‹ Moralités légendaires. Avec des vignettes gravées sur boisChapitre 12 sur 30 · LOU <IS · texte numérisé non relu

LOU <IS

— Mais je n'ai rien dit ! J'ai fait allusion à des choses très naturelles et fort adorables, après tout !

« Ah ! elles auront toujours le dernier mot », soupire Lohengrin, et il regarde dans le vide.

Il se lève ; elle se lève,s'emparant, avec un gracieux geste légitime, de son bras.

— Mais je vous mouille peut-être? fait-elle.

— Oh ! ne vous gênez pas pour si peu.

Ils font le tour du bassin, s'arrêtent ça et là, au plus beau des cascades, pour en crever un instant, du bout du pied, la nappe miroitante, qui filtre furieuse et glacée entre leurs doigts. Et Eisa en prend prétexte pour se pâmer contre le torse de son chéri. El lui vous la calme, non par des baisers banals, mais par quelques paroles bien senties.

De guerre lasse, on va s'asseoir sur des berges ardemment gazonnées.

— Comment allez-vous maintenant? dit-il.

— D'où ?

— Oh ! entends-tu ce hoquet d'un oiseau de nuit quelque part ?

— Oh ! et partout cette rumeur de germinations? Quelle nuit !...

« Allons! songe tout bas l'étrange chevalier. Pas d'Absolu, «. des compromis; tout est pas plus ; tout est permis. »

Et il s'aventure à la caresser assez curieusement. Puis il fait cette réflexion tout haut : « Cette Villa-Nuptiale sent « la fosse-commune. >•>

— Nous sommes tous mortels, dit-elle d'une voix fortement conciliante.

Enfin il soupire pour deux : « Si nous rentrions? »

La Pleine-Lune est très, très haut, tuméfiée et couleur de

poulpe.

On n'entend par la nuit, pleine de solutions ordinaires,

que la crécelle radoteuse des reinettes des étangs.

— Tiens ! Qu'est-ce que c'est que ces architectures là-bas? Ah ! oui, il paraît qu'il y a une pierre avec des symboles gravés et des conseils...

— Viens, viens, tu prendras froid.

Ils rentrent sans parler,lui accablé de responsabilités transcendantes, elle chez elle.

Il songe :

Elle songe

Nul Absolu ; Des compromis; Tout est pas plus ; Tout est perdu.

C'est le nid meublé Par l'homme idolâtre, Les vents déclassés Des mois près l'âtre Rien de passager, Presque pas de scènes ; La vie est si saine ; Quand on sait s'arranger.

Ils entrent. C'est la villa envahie d'herbes folles. Façade en espaliers d'œillets bien rangés, perron de briques roses,

LOHENGRIN

LOHENGRIN

balcon de faïence à fleurs, toit de chaume, girouette en chatte qui miaulera. Corridors sonores, trop d'escaliers tournants. Pièces vides. Noms et dates gravés au diamant dans les glaces, Etages, montée, descente : il avait raison, cela sent la fossecommune.

Quel dommage, quelle pitié, que dehors sur les pelouses il fasse trop frais ! Lui qui est déjà si transi.

Voici des dépouilles d'ours noirs et des oreillers pales dans une pièce mansardée dont la fenêtre en ogive donne sur les solitudes de la mer et a livré passage à l'inondation du clair de lune!

Est-ce la vie, ou une nuit d'hallucination, à la fin ?

Accoudé, Lohengrin peut voir la nuance de l'ombre des cils sur la joue d'Eisa, d'Eisa blottie jusqu'aux épaules dans les farouches fourrures.

- Qu'est-ce que vous regardez là? fait-elle.

Je songe aux merveilles de l'organisation du corps humain.

Un silence. Eisa se soulève et s'accoude :

— Oserai-je m' exprimer? fait-elle.

— Dites.

— Mais lepuis-je vraiment? O vous que j'ai vu en rêve pourtant, et si bon, si éloquent ! Et qui m'avez conduite ici ! Le puis-je, dans la sincérité de ce que tout m'a fait ?

- L'Eternel féminin ! voilà, petite sœur, ce que c'est que t'avoir laissé faire humanité à part. Et si nous nous mettions, nous, à organiser l'Eternel masculin?

— Oh, allez ! c'est fait...

— Et les hommes de génie ! Pourquoi les faites-vous souffrir tout particulièrement, les hommes de génie? D'où cet instinct qui confond le penseur à certaines heures?...

