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Quand ses amis venaient souper chez lui , les uns apportaient peu et les autres beaucoup. 11 ordonna au valet de mettre le plus petit plat en commun , et d'en distribuer une^part à chaque convive. Ceux qui avaient apporté un mets plus considérable auraient eu honte de goûter au petit plat et de jie pas faire
pari du leur : ils se trouvaient donc obligés de le mettre aussi en commun. De cette manière , ils n'avaient rien de plus que ceux qui avaient apporté moins qu'eux et se dispensèrent de faire tant de dépense.
Il remarqua que Tun des convives ne mangeait pas de pain et ne prenait qu^ de la viande. La rx)nversation étant tombée par hasard sur l'application des mots aux objets qu'ils représentent : Pourrions-nous trouver, dit-il, ce qui fait donner à un homme le nom (le carnassier? On mange de la viande avec son pain ; mais il me semble que ce n'est pas là ce qu'on appelle être carnassier. — Je ne le crois pas non plus , dit quoiqu'un de la compagnie. — N'est-c^ pas celui (|ui mange sa viande sans pain qui mérite ce nom ? — Personne ne mérite mieux de le porter. — Mais, dit un autre, celui qui mange beaucoup de viande avec j)eu de pain ? — Je trouve , reprit Socrate, que ce titre lui convient très-bien ; et quand les autres demandent aux dieux abondance de fruits, il doit demander abondance de viande.
Pendant que Socrate parlait, le jeune homme qu'on avait en vue sentir bien qu'il était l'objet de la conversation. Il prit du pain , mais sans cesser de manger beaucoup de viande. Cela ne put échapper à Socrate. Regardez ce jeune homme, dit-il, vous qui êtes auprès de lui ; se sert-il de son pain pour manger sa viande , ou de sa viande pour manger son pain?
Il remarqua aussi qu'un des convives, à chaque bouchée. de pain, prenait un morceau des différents
plats. — Y îi-t-il lin mets plus cher, dit-il alors, v{ en même temps plus mauvais, que celui d'un homme qui met à la fois dans sa bouche de tous les mets, e! qui ne fait, de tant de sauces si différentes, qu'un seul assaisonnement? il compose un plat beaucou]) plus cher que ne feraient les cuisiniers, puisqu'il mêle plus de choses ensemble. Les cuisiniers ne se permettent pas cette confusion, parce qu'ils ne croient pas que ces différentes substances s'accordent entre elles; et, s'ils ont raison, un semblable mélange n'est-il pas une faute qui tend à renverser leur art? N'est-il pas ridicule de chercher des cuisiniers qui sachent bien leur métier , de n'y entendre rien soimême, et de détruire ce qu'ils ont fait. — Une telle habitude, d'ailleurs, n'est pas sans inconvénient. Vient-on à manquer d'une multiplicité de mets? on se croit dans la disette ; on regrette cette abondance dont on s'est fait une habitude. Quand on s'est accoutumé à un seul plat , on ne regrette pas les bougies tables , et l'on se voit sans peine réduit à son pelit ordinaire.
Il disait que les Athéniens exprimaient l'action de manger par un mot qui signifie à peu près faire bonne chère. Pour que la chère soit bonne, ajoutait-il , il faut qu'elle ne nuise ni au corps ni à l'esprit, et qu'on puisse se la procurer sans trop de peine : en un mot, pour faire véritablement bonne chère, il faut se nourrir avec modération.
DE iiim:katk. i^S
LIVKE IV.
En toute occasion Socrate se rendait utile ; aucune manière de Têtre ne lui était étrangère. Rien n'était plus avantageux que d'être admis à sa société : partout on se trouvait bien de Tavoir avec soi ; toujours on gagnait à Tentendre. 11 ne faut que la plus faible attention, que T intelligence la plus commune , pour roconnaître cette vérité. On peut même assurer qu'il n'était pas inutile, quand on avait été jugé digne de sa familiarité, quand on en sentait tout le prix , de penser à lui dans son absence.
n n'instruisait pas moins par son badinage que par les plus sérieuses de ses leçons : par exemple , il lui arrivait souvent de dire qu'il était amoureux; mais il faisait sentir assez clairement qu'incapable d'être follement séduit par les vains avantages de la beauté, il ne se laissait entraîner que vers une âme née pour la vertu.
Il regardait dans les jeunes gens comme un indice des plus heureuses dispositions de l'esprit , une conception facile, une ménioire sûre, une application constante à toutes les connaissances nécessaires pour bien régler une maison, pour bien gouverner un état, pour tirer un bon parti des hommes et des
circonstances. Par une semblable éducation, disait il , on ne prépare pas seulement son bonheur et la splendeur de sa maison ; on peut contribuer encoio à la prospérité de ses concitoyens et de sa patrie.
