl reprit Socrate, qu'appelez-vous se connaître? Croyez-vous qu'il suffise pour cela de savoir son nom? ou ne faut-il pas imiter celui qui se connaît en chevaux? Il ne se flatte pas de bien connaître un cheval, sans avoir examiné s'il est docile ou rétif, faible ou vigoureux, lent ou vif à la course ; sans être en un mot bien assuré de toutes les qualités qui peuvent en faire un bon ou un mauvais cheval. De même celui qui veut se connaîtrene doit-il pas s' examiner sur toutes les facultés nécessaires à T homme pour remplir ses devoirs? — Il me semble que ne pas connaître ses facultés, c'est en effet ne se pas connaître. — Il est certain aussi qu'on trouve dans cette connaissance bien des avantages dont on ne peut jouir quand on se ment à soi-même.

Celui qui se connaît sait ce qui lui est utile, ce que ses forces peuvent supporter, ce qu'elles refusent. En ne faisant que ce qu'il est capable d'entreprendre, il remplit ses besoins et vit heureux : en s' abstenant de ce qu'il ne sait pas faire, il évite les fautes, et n'apas la honte d'avoir mal fait : il est en état de mettre les autreshommes à leur juste valeur, et de les employer utilementpour son propre avantage : parleur secours il se procure de grands biens, il s'épargne de grands maux. Mais celui qui ne se connaît pasetqui s'abuse sur ses facultés, ne sait pas mieux juger les autres hommes qu'il ne se juge lui-même ; il ne s'entend pas mieux aux affaires ; il ne sait nice qu'il lui faut, nice qu'il fait, ni ce (pii peut lui être utile : ilsetrompeen

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tout, perd ckîgmiKls avantages, et tombe dans de funestes inconvénients.

Celui qui sait bien ce qu'il fait réussit dans toutes ses entreprises, parvient aux honneurs, s'élève à la gloire. Les hommes qui lui ressemblent aiment à remployer. Dans les revers, on s empresse à recevoir ses conseils, on se livre sans réserve entre ses mains, on ne fonde que sur lui Tespérance de toute sa félicité, on le récompense par un attachement sans bornes.

Examinez à présent celui qui ne sait ce qu'il fait. 11 est incapable de prendre un parti, il voit échouer tous ses projets ;. il est puni par les malheursqu'ils'est attirés : on le méprise, on en fait son jouet, il traîne ses jours dans l'opprobre.

On peut en direautant des états qui ne connaissent pas leurs forces : ils osent attaquer des voisins plus puissants, et finissent par être renversés ou par tomber dans la servitude.

Vin.

— Soyez persuadé, dit Euthydème, que je sens bien tout le prix de la connaissance de soi-même. Mais daignez m' apprendre par où l'on doit commencer à s'examiner. Je vous donne toute mon attention.

— Connaissez-vous parfaitement, hii demandavSo-

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crate, quels sont les véritables biens, les véritables maux? — Par Jupiter! si j'ignorais cela, je me croirais au dessous du dernier esclave. — Puisque vous le savez si bien, faites-moi le plaisir de me rapprendre. — Cela' n'est pas bien difficile. D'abord je crois que c'est un bien d'être en bonne santé, que c'est un mal d'être malade. Je crois aussi que les boissons, les aliments, les travaux, sont autant de biens quand ils procurent la bonne santé, que ce sont des maux quand ils causent des maladies. — Par conséquent la santé, la maladie, sont elles-mêmes des biens quand elles procurent du bien, sont des maux quand elles font du mal. — Est-ce que la santé produitquelque chose de mal, est-ce que la maladie peut faire quelque bien ? — Sans doute . Parce qu'on est en bonne santé, on va à la guerre, on y trouve la mort : on s'embarque, et l'on périt. On est malade, on reste chez soi, et l'on est sauvé. — Vous avez raison : mais vous voyez d'un autre côté que ceux qui jouissent de toute leur vigueur se trouventauxbonnesoccasions ;queceuxqui sont dans un état de faiblesse les manquent. — Silasanté,la maladie, sont quelquefois utiles et quelquefois nuisibles, elles ne sont donc en elles-mêmes ni des biens ni des maux. — Aies considérer ainsi, vous avez raison.

— Mais du moins, poursuivit Euthydème, on ne peutdouterque la science nesoit un bien : carde quelle affaire l'homme instruit ne se retirera-t-il pas mieux que l'ignorant? — Comment donc! n'avez-vous pas entendu parler de Dédale? ne savez- vous pas que ses lalentsfurent la cause de ses malheurs ; qu'il fut [»ris.

»K SOCilATI. tôt

par le roi Minus, forcé de le servir, privé à la fois de sa patrie et de la lil)erté ; que, voulant prendre la fuite, il perdit son fils qui l'accompagnait ; que luimême ne put se sauver; et que. transporté chez des peuples barbares, il fut encore une fois réduit en esclavage? — Je sais bien qu'on raconte celte histoire. — Et n'avez-vous pas appris les infortunes de Palamède?Ne croit-on pas généralement quTlysse, jaloux de sa sagesse, lui fit donner la mort? — Je sais encore cela. — Combien de gens le roi de Perse n'a-t-il pas fait enlever, ne retient-il pas dans les fers par la seule raison qu'ils ont des talents !

Vous avouerez du moins, Socrate, que le bonheur est un bien. — Oh ! assurément ; pourvu qu on ne le fasse pas consister dans des biens équivoques. — Eh î qu'y a-l-il d'équivocpiedans ce qui fait le bonheur? — Rien du tout, à moinsqu'on ne joigne à l'idée du bonheur la beaulé, la force, la richesse, la gloire, et mille autres choses semblables. — Et comment faire autrement? Est-il possible d'être heureux sans quelques-unes de ces choses-là? — Eh bien, confondez, j'y consens, avec le bonheur tous ces avantages si souvent funestes. Combien de fois la beauté n'a-t*elle pas été la cause de la corruption ! Que de gens sont tombés dans le malheur pour avoir formé de grands desseins parce qu'ils avaient une grande force ! Combien d'autres, amollis par les richesses, sont tombés dans les embûches qu'elles leur avaient fait dresser ! Que d'hommes illustres ont trouvé leur perte dans l'éclat de leurgloireet dans la puissance qu'elle leur avai

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procurée ! — Si j'ai tort de louer même le bonheur, j'avoue que je ne saisplusce qu'il faut demander aux dieux.

— C'est peut-être, mon cher Euthydème, que vous n'avez pas assez bien considéré les choses, parce que vous vous croyiez trop savant. Ënfm, puisque vous vous disposez à entrer dans l'administration d'un état démocratique, vous savez sans doute ce que c'est que le gouvernement populaire que nous appelons démocratie. — Je le sais fort bien. — Croyez-vous qu'il soit possible de connaître la démocratie sans connaître le peuple? — Je suis loin de le croire. — Eh bien, qu'est-ce que vous appelez le peuple? — Les plus pauvres citoyens. — Vous savez donc ce que c'est que les pauvres? — Comment l'ignorer?" — Et ce que c'est que les riches? — Tout aussi bien. — Qui sont ceux que vous appelez pauvres et ceux que vous appelez riches? — J'appelle pauvres ceux qui n'ont pas le nécessaire ; et riches, ceux qui ont plus que le nécessaire. — N'avez-vous pas remarqué que certaines gens, avec peu de chose, font encore des épargnes ; et que d'autres, avec de grands biens, n'ont pas même le nécessaire? — Cela est certain, et vous avez raison de me le rappeler. Je sais même des souverains qui vivent dans la plus grande détresse, et que la misère force à commettre des injustices. — Voilà donc des souverains qu'il faudra placer, suivant vous, dans la classe du peuple ; et les gens qui ont peu de fortune et qui la savent bien économiser seront comptés parmi les riches- — Il vaut autant que jVn convienne, car je ne trouve rien à vous répon-

dre, et J€ m^aperçois que je ferai mieux de me taire. Je crains bien d'être forcé d'avouer que je ne sais rien.