— Je ne sais pas, puisque c'est un instinct.

— Eh bien, c'est pour leur faire suer des chefsd'œuvre, que vous les faites particulièrement souffrir ! Vous savez que c'est surtout les chefs-d'œuvre hallucinés de ces malheureux qui vous redorent à chaque génération votre blason pour mieux attirer la génération suivante à vos filles.

— Eh bien? puisque tout le monde y gagne !

— Oh, mon Dieu ! mon Dieu ! Est-ce une simple esclave séculaire et sans malice ?

Est-ce un espion transcendant? Oh, si,tandisque l'homme enterré pourrit sans plus, la femme, elle, partait dans un monde féminin où on la récompenserait, selon la qualité et quantité de dupes qu'elle aurait, ici-bas, fait travailler pour l'Idéal!...

— Ouf! Qu'il fait chaud!...

— Tu ne réponds pas à mes doutes ?

— Je te jure que je ne sais rien, que je t'aime sans autre souci que de te plaire pour que tu m'adoptes. Et crois-tu que je n'aurai pas mes douleurs, moi aussi, mes douleurs, mes douleurs !

— Oh ! ne pleure pas ainsi ! ne pleure pas ! Fais-moi un sourire : mieux que ça ! Voyons, chante-moi quelque chose.

— Je ne sais que des rondes de petites filles.

— Parfait; j'écoute.

LOHENGRIN

LOHENGRIN

Eisa toussa un peu, puis chante avec un reste de larmes dans la voix :

Samson a cru en Dalila, Ah, dansons, dansons à la ronde !

La plus belle fille du monde Ne peut donner que ce qu'elle a.

— Qui vous a appris cela? Si vous saviez quelque chose de moins épithalame.

Eisa psalmodie, la main sur le cœur, les yeux au ciel de lit :

Tu t'en vas et tu nous laisses, Tu nous laisses et tu t'en vas, Défaire et refaire ses tresses, Broder d'éternels canevas.

— Non ! savez-vous que ce n'est pas très bien ! Seriezvous libidineuse, Eisa?

— J'ignore le sens de ce mot. — Ah î mais, chantez donc, vous, alors !

Lohengrin déclame d'un accent exemplaire :

Il était un roi de Thulé

Qui, jusqu'à la mort fidèle,

N'aima qu'un cygne aux blanches ailes

Voilier des lacs immaculés,

Quand la mort vint...

Mourir ! mourir ! oh, je ne veuxpas mourir ! Je veux voir toute la terre. Je veux savoir la vérité sur la Jeune Fille. Il sanglote désespérément la face dans son oreiller. Eisa

se penche sur sa tempe ; et, sur sa tempe en fièvre, avec une infernale sincérité, elle souffle :

— Enfant, enfant, enfant, connais-tu les pompes voluptiales ? Vois les bonbons de mes jeunes seins, touche comme ma chevelure d'un noir tendre est sensuelle, sens, sens un brin mes pubéreuses... O rancœurs ennuiverselles ! expériences nervicides, nuits martyriséennes !... Aime-moi à petit feu, inventorie-moi, massacre-moi, massacrilège-moi !

— Mais, vous divaguez? Vous me feriez craindre pour votre...

— Ah ! pourquoi aussi me boudes-tu comme ça ! A la fin, c'est blessant !

— Je boude, parce que...

— Pourquoi ? pourquoi? Moi, je ne demande qu'à t'aimer.

— Eh bien, parce que je déteste vos maigres hanches ! Je n'admets que les hanches larges, moi ! Elles rappellent du moins avec franchise l'esclavage des parturitions, lequel est au bout de toutes ces belles choses, après tout.

— Ne me dis pas ça ! Que t'ai-je fait ?

— Pardon ! pardon ! ne pleure pas ! C'était par méchanceté. Oh ! mais,c'est queje les adore au contraire, les hanches dures et droites !

— Bien vrai ?

— Oui, à la folie ! Il n'y a qu'elles !

— Eh bien, alors !

