‹ Moralistes grecsChapitre 81 sur 81 · PB THÉANO A NICOSTRATE · texte numérisé non relu

PB THÉANO A NICOSTRATE

On ne m*a pas dissimulé, ma chère Nicostrate, Tégarement de votre mari. Le voilà donc amoureux d'une courtisane , et vous voilà jalouse ? Je connais bien des hommes attaqués du même mal. Ces femmes-là ont un art tout particulier pour les prendre dans leurs filets, pour les y retenir, pour leur faire tourner la tête. La vôtre n'est pas en meilleur état; vous vous tourmentez nuit et jour , vous vous laissez dévorer par le chagrin , vous n'êtes occupée que de projets de vengeance. Prenez-y garde, ma chère Nicostrate, vous prenez un mauvais parti. La vertu d'une femme n'est pas d'être la gardienne, c'est d'être la compagne de son époux; et une compagne fidèle doit supporter même la démence du compagnon de son sort. Il cherche le plaisir dans les bras d'une maîtresse ; mais après l'accès de son délire, c'est auprès de sa femme qu'il cherchera son amie.

Surtout n'allez pas aggraver un mal par d'autres maux , ni une folie par une folie pkis grande. Le feu qu'on ne souffle pas s'éteint de lui-même : c'est l'image des passions. Voulez-vous les combattre? elles s'irritent : ne les remarquez-vous pas? elles s'apaisent.

Connaissez bien toute votre imprudence. Votre

mari cherdie à vous cacher Toutrage qu'il vous fait , et vous avez la maladresse de vouloir Ten convain-. cre ! Eh ! ne sentez-vous pas que vous arrachez le voile, et qu'il ne se gênera plus pour vous offenser ouvertement? Ne fondez pas votre amour sur ses caresses, mais sur sa probité : c'est elle qui fait le charme de l'union conjugale. L'attrait du plaisir le met aux genoux d'une courtisane; mais, quand il revient à vous , c'est la compagne de sa vie qu'il cherclie et qu'il aime à retrouver. Sa raison vous aime ; ce n'est cjue sa passion qui l'entraîne dans les bras de votre rivale. Mais les passions sont de courte durée ; bientôt la satiété les suit : un instant les enflamme , un instant les éteint.

A moins qu'un homme ne soit entièrement dissolu, il ne conserve pas un longattachement pour une femme méprisable. Bientôt il renonce à de coupables plaisirs qui coûtent toujours bien cher. Votre mari ne tardera pas à sentir qu' il se nuit à lui-même, qu'il se ruine, qu'il risque sa réputation. Il a trop de jugement pour s'obstiner à sa perte. Il reconnaîtra ses torts et ses dangers ; les droits de son épouse le rappelleront vers elle : alors il saura vous apprécier, il ne pourra supporter la honte de sa conduite passée, et vous le retrouverez repentant et digne de votre amour.

Mais surtout, ma chère Nicostrate, laissez aux courtisanes un art qui leur convient. La modestie, la fidélité, le soindesa famille, sa tendresse pour ses enfants, ses égards pour les amis de son époux; voilà tout If^ manège d'une femme honnclc.

Elle doit rougir de manifester sa jalousie contre «une courtisane. Une émulation plus noble est seule digne d'elle; qu'elle combatte de vertu avec lesfenames les plus vertueuses. Ne conservez pas un funeste ressentiment; montrez- vous toujours prête à la réconciliation. Songez que les bonnes mœurs nous concilient la bienveillance même de nos ennemis : elles seules nous honorent ; seules elles nous rendent plus fortes même que nos époux, et nous donnent sur eux un ascendant invincible. Choisissez des deux partis : ou forcez votre époux à vous révérer, ou consentez à servir humblement votre maître.

Il vous reste un moyen de lui reprocher sa conduite ; et ce moyen, c'est votre vertu. C'est par elle que vous le ferez rougir ; c'est par elle que vous devez le presser d'obtenir de vous son pardon. Il vous en aimera davantage, quand il sentira toute son injustice, combien vous méritiez peu de^ l'éprouver, et combien était grande la perte qu'il risquait de faire lui-même en renonçant à votre tendresse. C'est après ta maladiequ'on sent mieux tout le prix de la santé : de même les différends des gens quis' aiment répandent les charmes les plus doux sur leur réconciliation.

Ne voulez-vous pas m'écouter? Eh bien ! livrezvous donc à toute l'impétuosité de votre jalousie. L'esprit de votre mari est malade, montrez que le vôtre n'est pas plus sain : il risque sa réputation; perdez la vôtre : il néglige sa fortune ; aidez à la renverser ; punissez-vous en croyant le punir. Ou bien abandonnez-le, faites divorce, jetez-vous dans lesbras (Vun autre époux, qui vous sera de mémo infidèle

et que vous abandonnerez de môme. Non, ma chère Nicostrate, ne vous livrez pas à ces excès : dissimulez les peines de votre cœur, souflFrez-les avec patience ; c'est le moyen de les voir plus tôt finir.