Il se retira tout hors de lui, se méprisant luimême, et ne se regardant plus que comme un esclave. La plupart des jeunes gens dont Socrate confondait ainsi Torgueil ne revenaient plus le voir, et il trouvait que cette mauvaise honte mettait le comble à leur sottise. Euthydème ne suivit pas leur exemple. Il comprit qu'il ne pourrait acquérir des talents que dans la fréquentation de Socrate. Il ne le quittait pas qu'il n'y fût forcé par- des affaires indispensables; il l'imitait même à quelques égards. Socrate remarquait avec plaisir les bonnes dispositions de ce jeune homme, et ne se permettait "plus de lui tenir des discours capables de le rebuter : il se contentait de lui donner, dans la forme la plus simple et avec beaucoup de clarté, les connaissances qu'il lui croyait né~ cessaires, et de lui indiquer les études auxquelles il devait s'appliquer.

Il ne cherchait pas à rendre les jeunes gens qui le fréquentaient éloquents, hkbiles, déliés : il regardait comme son principal objet de leur donner un esprit juste et sain, persuadé que, sans cette qualité, tous les grands talents ne faisaient que rendre les hommes plus injustes, que leur donner plus de moyens de

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faire le mal. Mais surtout il s'appliquait à leur iuspirer pour les dieux des sentiments de respect et de reconnaissance. D'autres qui ont assisté à quelquesuns de ses entretiens sur ce sujet les ont déjà publiés : pour moi je vais rapporter une conversation qu'il eut avec Euthydème, et dont j'ai moi-même été témoin,

— Dites-moi, mon cher Euthydème, avez-vousbien réfléchi sur les bienfaits de la providence, qui veille à nous procurer tous nos besoins? — ^^C'est une pensée dont je ne me suis point assez occupé. — D'abord vous savez que nous avons besoin de la lumière, et les dieux nous la donnent. — Sans elle nous aurions des yeux, et nous serions comme les aveugles. — Nous avons besoin de repos, et ils nous donnent la nuit, dont le silence et l'obscurité nous engagent si doucement à nous livrer au sommeil. — Ce présent est bien digne encore de notre reconnaissance, — Le soleil est lumineux; il nous indique les heures, il éclaire à nos yeux tous les objets. La nuit est obscure; elle ne peut rien nous découvrir : mais les dieux Tont fait briller de la lumière des astres, qui nous indique les heures de la nuit, et nous permet de ne point la passer toute entière dans l'inaction. La lune, par sa clarté, nous donne la mesure des nuits et des mois.

Nous avons besoin de nourriture : les dieux ordonnent à la terre de nous la prodiguer ; ils ont marqué les saisons convenables à ses productions ; ils ont voulu qu'en satisfaisant le besoin, elles nous fissent encore éprouver le plaisir. — C'est donner aux

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hommes une marque bien sensible de leur amour. — L'eau doit être regardée comme un de leurs dons les plus précieux. C'est par elle que la terre et les saisons enfantent toutes les substances qui nous sont nécessaires, et fournissent à leur accroissement : elle contribue à notre nourriture ; mêlée avec nos aliments, elle en rend Tapprêt et Tusage plus faciles, elle leur prête plus de délicatesse et de salubrité. Comme elle nous sert à un grand nombre d'usages, les dieux nous Tout accordée avec profusion. — Nouveau témoignage de leur providence.

— Us nous ont donné le feu, par qui nous bravons les rigueurs du froid : il nous éclaire dans Tobscurité, nous l'employons dans tous nos arts, nous le faisons servir à tous nos besoins. Sans nous égarer dans de longs détails, le feu n'entre-t-il pas dans les plus belles et les plus utiles inventions des hommes? — C'est encore un bienfait des dieux.

— Ehl reconnaîtrons-nous moins leur bonté dans le soleil? Cet astre retourne vers nous à la fin dé l'hiver, mûrit sur son passage les productions de la terre, dessèche celles dont la saison est écoulée : et après nous avoir rendu ce service, il ne nous approche pas de trop près ; mais il retourne sur ses pas, comme s'il craignait de nous ofiFenser par l'excès de sa chaleur. Parvenu à cette distance où nous sentons nous-mêmes qu'un froid plus rigoureux nous ferait périr, il cesse de s'éloigner davantage, et recommence sa carrière jusqu'à ce qu'il ait atteint cette région du ciel où sa chaleur vivifiante rend plus sensibles ses bienfaits. — Il semble que tant de mervèil-

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les ne soient opérées q«>n faveur de rhomme. — Il est enox)re <'ertaiii que si les grandes chaleurs et les froids rigoureux se succédaient avec rapidité, nous n'aurions pas la force d'en supporter les excès : mais le soleil s'avance vers nous si lentement, il s'en éloigne avec tant de lenteur, que nous passons, sans même le sentir, par les extrémités opposées de la chaleur et du froid.

— Tant de merveilles me font douter si les dieux ont d'autre objet que de répandre sur nous leurs faveurs. Une seule difficulté m'arrête; c'est que les autres animaux partagent leurs bienfaits avec nous. — Eh ! n'est-il pas manifeste qu'ils naissent, qu^'ils sont nourris pour les hommes? Qiwlle autre créature tire une aussi grande utilité que l'homme,- des chèvres, des brebis, desdievaux, des bœufs et des autres animaux? Il me semble que nous en faisons même un plus grand usage que des végétaux : ils ne servent pas moins à notre nourriture ; ils ne servent pas moins à mille usages différents. On trouve même bien des hommes qui ne se nourrissent pas des productions de la terre, mais de lait, de fromage et de chair. Nous apprivoisons, nous domptons les animaux les plus utiles ; nous les forçons à nous prêter leurs secours dans les combats, nous en faisons enfin nos esclaves. — J'en conviens avec vous ; car je vois que les animaux qui ont bien plus de force que Thomme se soumettent à son empire, et lui rendent les services qu'il lui plaît d'exiger d'eux.

— Mais comment pourrions-nous jouir des ouvrages des dieux, de ces ouvrages à la fois si utiles^

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si beaux, si variés, s'ils ne nous avaient pas accordô (les sens capables de recevoir les différentes perceptions que ces merveilles excitent en nous. Sans le secours de nos sens comment pourrions-nous profiter des biens que le ciel .nous a départis?

Les dieux ont imprimé en nous Tinteiligence : c'est par elle que nous raisonnons sur les objets soumis à nos sens, que nous en conservons Tiinage dans notre mémoire, que nous jugeons de leur utilité, que nous trouvons Fart de les appliquer à notre usage^ et d'éviter les maux qu'ils pourraient nous faire éprouver.

Entre tant de bienfaits, oublierai-je le don de la parole? Par elle nous nous communiquons des avantages réciproques, nous nous donnons des instructions mutuelles, nous établissons des lois, nous gouvernons les empires. — Non, il n'est pas possible de méconnaître les tendres soins que les dieux ont pris de l'espèce humaine.