11 avait une manière différente de traiter avec les différents caractères. Rencontrait-il de ces jeunes gens qui, fiers des avantages qu'ils croient avoir reçus delà nature, méprisent toute instruction; il leur prouvait que les naturels qui semblent les plus heureux ont le plus besoin d'être cultivés. Les chevaux, généreux, disait-il , nés vifs , impétueux , deviennent | excellents , et rendent de grands services , s'ils ont été dressés dans leur jeunesse : a-t-on négligé de les dompter? ce sont les plus rétifs et les plus méchants | de tous. Un chien de bonne race , qui aime la fatigue , qui s'élance à la poursuite des animaux , de-| viendra sans doute un excellent chien de chasse sii Ton a soin de l'instruire : qu'on l'abandonne à la nature, c'est un animal stupide, obstiné, furieux.
Ainsi les hommes nés avec l'âme la plus fière, la plus énergique , avec le plus d'ardeur pour tout ce qu'ils entreprennent , se distingueront par leurs vertus, par leurs belles actions, par les services qu'ils rendront à l'humanité , s'ils ont reçu de l'éducation la connaissance de leurs devoirs : mais s'ils ont été
négligés, s ils sont restés dans Tignorânce, ils seront les plus méchants, les plus nuisibles de tous les hommes. N'ayant pas appris à distinguer ce qu'ils doivent feire , ils se jett^ont dans de coupables projets : riolents', impétueux , on ne pourra ni les arrêter , ni les contenir; et bientôt ils auront accumulé les maux et les crimes.
Quand il voyait de ces gens qui mettent toute leur confiance dans leurs richesses, qui pensent que Tédu- Câtion serait inutile à des hommes comme eux , et que leur fortune leur suffit pour se faire respecter et pour satisfaire tous leurs désirs, il savait les ramener à la raison. — C'est une folie, leur disait-il, de croire que, sans instruction, on puisse distinguer les actions utiles de celles qui sont funestes : ce n'en est pas une moins grande de ne savoir pas même faire cette distinction, et de se croire capable de quelque chose d utile parce qu'on est assez riche pour acheter tout ce qu^on veut ; c'est une sottise d'être incapable de rien d^utile, et de croire qu'on est heureux, quand on a tout ce qu'il faut pour bien vivre, pour vivre ivec honneur; c'est encore une sottise de penser |u'avec des richesses et une honteuse ignorance on xissera pour un homme de mérite; c'en est une »nfin de supposer que, sans mérite, on se fera consilérer.
11 est temps de raconter comn)ent il se comportait ivpf ceux qui croyaient avoir reçu une excellente
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éducation, qui se flattaient d'être bien avancés dal le chemin de la vertu, et qui tiraient vanité de leii vastes connaissances.
Il savait que le bel Euthydème, pour avoir rassei blé un grand nombre 9'onvrages des poètes et (j sophistes les plus renommés, croyait Tavoir empo^ déjà par ses lumières sur tous ses égaux, et n'av de rivaux à craindre ni dans Téloquence, ni dans science du gouvernement. Comme son âge ne permettait pas de se trouver à l'assemblée du pie, il s'asseyait, pour s'instruire des affaires, d; la boutique d'un éperonnier qui était voisine de place. Socrate s'y rendit avec plusieurs de ses am
On sait que, du temps de Thémistocle, tous vœux et tous les suffrages se réunissaient en sa j veur, quand les conjonctures exigeaient un homi du mérite le plus rare. Quelqu'un s'avisa précisent de demander si ce grand homme avait reçu les instri tions de quelque sage, ou s'il n'avait eu besoin q de ses talents naturels pour s'élever au dessus tous ses concitoyens.
Socrate voulait piquer Euthydème : — Il faudra répondit-il, être bien simple pour croire qu'on peut apprendre les métiers les plus vils sans av reçu les leçons d'un bon maître, et qu'on peut soi-même se rendre habile dans le plus important tous les métiers, l'art de commander aux honin>
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ÏV.