BB LA PTTHàGOKICIEI^NE MÉLiSSB À CLÉARÈTE.

On voit que la nature elle-même a placé dans voire cœur le goût de la vertu. Dans Tâge où vos semblables ne sont occupées que du soin de leur parure, vous êtes assez indifférente sur la vôtre pour la soumettre à mes conseils : c'est nous faire connaître, dès Taurore de votre vie, qu'elle sera consacrée tout entière à la sagesse.

Une femme honnête et sage doit toujours, dans saparure, consulter la modestie, négliger la magnificence. Elle recherche dans ses vêtements la plus grande propreté, la plus sévère décence; elle en rejette tous ces ornements superflus, inventés par le luxe, désavoués par la nature. Laissons aux courtisanes ces brillantes robes de pourpre relevées par l'éclat de l'or : ce sont les instrumenis de leur, vil métier, ce sont les filets où elles prennent leurs amants.

Une femme qui ne vent plaire qu'à son époux.

48i LETTRES.

trouve sa parure dans sa vertu, et non sur sa toilette : elle ne cherche point à réunir, à captiver les suffrages offensants des étrangers. L'attrait de sa sagesse et de sa modestie lui prête bien plus de charmes que Tor et les émeraudes; son fard est la rougeur aimable de la pudeur. Ses soins économiques, son attention de plaire à son mari, sa complaisance, sa douceur, telles sont les parures qui relèvent sa beauté. Une femme estimable regarde comme une loi sacrée la volonté de son époux. Elle lui apporte une riche dot ; sa sagesse et sa soumission : car les richesses et la beauté de Tâme sont bien préférables à des charmes qui seront bientôt flétris, et aux présents trompeurs et passagers de la fortune. Une maladie efface la beauté des traits; celle de Tâme dure autant que la vie.

DE MYIÀ À PHYLIS.

Vous allez devenir mère : votre premier devoir est de vous occuper du choix d'une nourrice*. Qu'elle ait assez d'empire sur elle-même pour se refuser

' On est étonné que la pythagoricienne Myia ne conseille pas à son amie de nourrir elle-même son enfant. Celte lettre ne pentrien apprendre de nouveau après tant d'ouvrages qui ont été publiés sur le même sujet, mais on sera bien aise de connaître les soins que les mères prenaient alors de la premier» nourriture de leurs enfants.

constaniment aux caresses de son mari ; qu'elle soit propre et modeste; qu'elle n'ait ni la passion du vin ni Tamour du sommeil ; que son lait soit pur et nourrissant. Du choix que vous allez faire dépend la vie entière d'un enfant chéri.

Tous les instants d'une bonne nourrice doivent être partagés entre ses devoirs. Elle doit consulter la prudence et non sa fantaisie, son caprice, pour présenter le sein au nourrisson : c'est ainsi qu'elle lui fortifiera la santé. Il n'est pas moins nécessaire qu'elle attende pour se livrer au sommeil, que l'enfant luimême ait envie de se reposer.

Prenez garde qu'elle ne soit d'une humeur colérique; je n'apprendrais pas non plus avec plaisir qu'elle fût bègue; tâchez même qu'elle soit née dans la Grèce, de peur que, par imitation, votre enfant ne contracte un accent vicieux. Surtout qu'elle soit prudente dans le choix de ses aliments, et qu'elle ne prenne même de nourriture saine qu'avec une juste réserve.

Il est bon de laisser dormir les enfants après qu'ils se sont bien nourris, de lait : ce repos agréable, et qu'exige leur faiblesse, rend leur digestion plus facile. S'il faut absolument leur donner quelque autre nourriture que le lait de leur nourrice, n'oubliez pas qu'elle doit être simple et légère. Je crois que le vin est une boisson trop forte pour eux ; si vous ne le leur refusez pas entièrement, qu'il soit du moins assez trempé pour approcher de la douceur du lait.

Je ne conseillerais pas de les baigner tous les jours : il suffit qu'ils prennent le bain de temps en temps,

48 * LKTTRES.

H il est essentiel d'en bien ménager la température, ^étudiez pas avec moins d'attention celle de Fair que respirera votre enfant; qu'il n'éprouve ni une trop grande chaleur, ni un froid trop rigoureux. Sa chambre ne doit être ni trop close, ni trop exposée au vent; Teau qu'il boira, ni trop légère, ni trop pesante. Ne lui donnez pas des langes trop rudes ; qu'ils aient assez d'ampleur pour l'envelopper , trop peu pour l'incommoder. La nature doit être votre règle ; elle demande que ses besoins soient satisfaits ; elle ne veut pas de magnificence.

J'ai cru devoir, dès à présent, vous donner ces conseils pour la nourriture de votre enfant; j'espère vous entretenir ({uelque jour de son éducation.

FIN DKS MORALISTES.

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