— S'ils ne nous ont pas accordé de prévoir par nous-mêmes ce qui peut nous être utile dans l'avenir, ils nous dévoilent les événements futurs par la divination : ils daignent répondre à nos demandes, et nous apprendre comment nous devons nous conduire. — 11 me semble, Socrate, que vous avez été traité plus favorablement que les autres hommes : vous n'avez pas besoin d'interroger les dieux ; ils vous indiquent d'avance ce que vous devez faire, ce que vous devez éviter.

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— Vous reconnaîtrez , mon cher Euthydème , quo je ne vous ai pas trompé , si , content d'admirer les dieux dans leurs ouvrages, de les adorer, de les révérer, vous n'attendez pas qu'ils se manifestent visiblement à vos regards. C'est par leurs œuvres que les dieux se montrent aux mortels. Toutes les divinités nous prodiguent les biens dont nous jouissons , mais elles ne paraissent pas à nos yeux pour nous les prodiguer. Le Dieu suprême, celui qui a fait et qui dirige le monde , ce monde en qui se réunissent tous les biens et toute la beauté ; le Dieu qui , pour notre usage , maintient les œuvres de la création dans la fleur de la jeunesse et dans une vigueur toujours nouvelle , qui les force d'obéir à ses ordres avec plus de promptitude que la pensée , et qui leur défend de s'égarer jamais ; ce Dieu se manifesta à nous par sa puissance, mais il ne se montre pas lui-même à nos yeux.

Les ministres mêmes de la divinité se dérobent à nos regards. Le soleil répand sa clarté sur toute la nature ; mais il ne nous permet pas d'arrêter curieusement sur son disque nos regards téméraires, et l'on ne peut , sans être privé de la vue , avoir l'audaoe de le fixer. La foudre est lancée du haut des cieux ; elle brise tout ce qu'elle rencontre : mais on ne la voit ni

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quand elle se précipite, ni quand elle frappe, ni quand elle se retire. Nous sentons la présence des vents, nous voyons leurs effets ; nous ne pouvons les voir euxmêmes. Si dans notre faible nature quelque chose approche de celle des dieux , c'est notre âme , sans doute : nous sentons qu'elle règne en nous; mais nous ne pouvons la voir. Gardez-vous bien de mépriser les substances invisibles, reconnaissez leur puissance par leurs effets, et révérez la divinité.

— Non , jamais je ne manquerai, Socrate , à respecter les dieux : mais ce qui m'afflige , c'est que je ne vois personne leur rendre assez de grâces pour de si grands bienfaits. — Ne vous livrez pas à ce chagrin, mon cher Euthydème. Vous savez ce que le dieu dont on consulte l'oracle dans le temple de Delphes répond à ceux qui l'interrogent sur la manière dont il faut honorer les dieux. Suivez, dit-il, les lois de votre pays. Et que dit la loi dans tous les pays de la terre? Que les dieux n'exigent rien de nous au delà de nos facultés. La manière la plus convenable d'honorer les dieux, n'est-ce pas celle qu'ils jUous prescrivent eux-mêmes? Mais n'omettons rien de ce qui est en notre pouvoir.; car ce ne serait plus les révérer. Avonsnous fait tout ce qui est en notre puissance , nous avons rendu aux dieux l'hommage que prescrivent les lois du monde entier. Ne négligeons rien , employons toutes nos facultés pour leur plaire , ne craignons pas d'espérer les plus grands de leurs bienfaits. N'est-ce pas de ceux qui ont le plus de pouvoir qu'on a raisonnablement le droit d'attendre les plus grands avantages? Mais comment espérer leur faveur, si

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ce n'est en choreha«t k leur plaire? Et comment pmiion mieux leur plaire , qu'en leur accordant une entière oliéissance.

C'était par de semblables discours, et surtout pai] sa conduite , que Socrate rendait ses disciples plu^ religieux.

Il était loin de leur cacher ses sentiments sur la justice, et il les faisait d'ailleurs connaître assez par ses actions. En public , en particulier , sa conduite envers les citoyens était toujours conforme aux lois; il cherchait à leur être utile à tous. Soumis aux chefs! de la république en tout ce que la loi commande , il leur obéissait également à la ville et dans les armées, et personne ne respectait plus le bon ordre. Lorsqu'il présida aux assemblées en qualité d'épistate, il ne permit pas au peuple de consacrer par son suffrage un décret injuste ; et, toujours d'accord avec la loi , il osa résister à la multitude effrénée dont tout autre aurait craint de combattre la fureur. Quand les trente lui donnèrent des ordres contraires à la loi , il cessa cl'obéir. Ils lui prescrivirent de ne pas avoir d'entretiens avec la jeunesse; ils le chargèrent, avec quelques autres citoyens , d'amener un homme qu'ils voulaient condamner à la mort : seul il osa résister à leurs ordres , parce qu'ils offensaient la loi.

DE SOCRATC. ili

II fut accusé par Mélitus. C'est la coutume des accusés de se défendre devant les juges, de chercher à se les rendre favorables , de les flatter , de leur faire les supplications les plus basses et les plus contraires aux lois ; plusieurs se sont fait absoudre par ce manège : mais il en eut horreur, et ne se permit rien dont la loi pût être offensée. Cependant s'il eût fait quelques faibles démarches , il ne lui aurait pas été difficile d'obtenir sa grâce : mais il aima mieux mourir en observant la loi , que de Fenfreindre pour conserver sa vie. C'est ce qu'il répéta plusieurs fois à différentes personnes.

Je n'ai pas oublié la conversation qu'il eut sur la justice avec Hippias d'Élée. Il y avait longtemps qu'Hippîas n'était venu à Athènes ; il rencontra Socrate précisément lorsque celui-ci disait devant plusieurs personnes : Veut-on faire apprendre à un jeune homme le métier de cordonnier, de chaudronnier , de maçon , a-t-on envie d'en faire un écuyer?on est sûr de lui trouver partout des maîtres ; on assure même qu'on trouve des gens tout prêts à se charger de l'instruction d'un bœuf ou d'un cheval : mais si vous voulez apprendre à être juste, si vous voulez que votre fils j votre valet , soient instruits de cette grande science , vous ne pourrez trouver nulle part personne qui se cliarge de l'enseigner. En vérité, je trouve cela bien étonnant.

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Hipplas, qui Tavait écouté, lui dit d'un ton railleur : Comment ! Sociale , vous répétez donc encore les mêmes choses que je vous ai déjà entendu dire il y asi longtemps? — Oui, toujours les mêmes choses, et toujours sur les mêmes sujets. Pour vous, qui êtes un homme plein de science , peut-être sur les mêmes sujets dites-vous toujours des choses nouvelles? — Assurément ; je tâche de ne me pas répéter, et de ne jamais rien dire que de nouveau. — Toujours du nouveau , même sur les choses que vous savez ? Si donc on vous demande combien de lettres composent le nom de Socrate et quelles sont ces lettres , vous tâcherez de répondre tantôt d'une manière et tantôt d'une autre? Ou si Ton vous demande si deux fois cinq font dix, vous ne ferez pas à présent la même réponse que vous auriez faite autrefois? — Oh ! sur ces questions-là, Socrate, je suis comme vous ; je dis toujours la même chose : mais , sur la justice , je crois avoir à dire à présent des choses à quoi ni vous ni personne ne saurait rien objecter.

— Par Juiion ! voilà une excellente découverteque vous avez faite ! Les juges , désormais toujours d'accord , rendront des arrêts toujours équitables ; les citoyens n'auront plus de divisions d'intérêts, de procès, de querelles ; on ne verra plus de sentiments opposés, plus de séditions; les nations elles-mêmes.