— C'est que, voilà; je déteste en toi ceci, que, ayant des hanches sèches, bref anti-maternelles, tu marches cependant avec ce dandinement perpétuel de petit mammifère délesté

LOHENGRIN

LOHENGRIN

depuis quelques jours à peine des kilos de ses couches(qu' estce qui vous fait rire?), oui, dis-je, ce dandinement, comme tout étonnée de se trouver si légère après neuf mois de corvée, et t'en allant plus légère que nature, comme profitant de ta légèreté d'entr'acte, avant que ça recommence, et faisant même de ce dandinement de délivrance un appât à de prochains obérateurs ! Moi, j'appelle ça de l'aberration, de la légèreté. Tu saisis ?

— Oui, oui, je n'avais jamais songé à tout cela. Mais je m'observerai, oh ! je ferai tout selon tes principes, mon chéri.

— Hé non ! il n'y faut pas songer : c'est incurable. Allons, bon ! encore des larmes ! ne pleure pas ! ne pleure pas. Tu sais que je ne peux pas souffrir les larmes.

Lohengrin lui passe délicatement la main sur le cou pour la calmer.

— Tiens, que ta main est originale ! dit-elle.

— Elle fait la morte; elle se souvient que le premier compliment de l'original chevalier a été pour son col de cygne ; mais non, sa main insiste sur un point...

— Comment appelez-vous ça?

— Je ne sais ; la pomme d'Adam.

— Vous dites ?

— La pomme d'Adam.

— Et ça ne vous rappelle rien ?

— Ma foi non.

— Eh v... va donc ! Moi ça me rappelle les plus mauvais jours de notre histoire ! — Oh ! ne pleure pas ! ne pleure pas ! C'est fini, je te dis que j'ai fini.

— Bien vrai, mon chéri ?

— Tiens, laisse-moi sommeiller, me recueillir un quart d'heure, dans le silence de la nuit, — et puis, au nom de cette nuit irrésistible, ma parole, je vais me mettre en devoir de t'adorer grandement.

— Comme tu voudras, mon trésor.

Lohengrin, l'original chevalier, lui tourne le dos, et alors s'emparant plus que follement de son oreiller, et le tenant, en étreinte maladroite, éperdument embrassé, sous sa poitrine et contre sa joue, commence à lui vagir, tel un enfant, un incurable enfant, je vous dis !

« O mon bon, bon, bon oreiller, tendre et blanc comme s< Eisa ! O ma petite Eisa, bébé inconscient qui t'étonnes de vv ma profondeur, bébé succulent, nubile à croquer, boîteù à-surprises, que ton être aux divins organes est une trou- « vaille ! Ah ! je veux t'aimer à tâtons, trouver le chemin de « ton âme !...

« Où es-tu ? où est-tu ? que je t'adore de partout ! O mon « bon, bon oreiller, tu n'as bientôt plus une seule petite place « fraîche pour mon front (après cette journée fatigante !) « Mon bon oreiller, blanc et pur comme un cygne! Tu « m'entends ?

« Tu m'entends, mon cygne, mon cygne ! Oh, que ce soit v* toi, pâle et ne chantant jamais ! C'est toi !

<^ Je me cramponne à la proue de ton col insubmersible ; « emporte-moi par delà les mers immaculées; ravis-moi, « pauvre Ganymède, en spirales, par delà les berges de la « Voie Lactée, et les giboulées d'étoiles, et le cap fallacieux

LOh

IOI

LOHENGRIN

« du Soleil, vers le Saint-Graal où Parsifal, mon père, prévv pare un plat de rachat pour notre petite sœur humaine et « si terre à terre !...

« Tu sais tout cela, mon hon, mon tendre cygne ! J'y suis, ss je me tiens hien, je retiens ma respiration! — Adieu, vv vous !... »

Oh ! la fenêtre de la salle nuptiale éclata follement sous un cyclone de féerie lunaire ! et voici que l'oreiller, changé en cygne,éploya ses ailes impérieuses et, chevauché du jeune Lohengrin, s'enleva, et, vers la liberté méditative cingla en spirales sidérales, cingla sur les lacunes désolées de la mer, oh, par delà la mer ! vers les altitudes de la Métaphysique de l'Amour, aux glaciers miroirs quenulle haleine de jeune fille ne saurait ternirde buée pour y tracer du doigt son nom avec la date!...

Et c'est depuis lors, qu'à de pareils nuits, des poètes célèbrent froidement et inviolablement dans leur front certaine petite fête de l'Asssomption.

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Naître, c'est sortir : mourir, c'est rentrer.

( Proverbes du Royaume d'Annam recueillis par le P. Jourdain, des Missions Etrangères).

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