I Une autre fois Ëuthydème, craignant d'être regardé omme un admirateur des connaissances de Socrate, Iritait de prendre place auprès de lui. Socrate s'en perçut : On sait, dit-il, les études que fait Euthyème, et Ton peut bien juger que, dès qu'il sera en ge, il ne manquera pas de donner son avis sur les Paires qui seront proposées à rassemblée du peuple. lu soin qu'il prend de ne paraître rien apprendre fe personne, je présume qu'il a déjà un bon exorde lut prêt pour les discours qu'il compte adresser alors a public. Voici sûrement quelle sera la première hrase de sa harangue : Personne, ô Athéniens, ne eut se vanter de m'avoir rien appris. Si j'ai par ftsard entendu parler de quelques hommes qui se istinguassent par le talent de la parole ou par leurs ^naissances dans les affaires d'état , je n'ai jamais ftcherché leur société, et je ne crains pas qu'on me q)roche d'avoir pris aucun maître parmi les citoyens s plus éclairés. C'est peu d'avoir évité de recevoir es leçons; je n'ai pas voulu qu'on pût me soupïnner d'en avoir pris. Je vais cependant vous douer un avis, tel que le hasard pourra me le suggérer. Un semblable exorde ne conviendrait pas mal non lus à un homme qui se présenterait pour exercer la lédecine. Je me figure lui entendre commencer
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ainsi son discours : Athéniens, je n'ai jamais appr la médecine de personne ; jamais je n'ai cherché trouver un médecin qui m'en donnât les principef J'ai non-seulement évité de rien apprendre des mé decins; je n*ai pas voulu même qu'on pût croire qu j'eusse appris la médecine. Je vous prie cependai de vouloir bien m' accorder votre confiance ; car j tâcherai de m'instruire en faisant sur vous de essais.
Tout le monde rit beaucoup de cet exorde.
Enfin Euthydème parut prêter quelque attentioj aux entretiens de Socrate ; mais il évitait de parle lui-même, persuadé que son silence passerait poul de la modestie. Socrate voulait lui ôter cette idée î — 11 est étonnant, dit-il, que ceux qui cherchent à s rendre capables de jouer du luth ou de la flûte, ou di monter à cheval, ou d'exercer quelque autre talent ne tâchent pas de se procurer uniquement par leuj travail toute l'habileté qu'ils veulent acquérir : on le voit chercher les meilleurs maîtres, faire tout ce quj ces maîtres leur prescrivent, s'armer de patiend pour ne s'écarter en rien de leurs principes, comm^ s'ils n'avaient pas d'autres moyens de se rendre haM les ; tandis que ceux qui se proposent de devenir d^ grands orateurs, de grands hommes d'état , croieni
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pouvoir d'eux-niénies, sans préparation, sans étude, acquérir tout à coup un grand talent. 11 semble ce- |)endant que cette carrière est bien plus difficile que l'autre; qu'elle exige des études d'autant plus profondes, des travaux d'autant plus opiniâtres, qu'on y I rencontre bien plus de rivaux, et que les succès y sont bien plus rares.
Tels étaient d'abord les discours que Socrale tenait I devant Euthydème. Quand il s'aperçut que ce jeune homme était plus disposé à l'entendre et plus attentif |à l'écouter, il retourna seul à la même boutique, et |Kuthydème prit place auprès de lui ' . ! Est-il vrai, lui dit Socrate, que vous ayez rassem- Ué un grand nombre d'ouvrages des écrivains qui ^e sont fait une réputation de sagesse ? — Cela est |Vrai, Socrate ; j'en rassemble encore tous les jours , d j'ai dessein d'en réunir le plus grand nombre qu'il me sera possible. — Je vois avec plaisir que
' Tout Veuiretien suivant est poiutiUcux , sophistique, insidieux, parce qu'en ce moment Socrate ne cherchait qu'à guérir Euthydème ^ sa vanité, et à lui faire sentir qu'il n'avait pas même les premiers principes des connaissances les plus simples et les plus nécessaires : mais quand il eut dompté l'orgueil de ce jeune homme , il mit, dit Kénophon , la plus grande simplicité dans les leçons qu'il lui don- Pàit.
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VOUS préférez à des trésors d'or et d'argent les trésors de la sagesse. C'est que vous savez bien que l'argent et l'or ne peuvent rendre les hommes meilleurs, et que les pensées des sages procurent à ceux qui les possèdent les richesses de la vertu.
La joie coulait avec ces paroles dans le cœur d'Euthydème, persuadé qu'aux yeux de Socrate il avait pris le meilleur moyen de parvenir à la sagesse.