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parfaitement d'accord sur leuis droits réciproques, ue se feront plus la guerre : et c'est vous qui serez fauteur d'un si grand bien ! Oh ! je ne vous quitterai ^ pas que vous ne m'ayez appris cet admirable secret. — Et moi , je ne vous dirai rien que vous ne m'ayez donné votre détinition de la justice ; car vous croyez qu'il suffit de vous moquer des autres , de les interroger, de les embarrasser par des objections; mais vous ne découvrez jamais votre sentiment sur aucun sujet. Cette méthode-là est très-commode, en vérité; elle vous ôte l'embarras de rendre raison de votre façon de penser.

Comment! vous ne savez donc pas, mon cher Hippias , que je ne cesse jamais de montrer ce que je pense sur la justice ? — Dites-moi donc en quels termes vous la définissez. — Ce n'est pas par des paroles que je découvre mes sentiments à ce sujet , mais par des actions. Trouvez-vous qu'elles ne vaillent pas des paroles? — Beaucoup mieux , assurément ; car bien des gens disent des choses fort justes, et font de grandes injustices : mais en conformant à la justice toutes ses actions , il est impossible d'être injuste. — Eh bien ! avez -vous jamais appris que j'aie rendu un faux témoignage, que j'aie calomnié, que j'aie brouillé des amis, que j'aie introduit la discorde dans l'état , que j'aie fait enfin quelque autre injustice? — Non , jamais. — Et s'abstenir de l'injustice, n'est-ce donc pas être juste ?

— Oh ! je vous vois venir , Socrate. Vous cherchez k m' échapper pour ne me pas dire ce que vous pensez sur la justice ; car vous ne dites pas ce que font

les liomines justes , mais co qu'ils ne font pas. — Je croyais que le caractère de la justice était de se refu- ^ser à Tiniquité. Si vous ne pensez pas de même, je vous dirai que la justice est l'observation de la loi. Étes-vous plus content à présent? — Vous prétendez donc, Socrate , que ce qui est conforme à la loi , est en môme temps ce qui est juste? — Oui, voilà ce (jue je pense. — Je ne sens pas bien ce que vous appelez conforme à la loi, et ce que vous appelez juste. — Vous connaissez cependant les lois de l'état ? — Oui, je les connais. — Quelles sont-elles ? — C'est ce que les citoyens , d'un commun accord, ont prescrit de faire , ont ordonné de s'interdire. — Eli bien I le citoyen qui , dans l'état , observe ces ordres , s'accorde avec les lois : celui qui ne s'y conforme pas les enfreint. — Cela est incontestable. — Ainsi celui qui leur est soumis observe la justice , celui qui leur résiste se rend coupable d'iniquité. — Passons. — Celui qui observe la justice est juste , celui qui ne l'observe pas est injuste. — On vous accorde cela. — Donc celui qui se soumet aux lois est juste, e't celui qui les. enfreint est injuste.

— Eh! comment regarderais-je les lois comme quelque chose de si important, et meferais-je une affaire sérieuse de leur obéir , lorsqu'il arrive souvent à ceux mêmes.qui les ont portées de les condamner ensuite et de les abroger? — Eh quoi ! n'arrive-t-il pas souvent que les états entreprennent la guerre, et qu'ils font ensuite la paix ? Sans doute. — Ëhbien ! si vous blâmez ceux qui observent les lois , i>ar la raison qu'elles peuvent <^tre abrogées , condamne/

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donc aussi les soldats qui se couiporlent bien à la guerre, puisque la paix pourra bien se faire un jour. Méprisez-vous les citoyens qui , dans les combats , cherchent à secourir leur patrie ? — Non , en vérité. — N'avez-vous pas remarqué que Lycurguen'a rendu la république de Lacédémone si différente de toutes les autres , qu'en y introduisant le plus grand respect pour les lois? Ne regarde-t-on pas comme les plus habiles magistrats ceux qui savent le mieux inspirer aux citoyens la soumission aux lois ? et la république où les loissont le plus révérées ne jouit-elle pas de la meilleure constitution pendant la paix , n'estoUe pas la plus invincible à la guerre ?

Rien n'est si beau que la concorde dans les états. Les magistrats et les premiers de la nation ne cessent d'exhorter les citoyens à vivre entre eux dans une parfaite union : on leur fait même jurer de la maintenir, et la loi qui oblige à prêter ce serment est reçue dans tout« la Grèce. Mais quel est l'esprit de cette loi? Est-ce que les citoyens portent tous un même jugement sur les chœurs de musique? qu'ils applaudissent tous aux mêmes joueurs de flûte? que tous donnent la préférence aux mêmes poètes? que tous enfin s'accordent entre eux dans leurs goûts et dans leurs plaisirs? Non, sans doute. En quoi doivent-ils donc s'accorder? Dans l'obéissance aux lois. Tant qu'ils leur restent soumis , les états conservent toute leur vigueur et la plus brillante prospérité : dès que la discorde règne dans la nation , l'état cesse d'être bien gouverné , le désordre se met dans les familles..

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Cousidérons les particulit rs : quel est le citoyen qui craint le moins de voir sa conduite recherchée , qui est le plus assuré de parvenir aux honneurs ? n'est-ce pas celui qui obéit aux lois? Quel est celui qui , dans les tribunaux , est plus certain de gagner sa cîiuse? A qui contiera-t-on le plus volontiers sa fortune , Téducation de sesiils, la pudeur de ses filles? A qui Tétat lui-même accordera-t-il toute sa confiance? Tous ces avantages sont réservés à l'observateur des lois. Dequi la femme, les parents, les domestiques, les étrangers, les amis, les citoyens attendentils le plus d'équité? Avec qui les ennemis aimeront-ils mieux convenir d'une trêve , dresser les conditions d'un traité, régler les conventions de la paix? Avec qui les alliés préféreront-ils d'avoir affaire ? A qui remettront-ils plus volontiers leurs troupes , leurs garnisons , leurs villes? De qui le bienfaiteur attendra-t-il le plus de reconnaissance ? Tant d'estime n'est due qu'au citoyen ami des lois. Eh ! qui aimet-on mieux obliger que celui qu'on croit incapable d'ingratitude? n'est-ce pas lui dont on désire le plus être l'ami, dont on voudrait le moins devenir l'ennemi? Quel est encore celui qu'on craindra le plusd'attaquer , dont on recherchera le plus vivement Tamitié , dont on craindra le plus de s'attirer la haine ? n'est-ce pas celui qui réunit un grand nombre d'amis prêts à lui offrir leurs secours, et qui n'a pas un ennemi ? Je crois donc avoir assez prouvé , mon cher Hippias , que ce qui est conforme aux lois s'accorde en même temps avec la justice. Si vous pensez autremont je vous prie de m'instruire. — 11 mesembleque.

DE SOCBATK. 177

àur cet article, je penso al)>:oliiii enl coiniiK» \ousi.

Ne connaissez-vous pas aussi, mon cher Uippias, des lois non écrites ? — Sans doute, et ce sont celles qui régnent dans tous les pays. — Diiez-vous que ce sont les hommes qui ont porté ces lo's ? — Et cohit ment le dirais-je ? Ils n'ont pu se rassembler pour les dresser; ils n'auraient même pu s'entendre, puisqu'ils parlent tant de langues différentes. — Qui croyez-vous donc qui ait porté ces lois? — Ce sont les dieux qui les ont prescrites aux hommes ; et la première de toutes, reconnue dans le monde entier, est celle qui ordonne de révérer les dieux. — N'est-il pas aussi partout ordonné d'honorer ses parents ? — Sans doute. — Et les mêmes lois ne défendent-elles pas aux pères et aux mères d'épouser leurs enfants ? — Oh ! pour cette loi-ci, je ne crois pas qu'elle vienne de Dieu. — Pourquoi ? — C'est qu'elle est quelquefois transgressée.

