‹ Moralistes grecsChapitre 80 sur 81 · LETTRES DIVERSES · texte numérisé non relu

LETTRES DIVERSES

DK TUÉANO A EtBULE.

Théano à Eubule, salut. J'apprends que vous élevez vos enfants avec trop de délicatesse. Le devoir d'une raère n'est pas de préparer ses fils à la volupté, mais de les former à la tempérance. En voulant remplir auprès des vôtres le devoir d'une tendre raère, tremblez de jouer le rôle d'un flatteur dangereux.

Vous entretenez leur enfance dans la mollesse, et vous croyez qu'ils auront un jour la force d'y renoncer ! Vous leur faites prendre l'habitude des plaisirs, et vous vous flattez qu'ils leur préféreront un jour les fatigues! Ah! ma chère Eubule, vous croyez les élever , et vous ne faites que les corrompre.

Et ne dites pas que j'exagère. Connaissez-vous donc une plus funeste corruption que de disposer de jeunes cœurs à la volupté , de jeunes corps à la délicatesse ; que de détruire l'énergie des âmes , de briser toute la force des corps , et de les rendre incapables de résister aux plus faibles travaux? Quoi! ce ne sera pas corrompre les enfants, que d'en faire des esprits timides et des masses inactives?

' Théano était femme de Py thagore : elle avait laissé quelques écrits.

Craignez également de voir vos élèves se refuser au travail et se plonger dans les plaisirs : que le beau seul ait des charmes pour eux; qu'ils frémissent d'horreur à la seule pensée du vice. Voulez-vous donc en faire des débauchés , des dissipateurs , des hommes inutiles que des bagatelles pourront seules occuper ? Que rhabitude leur apprenne à braver les peines et les dangers. Un jour ils seront soumis aux fatigues , ils connaîtront un jour la douleur : craignez-vous qu'ils n'en deviennent les esclaves? préparez-les à n'être pas vaincus par elle. A leur âge rien n'est indifférent : ne leur permettez pas de tout dire^ ne les abandonnez pas indifféremment à tous leurs goûts.

J'ai peine à croire ce qu'on me dit. Oh m'assure que vous frémissez quand ils pleurent; que votre principale étude est de les faire rire ; que vous avez la faiblesse de rire vous-même quand ils vous insultent, vous, leur mère, et quand ils battent leur nourrice. J'apprends aussi que vous êtes tout occupée à leur procurer de la fraîcheur en été , et de La chaleur en hiver. Quelque chose peut-il flatter leurs caprices? vous êtes là, toute prête à les satisfaire, à les prévenir ; ils n'ont pas le temps de désirer. Estce ainsi qu'on élève les enfants des pauvres? On ne les nourrit pas si délicatement ; ils n'en croissent que mieux ; ils n'en sont que mieux constitués.

Voulez- vous élever une race de Sardanapales , et détruire dans sa naissance la mâle vigueur de votre postérité? Dites-moi donc , ma chère Eubule , que prétendez-vous faire d'un enfant qui se met à pieu-

rer si Ton tarde un instant à lui donnera manger, qui refuse de se nourrir si on ne lui présente pas les mets les plus friands , qui tombe dans la langueur dès qu'il a chaud, qui grelotte au moindre froid, qui se fâche si on le reprend , qui s'emporte dès qu'on manque à deviner ses fantaisies, qui s'abandonne à la mollesse et ne contracte que des habitudes eflFéminées ?

Soyez bien persuadée qu'une éducation voluptueuse ne produira jamais qu'un esclave. Éloignez de vos enfants la délicatesse si vous voulez en faire des hommes : que leur éducaticm soit austère ; qu'ils supportent le froid et le chaud , la soif et la faim ; qu'Usaient des égards, de la complaisance pour leurs égaux , du respect pour le«rs.supérieurs; c'est ainsi que vous leur imprimerez pour toujours le caractère de l'honnêteté.

Croyez-moi : les peines, les travaux , sont des préparations nécessaires à leur âge pour recevoir plus aisément ensuite la teinture de la vertu. La vigne qu'on néglige de cultiver ne donne pas de fruits; craignez que de même un jour vos enfants, dégradés par le vice de leur éducation , ne deviennent inutiles au monde.

478 LSTTRKS.

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