Socrate vit bien que le jeune homme prenait plaisir à la louange: Dites-moi, reprit-il, quelles senties vues que vous vous êtes proposées en rassemblant tant de livres ? Comme Euthydème se taisait, rêvant à la réponse qu'il devait faire , Socrate reprrt la parole :
Voulez-vous , lui dit -il , devenir médecin? car les médecins ont beaucoup écrit. — Non, en vérité. — Quoi donc? architecte? car cet art exige un esprit cuhivé. — Ce n'est pas là mon dessein. — Ah ! j'entends ; vous voulez devenir un grand géomètre comme Théodore? — Non , mes vues ne se tournent pas du côté de la géométrie. — C'est donc du côté de l'astronomie ? — Pas davantage. — Est-ce que vous voudriez faire votre état de déclamer des vers ? car on ditque vous avez toutes les œuvres d'Homère.
— Je n'ai garde. Je sais trop que les gens de cette profession savent à merveille les vers qu'ils récitent , et n'ensontpas moins les plus stupides des hommes.
— Vous recherchez peut-être cette science qui rend les hommes capables de gouverner les maisons et les états , de commander aux autres , de leur être utiles, de l'être à eux-mêmes? — Oui, Socrate, c'est
DE SOCRATI. 155
cette science que je recherche avec ardeur ; c'est elle qui m'est nécessaire.
— Par Jupiter! s'écria Socrate, vous recherchez la plus belle des sciences , le premier des talents : on rappelle l'art des rois, parce qu'il leur est en effet nécessaire. Mais avez- vous bien examiné s'il est possible de n'être pas juste et d'exercer ce grand art ? — Cela est impossible ; sans la justice, il n'est pas de bons citoyens. — Vous avez donc travaillé à être juste. — Je ne crois pas , Socrate , que personne passe pour plus juste que moi. — Et les hommes justes n'ont-ils pas leurs fonctions comme les ouvriers ont les leurs ? — Ils en ont sans doute. — Et comme les ouvriers peuvent montrer leur chef-d'œuvre , les hommes justes peuvent-ils exposer aussi leurs ouvrages ? — Comment! je ne pourrais pas indiquer les œuvres de la justice ! Hélas ! je n'indiquerais que trop bien aussi celles de l'iniquité. Elles se montrent chaque jour en grand nombre à nos yeux; chaque jour elles frappent nos oreilles. — Eh bien , voulez-vous que nous écrivions ici un D, et là un A'? Ce qui nous paraîtra l'œuvre de la justice nous le placerons sous le D , et nous mettrons sous TA ce qui nous paraîtra l'œuvre de l'iniquité. — Je le veux bien , si cela vous semble nécessaire.
Socrate écrivit ces deux marques. Ne trouve-t-on pas, reprit-il, le mensonge parmi les hommes? — On
' Le D est la première lettre du mot grec dicaioayne, ïa justice ; tlTA la première lettre du mot adikia, Piniquité.
iM* le trouve que trop. — Où le placerons-notrs ? — Sous la niar(|ue de F injustice apparemment. — Les hommes ne trompent-ils pas? — Trop souvent. — Où placerons-nous la tromperie? — Encore sous Tinjuslice. — Et Faction de nuire aux autres? — De même. — Celle de réduire quelqu'un en servitude?
— Toujours de même. — Nous ne placerons donc rien de tout cela du côté de la justice ? — Cela serait assez étrange.
— Supposons donc à présent qu'dn général réduise en servitude une nation injuste et ennemie : dirons-nous qu'il fait une injustice ? — Non vraiment.
— Nous dirons donc que ce qu'il fait est juste ? — Sans doute. — Et s'il trompe les ennemis? — Cela est encore juste. — Mais s'il les pille, s'il enlève leurs biens? — Il ne fait rien que de juste. Je croyais que les questions que vous me faisiez ne regardaient que nos amis. — Ainsi tout ce que nous avions attribué à l'iniquité , il faudra donc à présent l'attribuer à la justice? — Je le pense. — Mettons donc toutes ces actions à la place que vous leur marquez. Voulezvous à présent que nous posions pour principe qu'elles deviennent justes contre des ennemis , mais qu'il serait injuste de se les permettre avec des amis ; qu'on ne peut, avec ceux-ci, mettre trop de droiture, trop de simplicité dans sa conduite? — ^Nous sommes d'accord.