— On en transgresse bien d'autres : mais les hommes qui transgressent les lois divines ne peuvent éviter la punition de leurs critnes , tandis qu'il est des moyens d'éviter les peines iniïigées aux infracteurs des lois humaines. On peut s'y soustraire en se cachant, et la forqe ose les braver. — Et quelle est donc cette punition que ne peut esquiver le père qui épouse

178 LES KNTRETIKXS

sa lîlle, le fils qui épouse sa mère ? — La plus grande de toutes : que peut-il en effet arriver de plus funeste que de donner le jour à une mauvaise postérité ? — Kt pourquoi leur postérité serait-elle mauvaise? S'ils sont bons eux-mêmes , qui empêche que leur postérité ne leur ressemble ? — Ici la bonté de caractère ne sutlit pas : il faut encore une qualité qui accompagne la fleur de l'âge. Croyez- vous donc que la faculté génératrice soit la même dans Fâgé de la force, la même dans celui qui tient encore à Tenfance, et la même vers le déclin de la vie? — Cela n'est pas vraisemblable. — Et quel âge croyez-vous le plus favorable à la propagation de Tespèce ? — Celui de la pleine vigueur sans doute. — En deçà et au delà de cet âge, on ne peut donc se promettre une postérité saine et vigoureuse ? — Je ne le crois pas. — Ce n'est donc pas engendrer comme la nature le prescrit? — Non, sans doute. — Qu'appellerons-nous donc une mauvaise postérité , si ce n'est celle qui provient de ces unions condamnables ? — Je suis encore de votre avis sur ce point.

— Dites-moi, n'est-ce pas partout une loi que ceux qui font du bien méritent de la reconnaissance ? — C'en est une : cependant on la transgresse. — Oui; mais les transgresseurs sont punis. Abandonnés par les amis qui les ont obligés, ils se voient réduits à re- (îhercher des homnics qui les haïssent. L'amitié consiste à faire du bien à ses amis ; mais les ingrats savent que leurs bienfaiteurs n'ont plus pour eux que de la haine , et ils continuent de leur faire bassement la cour pour en arracher de nouveaux bienfaits. —

i>E so<:rat£. 179

Ainsi la peine suit toujours la transgression. On reconnaît en cela Tordre divin, mon cher Socrate ; on voit que c'est Touvrage d'un législateur bien supérieur aux hommes. - — Et croyez-vous que les dieux ordonnent des choses justes , ou qu'ils prescrivent des lois étrangères à la justice ? — Et comment leurs lois lui seraient*elles étrangères ? Qui pourrait même ordonner ce qui est juste, si ce n'est les dieux? — Ce qui plaît aux dieux, mon cher Hippias , est donc en même temps et juste et conforme aux lois. C'est ainsi que, par sa conduite et ses discours, Socrate imprimait de plus en plus l'amour de la justice dans le cœur de ceux qui le fréquentaient.

XÏV.

Il ne s'appliquait pas moins à former ses disciples à la pratique de la vertu, qu'à leur en donner les principes. Persuadé que la tempérance est la première qualité d'un homme qui veut se bien conduire, il en . montrait en lui-même le plus parfait modèle; il en faisait le sujet le plus ordinaire de ses entretiens ; et comme son esprit était sans cesse occupé des moyens qui mènent àlavertu,illesrappelaitsanscesseàtous ceux qui l'écoutaient. Je sais qu'il eut un jour avec Euthydème, sur la tempérance, l'entretien que je vais rapporter.

Ne rogardez-vouspas, mon cher Bill thydènie, Uliberté comme le plus beau, le plus grand de tous les biens pour Tétat et pour les particuliers? — Je n'en connais pas de plus estimable. — Celui qui se laisse dominer par la volupté, et qu'elle empêche de faire de belles actions, vous paraît-il être libre? — Je ne crois pas qu'on puisse l'être moins. — Le pouvoir de bien faire est peut-être ce que vous appelez la liberté : et vous regardez comme une servitude d'entretenir en nous-mêmes des maîtres qui nous ravissent ce pouvoir? — Voilà précisément ma pensée. — Ainsi les hommes intempérants ne sont à vos yeux que des esclaves? — Je les regarde absolument comme tels, et à bien juste titre. — Croyez-vousque les intempérants en soient quittes pour ne pouvoir faire le bien? Ne pensez-vous pas qu'ils sont forcés de commettre bien des choses honteuses? — Je ne 1 s crois pas moins fortement poussés vers la honte que détournés du bien. — Que pensez-vous des maîtres qui défendent le bien, qui ordonnent le mal? — Que ce sont les plus méchants de tous les maîtres.

— Et quelle est la pire de toutes les servitudes?

— Celle qui nous soumet aux plus méchants maî- ' très.

— Les intempérants sont donc enchaînés à la plus cruelle servitude? — C'estce qu'il me semble. — Ne •voussemble-t-il pasaussi que l'intempérance arrache leshommes àla sagesse, le plus grand dès biens, pour Jes précipiter dans les désordres les plus contraires à la sagesse ; que toujours excitant au plaisir, elle défend de se livrer à rien d'utile, d'en occuper mêm«

DE s(k:ratk. 181

sa prisée ; qu'elle ôte enfin aux malheureux dont elle s'empare toutes les facultés de Tesprit? Souvent ils connaissent le bien et le mal ; et c'est le mal qu'elle les force à choisir! — Cela est vrai. — Où trouvera-t-on plus difficilement de la prudenceque dans les intempérants? car rien n'est plus opposé que les actions de la prudence et celles de la débauche. — C'est une. vérité dont il faut convenir. — Est-il rien qui, plus que la débauche, nous détourne de la décence et du devoir? — Rien, assurément rien. — Et le vice qui nous fait préférer ce qui nuit à ce qui est utile, qui nous force à nous occuper tout entiers de ce qui doit nous perdre, à négliger ce qui doit nous servir, qui nous contraint à ne faire que les actions les plus contraires à la prudence ; un tel vice n'est-il pas le plus funeste de tous les maux? — Il n'en est point de plus pernicieux. — N'est- il pasévident que la tempérance produit des effets absolument contraires à ceux de la débauche ? — Cela doit être. — Et le contraire de tant de maux n'est-il pas un bien? — Certainement.

— Il faut donc que la tempérance soit pour les liommes le plus grand bien? — Cela est manifeste.

— N'avez-vous jamais pensé une chose? — Laquelle? — C'est qu'on dirait quel'intempérance peut seule nous conduire au plaisir, etqu'elle est absolument incapable de nous le procurer ; c'est que la tempérance nous y mène bien plus sûrement, et qu'elle est même la vraie source de la pure volupté.

— Comment cela? — C'est que l'intempérance qui ne nous permet pas d'endurer patiemment la faim,

la soif, les veilles, la privation des plaisirs de ramour, nous empêche, par cela même, de trouver une véritable douceur à satisfaire les besoins que la nécessité nous impose. Pourquoi trouve-t-on du plaisir à contenter la soif ou Tappétit, à se livrer au repos, au sommeil, aux caresses de Tamour? c'est qu on a eu le courage d'en supporter le besoin : c'est qu'on a été préparé parles rigueurs de la privation à goûter tous les charmes de la jouissance. La tempérance seule nous apprend à supporter le besoin : seule elle peut nous faire connaître de véritables plaisirs. — Tout ce que vous venez de dire est d'une vérité sensible. — C'est elle aussi, c'est la tempérance, qui nous fait connaître le bien, la véritable beauté ; qui nous apprend à perfectionner notre corps, à bien conduire notre maison; c'est par elle que nous devenons capables de servir nos amis, notre patrie ; c'est elle qui nous soumet nos ennemis ; elle enfin à qui nous devons nos plus grands avantages et la plus inaltérable volupté. Voilà les fruits quenousoffrela tempérance, et qui sont refusés àla débauche. Eh ! n'est-il pas bien juste d'en être privé, quand on n'a rien fait pour mériter de les recueillir, quand on ne s'est occupé qu'à saisir de trompeuses délices qui viennent seprésen ter d'elles-mêmes.

Vous ne croyez donc pas, Socrate, qu'un homme qui se laisse maîtriser par les plaisirs des sens soit capable d'aucune vertu? — Et quelle différence mettezvous, mon cher Euthydème, entre le débauché et l'a nimal stupide? Comment distinguer de la brute celui qui, ne portant jamais ses regards vers le bien , ne

(herche que la volupté , ne vit et n'agit que pour elle ? 11 n'est donné qu'à l'homme tempérant de disrerner ce qu'il y a de bien dans toutes les choses, de les distinguer entre elles par le secours du raisonnement et de l'expérience, de faire toujours le meilleur choix, et de s'abstenir constamment du mal. C'est msi que se forment les hommes honnêtes , les hommes vraiment heureux, les seuls dignes de vivre avec l^nrs semblables.

Nous devons rapporter aussi comment il formait ses amis à l'art de raisonner. Persuadé qu'en voyant soimême les choses comme elles sont en effet, on pouvait aisément les faire connaître aux autres , il n'était pas surpris qu'avec des notions vagues et imparfaites i)n commençât par se tromper le premier , et qu'on entraînât les autres dans l'erreur. Aussi ne cessait-il amais de s'occuper avec ses amis de la recherche du rai. Ce serait un grand ouvrage de rapporter toutes «es définitions. Je me contenterai d'en insérer ici [uelques— unes : elles suffiront pour faire connaître sa manière de considérer les choses.

Voici d'abord comme il envisageait la piété. Ditesnoi , mon cher Euthydème , que^pensez-vous de la »iélé? — Que c'est la plus belle des vertus. — Pouriez-vous me dire quel est l'homme pieux? — C'est, • crois, celui qui honore les dieux. — Est-il permis.

184 LKS ENTRETIENS

à ciiacun d'honorer les dieux à sa fantaisie ? — Je ne le pense pas : il existe des lois qui doivent régler notre culte. — Celui qui observe ces lois sait donc conriment il faut honorer les dieux? — C'est ce que je crois. — Et celui qui sait comment on doit honorer les dieux ne croit pas qu'on doive leur rendre un culte différent ? — Non , sans doute. — Il ne les hn orera donc pas autrement lui-même ? — Je ne le crois pas. — Observer les lois qui doivent régler le culte, c'est donc rendre aux dieux un culte légitime^

— Assurément. — Et celui qui leur rend un culte légitime les honore comme ils doivent être honorés ^

— Je n'en doute pas. — Et celui qui les honore comme il le doit est un homme pieux? — Sans cloute. -'— Ainsi nous définirons l'homme pieux celui qui connaît et pratique le culte légitime que l'on doii rendre aux dieux. — Cette définition meparaît juste,

Est-il permis de se comporter avec les hommes suivant ses caprices ? — Non vraiment ; mais celu qui connaît les lois que les hommes doivent réciproquement observer entre eux , a seul avec eux la conduite qu'il doit avoir. — Ce n'est donc qu'en observant ces lois qu'on pratique les devoirs de la société '! — Comment les pratiquer autrement? — Et ce n'es< qu'en les pratiquant qu'on se conduit bien avec la hommes? — Sans doute. — En se conduisant bien

DE SOCRÀTE. 185

avec les hommes, on remplit bien toutes les fonctions de la société ? — Cela est clair. — Et en suivant ces lois on observe la justice? — En doutez-vous? — Vous savez donc ce que c'est qu'on appelle lajustice ? — Ce que prescrivent les lois. — Ceux qui font ce que les lois ordonnent remplissent donc en même temps et les lois et leur devoir ? — Cela est incontestable. — En observant la justice on est juste? — Je le crois. — Pensez-vous qu'on puisse observer les lois sans savoir ce que les lois ordonnent ? — Je ne le pense pas. — Et ceux qui savent ce qu'il faut faire , croyez-vous qu'ils pensent ne le devoir pas faire? — Ce serait une absurdité. — Connaissez-vous des gens qui fassent ce qu'ils croient ne devoir pas faire à aucun égard? — Je n'en connais pas. — Ainsi quand on sîit les lois qui doivent régler notre conduite envers les hommes, on observe la justice ? — Pourraiton s'en écarter ? — Et en observant lajustice on est juste ? — Pourrait-on l'être autrement ? — Nous définirons donc le juste celui qui connaît les lois qu'il doit observer dans sa conduite avec les hommes?— Il me semble que c'est ainsi qu'on doit le définir.

— Mais que dirons-nous de la sagesse , qu'est- Hle ? I^s sages, dites-moi, le sont -ils seulement dans

les choses qu'ils savent , ou peuvent-ils Têtre même dans les choses qu'ils ne savent pas? — Ils ne peuvent Têlre que dans ce qu'ils savent. Comment serait-on sage dans les choses qu'on ignore ? — Ce sont donc les lumières qui constituent les sages ? — Eh ! qui pourrait les rendre sages si ce n'étaient leurs lumières ? — La sagesse est-elle autre chose que ce qui rend sage ?

— Je ne le crois pas. — C'est donc la même chose que la science? — Il me le semble. — Et croyezvous qu'un homme puisse tout savoir? — Bien loin de là ; je crois qu'il ne peut savoir que bien peu de chose. — Le même homme ne peut donc être sage en tout ? — Il s'en faut bien. — Chacun ne peut donc être sage que dans ce qu'il sait? — C'est ce que je crois.

— Voulez-vous que nous recherchions de même la nature du bien? — Comment nous y prendrons-nous? — Croyez-vous que le même bien soit utile à tous ?

— Je ne le pense pas. — C'est apparemment parce qu'un bien qui vous paraît utile à l'un vous semble nuisible à l'autre ? — Précisément. — Le bien n'estil pas , à votre avis , ce qui est utile ? — C'est cela même. — Ce qui est utile est donc un bien pour celui à qui il est avantageux.

— N'en est-il pas de même du beau? Quand vous parlez de la beauté d'un corps , d'un vase, ou de quelque autre objet , entendez-vous que cet objet , soit beau pour quelque usage que ce soit ? — Non ,

sans doute. — II est donc beau seulement pour Tusage auquel il doit servir? — Assurément. — Ce qui t»st beau sous un certain rapport d'iililité, le sera-t-il (Micore sous d'autres rapports? — Ce n'est pas une conséquence. — Ainsi ce qui est utile est. beau relativement à Tusage auquel il est utile.