— Et si un général, reprit Socrate , voit le cou rage de ses soldats abattu ; s'il leur fait accroire qu'fl lui arrive du secours , et qu'il rassure par ce mensonge leurs esprits intimidés; sOus quelle marque place-
l»K SOCRATK. iri.S
rons-oous cette tromperie ? — Sous celle de la justice, à ce que je crois. - — Un enfant a besoin d'une médecine et ne veut pas la prendre ; son père la lui niêle avec ses aliments, et, par cette ruse, il lui rend la santé : où Tnettrons-nous cette supercherie ? — A la même place que la première. — Mon ami est plongé dans une noire mélancolie; je crainsqu'il n'attente sur ses jours, je lui dérobe son épée , toutes ses armes : où ce vol doit-il être placé ? — II n'y a pas à hésiter, sous la ligne de la justice. — Vous ne prétendez donc plus à présent qu'on soit obligé à la plus grande simplicité, à la plus grande droiture avec ses amis ? — Non vraiment , je cesse de le prétendre, et je rétracte , s'il le faut , tout ce que j'ai dit. — Cela vaut beaucoup mieux que de persévérer dans Terrenr.
— Mais , continua Socrate , il est encore un point qu'il faut examiner. Je suppose deux hommes qui emploient avec leurs amis des supercheries nuisibles; mais l'un a dessein de tromper , l'autre ne sait ce qu'il fait : lequel des deux est le plus injuste ? — Je l'avouerai, Socrateyj'ai perdu toute confiance dans les réponses que je puis faire. Les choses que nous avons examinées me paraissent toutes différentes de ce que je les croyais d'abord. 11 me semble cependant que le plus injuste est celui qui a la volonté détromper. — Pensez-vous que la justice soit une science qui ait ses principes , et qu'on puisse l'apprendre comme on apprend à écrire? — Je le pense. — Et quel est celui qui sait le mieux écrire, à votre avis? <'St-ce celui qui écrit mal de dessein prémédité , ou
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celui qui n'écrit pas bien parce qu'il ne sait pas écrire mieux? — C'est celui qui écrit mal à dessein ; car il pourra bien écrire quand il le voudra. — Ainsi celui qui écrit mal parce qu'il le veut bien , sait écrire; celui qui n'écrit pas bien malgré lui ne le sait pas? — Assurément. — Quel est donc celui qui connaît la justice? est-celui qui ment et trompe parce qu'il le veut bien, ou celui qui trompe et ment sans le vouloir? — C'est le premier. — Vous dites donc que celui qui sait écrire est plus savant dans les lettres que celui qui ne le sait pas? — Il est vrai. — Et que celui qui connaît mieux les devoirs de la justice est plus juste que celui qui ne les connaît pas ? — Je le crois ; ou plutôt je n'entends plus rien aux réponses que je fais.
— Mais, mon cher Euthydème, si quelqu'un voulait dire la vérité, et qu'il ne parlât jamais de la même manière sur les mêmes choses; s'il disait du même chemin tantôt qu'ilcx)nduità l'orient et tantôt à l'occident , et qu'en rendant le même compte, il trouvât tantôt plus et tantôt moins ; que diriez-vous d'un tel homme? — Je serais bien obligé de dire qu'il ne sait pas ce qu'il prétendait savoir.
— Ne connaissez-vous pas , lui demanda Socrate , une espèce de gens qu'on appelle esprits serviles? — Assurément. — Et c'est à cause de leur ignorance qu'on leur donne ce nom : mais est-ce parce qu'ils ignorent l'art de travailler le cuivre ? — Non , sans doute. — Est-ce parce qu'ils ne savent pas le métier de maçons? — Pas davantage. — Serait-ce parce n'ils ne savent pas faire des souliers ? — Non vrai-
ment, c'est bien tout le contraire; car ordinairement ceux qui savent le mieux ces métiers sont d'une condition semle. — On donne donc ce nom injurieux à ceux qui ignorent ce que c'est que le beau , le juste, rhonnéte ? — C'est ce que je crois. — ^Jeune homme, faites donc vos efforts pour n'être pas compté parmi les esprits ser\*iles.
— En vérité, Socrate, dit tristement Euthydème, je nie croyais bien avancé dans la philosophie , et je ne doutais pas qu'elle ne dût m'apprendretout ce qui convient à un homme qui tend à la vertu. Figurezvous quelle est à présent ma douleur en voyant que, pour fruit de tant de peines , je ne puis pas même répondre aux questions qu'on me fait sur ce qu'il est le plus important de savoir , et que je ne connais plus aucune route qui puisse me conduire à devenir meilleur.
— Dites-moi, mon cher Euthydème, avez-vous été quelquefois à Delplies? — J'y ai été deux fois. — Avez-vous pris garde à cette inscription qui se lit sur la façade du temple : Connais-toi toi-même? — J'y ai fait attention. — Avez-vous méprisé cet avis, ou vous étes-vous bien examiné vous-même, pour chercher à vous connaître? — Non, en vérité. C'est «méconnaissance que je croyais posséder parfaite-