Ne placez-vous pas le courage au rang des belles (lioses? — Je le mets au nombre des pfus belles. — Ce n'est donc pas à de petites choses que vous le croyez utile? — Je le crois du moins utile à tout ce qu'il y a de plus grand. — Il s'exerce au milieu des dangers et sur les choses les plus terribles ; mais est-il bon de ne les pas connaître, ces choses terribles? — Au contraire, il faut les connaître. — Ceux qui bravent les dangers parce qu'ils ne les connaissent pas ne sont donc pas en effet courageux? — Ils ne méritent pas ce titre; car il faudrait le donner à bien des fous, à bien des poltrons. — Et ceux qui craignent des choses qui n'ont rien de terrible? — Ils le méritent encore moins. — Vous appelez donc courageux ceux qui se comportent bien dans les occasions périlleuses, et lâches ceux qui s'y conduisent mal? — Pourrais-je les appeler autrement? — Mais se conduiraiton bien dans ces occasions, sans étrecapable d'en tirer parti? — Cela est impossible. — Quand on s'y conduit mal, c'est qu'on ignore le parti qu'on en )K>urrHit tirer? — C'est uneconsé(jnence. — Chacun

188 LRS KIfTRKTIENS

se conduit donc comme il croit devoir le faire? — Coniment se conduirait-on autrement? — Ceux qui se comportent mal ne savent donc pas comment ils pourraient faire pour se bien comporter? — Ils ne le savent pas. — Ceux qui le savent le peuvent donc? — Ils sont les seuls qui le puissent. — Ils ne peuveot donc se mal conduire qu'en s' égarant de leurs principes? — C'est ce que je pense. — Ce n'est donc qu en «'égarant qu'on se conduit mal? — Cela estvraisenablable. — Ainsi ceux qui savent tirer un bon parti des occasions dangereuses et terribles sont les hommes courageux; lés lâchessont ceux qui l'ignorent. — .Je le pense comme vous.

Socrate mettait une grande différence entre le gouvernement monarchique et la puissance tyrannique. Il pensait que, dans la monarchie, les peuples obéissent de leur propre consentement à une autorité toujours conforme aux lois ; mais que, sous la tyrannie, ils se courbent malgré eux sous le joug d'un homme qui gouverne suivant son caprice et sans consulter les lois. Il appelait aristocratie la république gouvernée par des citoyens qui ne veillent qu'à l'observation des lois ; plutocratie, celle où dominent les citoyens qui ne doivent leur élévation qu'à leurs richesses ; et démocratie, celle où tout le peuple se partage la puissance.

I)E SOTRATE. 18!)

Si quelqu'un se mettait à le contredire, sans avoir le bonnes raisons à lui donner; si, par exemple, on ui soutenait, sans aucune preuve, qu'un hommeétait 3lus sage, plus savant dans l'administration de l'état, plus courageux que celui dont il venait de faire Téloge, il ne permettait pas à son adversaire de s'égarer, et ramenait la question aux premiers principes. Vous dites donc que l'homme que vous nous vantez 3st bien meilleur citoyen que celui dont je parle? — C'est ce que je soutiens. — Voyons donc; ne faut-il pas examiner d'abord quel est le devoird'un citoyen? — J'y consens. — S'il s'agit de l'administration des finances, celui qui enrichira le plus la république ne l'enaportera-t-il par sur ses concitoyens? — Cela est certain. — Et, dans la guerre, celui qui la rendra plus souvent victorieuse de ses ennemis? — Sans doute. — Et, dans les négociations, celui qui lui ménagera plus habilement l'alliance des peuples qui combattaient contre elle? — Je ne vous conteste pas cela. — Et, dans l'assemblée du peuple, celui qui saura le mieux apaiser les dissensions, qui ramènera le plus aisément la concorde? — C'est cvqxw je crois.

C'est ainsi qu'en réduisant les questionsà leur plus grande simplicité, il rendait la vérité sensible à ses adversaires.

Quand il voulait établir un sentiment, il pix)cêdait par les principes les plus généralement avoués, persuadé que c était la méthode de porter la démonstration jusqu'à Tévidence. Aussi n'ai-je connu personne qui sût mieux amener Ses auditeurs à convenir de ce qu'il voulait leur prouver. — C'est, disaitil, parce que Ulysse savait déduire ses preuves des idées reçues par ceux qui Técoutaient, qu'Homère a dit de lui que c'était un orateur sûr de sa cause.

Je crois en avoir dit assez pour prouver que Socrate exposait ses principes avec la plus grande simplicité. Je vais rapporter maintenant combien il s'appliquait à rendre ses disciples capables de bien remplir les fonctions qui leur convenaient. Je ne conna/5 personne qui se soit donné tant de peine pour bien juger les talents de ceux qu'il s'était chargé de conduire, pour savoir à quoi chacun d'eux était propre. Il leur enseignait, avec un zèle infaligaUe, tout ce qu'il savait de convenable à un homme bien né , et les adressait à des gens instruits , pour qu'ils apprissent d'eux ce qu'il ignorait lui-même.

Il ne négligeait pas de leur montrer que, dans chaque science, il est un point où il faut s'arrêter ri

DE SOCRATR. 191

qu'on ne doit pas franchir dans une éducation bien dirigée.

— Qu'on apprenne, disait-il, assez de géométrie priur savoir, au besoin, mesurerexactemenl une terre qu'on veut vendre ou acheter, pour diviser en portions un héritage, ou pour distribuer le travail aux ouvriers. Cela est si facile, ajoutait -il, que, pour peu qu'on s'y applique, on ne se trouvera jamais embarrassé sur aucune mesure, et qu'on pourrait prendre les dimensions de la terre entière. Mais il n'approuvait pas qu'on s'élevât jusqu'aux difficultés de cette science; et quoiqu'il ne les ignorât pas lui-même, il disait qu'elles pouvaient occuper toute la vie d'un lïomme, le détourner des autres études utiles, et qu'il n'en voyait pas l'utilité ^

Il voulait qu'on sût assez d'astronomie pour (Connaître, à l'inspection des signes célestes, les heures de la nuit, les jours du mois et les saisons de rannée ; pour ne pas s'égarer en route, pour se conduire sur mer, et pour relever les sentinelles : science si aisée, ajoutait-il, qu'elle esta la portée de tous les chasseurs de nuit, de tous les navigateurs, de tous ceux, en un mot, qui veulent bien y donner quelque attention. Mais pousser cette étude jusqu'au point de connaître les différentes orbites que décrivent les corps célestes, se consumer à chercher la grandeur des planètes < t des étoiles, leur distance de la terre, leur marche

' Socrate mcprisaii les Jifiicultés de la g.'oiMÙtrie , des mathéiuati<liies, de rastronomie, paire que de son temps on ne les avait pa.s^ «nrore assez approfondie» pour en reronnaîir? Tutilit^.

I9i I.RS £NTRKTIKIVS

et les causes de leurs révolutions; c est ce qu'il dérapprouvait fortement, parce qu'il ne voyait à toutes ces spéculations aucune utilité. Et ce n'était pas par ignorance qu'il les méprisait; il en avait même fait une étude assez approfondie : mais il ne voulait pas qu'on perdit à des travaux superflus un temps qui pouvait être utilement employé.

En général il condamnait que l'on eût l'oi^ueil de se livrer à l'étude du ciel, et vouloir pénétrer les œuvres des dieux. Il ne pensait pas que les hommes pussent découvrir ces secrets, et il Croyait même qu'on ne pouvait, sans déplaire aux dieux, sonder les mystères qu'ils n'ont pas daigné nous manifester. S'abandonner à ces sublimes spéculations, c'est risquer, disait-il, de se perdre dans toutes les folies d'Anaxagore, qui fit sa principale étude d'expliquer les opérations des dieux sur la nature. Quand Anaxagore disait que le soleil est la même chose quelle feu, il ne connaissait donc pas même le feu, que les hommes peuvent regarder impunément, tandis qu'ils ne sauraient fixer l'éclat du soleil ; il ignorait donc que le soleil noircit la peau, et que le feu ne produit pas cet effet ; il ne savait donc pas que les productions de la terre ne reçoivent la vie et l'accroissement que des rayons du soleil, et qu'au contraire la chaleur du feu les détruit. En disant que le soleil était une pierre enflammée, il n'avait donc pas remarqué que les pierres exposées au feu ne donnent pas de lumière, et sont bientôt calcinées, tandis que le soleil, •oujours inaltérable, brille toujours d'un nouvel îclat.

DK SOCRATE. 1 U.l

Il conseillait Tétude de la science des nombres; mais il recommandait, comme pour les autres sciences, de ne point s'engager dans la solution de vains problèmes qui ne satisfont que la curiosité. Il examinait lui-même jusqu'à quel point toutes les connaissances pouvaient être utiles, et c'était souvent le sujet de ses entretiens avec ses amis.

Il les exhortait fortement à ne pas négliger leur santé, et à consulter là-dessus des gens instruits : il les engageait surtout à bien observer, dans tout le cours de leur vie, quels aliments, quelles boissons, quels genres d'exercice leur étaient les plus convenables, et quel emploi ils en devaient faire pour conserver la santé la plus parfaite. Il assurait qu'en se conduisant avec cette prudence, on trouverait difficilement un médecin qui sût mieux que soi-même ce qui convient à sa propre santé.

Si quelqu'un voulait s'élever au-dessus des connaissances humaines, il lui conseillait de s'appliquer à la divination. Quand on connaît, disait-il, les signes que les dieux nous donnent de leur volonté, on ne manque jamais de recevoir leurs avis.

Mais il disait qu'un génie lui montrait, par dos signes certains, ce qu'il devait faire, ce qu'il devait éviter ; et cependant il a été condamné à la mort !

194 LES l:XT RETIENS

Osera-t-on pour cela le soupçonner de mensonge? Observons d'abord que son âge ne lui permettait plus que bien peu de temps à vivre, et que sa condamnation n*a guère devancé le terme naturel de ses jours ; qu'il n'a perdu que la portion la plus pénible de la vie, que celle où l'esprit éprouve toujours quelque affaiblissement. Il a donc peu perdu : mais il s'est couvert de gloire en déployant toute la vigueur de son âme, en défendant sa cause avec toute la force de la vérité, de la justice et de la liberté, en recevant l'arrêt de sa mort avec autant de douceur que de courage. On convient qu'aucun homme dont on ait conservé la mémoire n'a mieux soutenu les approches de la mort.

En effet, il fut obligé de vivre encore trente jours après sa condamnation : les fêtes de Délos tombaient précisément dans ce mois, et personne ne peut être puni de mort que le vaisseau sacré ne soit revenu de œtte île. Tous ceux qui le virent pendant ce délai reconnurent qu'il n'avait rien changé à sa manière ordinaire de vivre. On admirait son inaltérable sérénité, la g&îté même de son humeur, et on le mettait au dessus de tous les hommes des siècles passés. En effet peut-on mourir avec plus de constance? peut-on avoir une plus belle fin? et la fin la plus belle n'est-elle pas en même temps la plus heureuse et. la plus agréable aux dieux?

DK SOCRATE. \9H

Je vais placer ici ce que je tiens d'Hermogène, fils dHipponique. Mélitus avait déjà porté raccusation contre Socrate, et ce sage s'entretenait de toute autre chose que de son procès. Vous devriez bien vous occuper de votre défense, lui dit Hermogène. — Eh quoi répondit Socrate, ne voyez-vous pas que je m'en suis occupé toute ma vie? — Comment cela? — En ne faisant autre chose que considérer ce qui est juste ou injuste; en observant toujours la justice, en fuyant toujours l'iniquité. Aurais-je donc pu méditer une plus belle défense? — Mais ne voyez- vous pas, mon cher Socrate, que les juges d'Athènes ont déjà fait périr bien des innocents, et qu'ils ont absous bien des coupables? — Que vous dirai-je? j'ai déjà voulu, mon cher Hermogène, m' occuper d'une apologie que je prononcerais devant mes juges ; mon génie m'en a toujours détourné. — -Ce que vous dites m'étonne. — Pourquoi s'étonner, si les dieux jugent qu'il est avantageux pour moi que je finisse? Ne savez-vous pas que, jusqu'au moment de mon accusation, aucun homme n'a mieux vécu, n'a vécu plus agréablement (jue moi? car je crois qu'on ne peut mieux vivre qu'en cherchant à devenir meilleur; ni plus agréablement, qu'en sentant qu'on le devient en effet. C'est un bonheur que je n'ai cessé d'éprouver jusqu'à i)résent, et

1î>f> LKS ENTRETIENS

dont je me suis rendu témoignage en interrogeant ma conscience, en fréquentant les autres, en me comparant avec eux. Mes amis m'ont jugé comme moi ; et je ne puis croire que ce soit par un aveuglement de tendresse, car tous les amis porteraient le même jugement sur ceux qu'ils aiment : non, mes amis ne se sont pas aveuglés, mais ils ont cru qu'ils devenaient eux-mêmes meilleurs dans mon commerce. Que gagnerais-je à vivre plus longtemps? J'éprouverais peutêtre tous les maux qui accompagnent la vieillesse : mes oreilles s'affaibliraient aussi bien que mes yeux ; mon intelligence perdrait chaque jour de sa force ; chaque jour je deviendrais plus incapable d'apprendre et de retenir ; et les facultés dont j'ai le mieux joui seraient les premières dont on me verrait privé. Si je n'avais pas alors le sentiment de toutes ces perles , ce serait déjà avoir cessé de vivre ; et , si je pouvais les sentir , je traînerais la vie la plus triste et la plus malheureuse.

Mais je mourrai injustement ! Eh bien ! la honte en retombera sur les auteurs de ma mort. Y aura-il donc quelque honte à moi d'avoir été mal connu , d'avoir souffert une injustice ! Je porte mes regards snr Tantiquité, et je ne vois pas que la même renommée se partage entre les auteurs et les victimes de l'injustice. Non, sans doute, les hommes, après ma mort , n'auront pas les mêmes sentiments pour Secrate et pour ses bourreaux. Us rendront toujours témoignage que je n'ai jamais fait injure à personne, que je n'ai rendu jamais aucun homme plus méchant.

DK SOCRàTB. 107

et que j'ai travaillé constamment à rendre meilleurs ceux qui m'ont fréquenté.

Voilà ce qu'Hermogène et plusieurs autres ont entendu de sa bouche.

Tous ceux que leurs penchants entraînent au bien et qui ont connu Socrate le regrettent encore, parce qu'ils trouvaient auprès de lui les plus grands secours dans la recherche de la vertu. Je l'ai bien connu ; je l'ai vu tel que je l'ai dépeint ; si religieux, qu'il n'osait rien entreprendre sans un avis du ciel ; si juste, qu'il ne s'est jamais permis de faire le moindre tort à personne, et qu'il faisait le plus grand bien à tous ceux qui recherchaient son amitié ; si tempérant, qu'il ne préféra jamais ce qui paraissait le plus agréable à ce qu'il croyait le plus honnête ; si prudent, qu'il ne se trompait jamais entre le bon et le mauvais parti : il n'avait pas besoin pour cela de consulter les autres ; il n'avait qu'à suivre le sentiment exquis auquel il se laissait conduire. Enfin capable d'éclaircir les plus grandes difficultés , de donner, des choses les plus abstruses, les définitions les plus claires ; habile à connaître les hommes ; toujours prêt à les reprendre de leurs fautes , à les porter à l'honneur et à la vertu : tel m'a paru Socrate, et c'est dire assez (pi'il était le

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