‹ Moralités légendaires. Avec des vignettes gravées sur boisChapitre 11 sur 30 · LOI RIN · texte numérisé non relu

LOI RIN

a Villa-Nuptiale, perdue dans une anse en jardin artificiel de la côte, ressortissait du Ministère des Cultes. On la livrait gratis aux nouveaux mariés, pour leur première semaine ; donc nulle sage-femme attachée à l'établissement.

On la croyait très près, à voir si près le merveilleux et solitaire peuplier d'argent qui en disait l'entrée. Mais grâce à d'ingénieux lacets de sentiers fleuris, il fallait des quarts d'heure et des quarts d'heure de duo avant d'arriver entendre chuchoter le merveilleux peuplier du seuil.

Des quarts d'heure de duo ou simplement de bras dessus bras dessous d'extase en soubresauts tendres.

— Cher Chevalier, que le clair de lune fait bien sur votre étrange armure de cristal !

— N'est-ce pas? Et comme cela élève les âmes !...

— Et moi, sur ma beauté, quel effet fait le clair de lune?

— Les torsades de vos sombres cheveux n'en sont pas moins chaudes.

— Ah! et le cœur est à l'avenant. Mais vous ne me tutoyez plus, pourquoi ?

— Ah! parce que maintenant vous commencez à être un personnage, un personnage avec qui il faut compter.

— N'est-ce pas ! Mais les bons comptes font les bons amis.

— Que les haies de ces sentiers décourageants sont donc féeriques!...

Le clair de lune était si violent, que les nids en jasaient et que des fourmilières vaquaient à leurs diurnes travaux.

Enfin, voici, à n'en plus douter, le sublime peuplier nuptial, toutes feuilles d'argent frêle frémissantes dans cet enchantement polaire sur fond de ciel bleu d'outre-mer glacé !

Lohengrin quitte brusquement le bras de sa compagne et met genou en terre :

— Oh! Je croyais être Lohengrin, le Lys fait homme! Mais, ô glorieux peuplier, que tu me dépasses ! tu es végétant, né là; tes moindres branches tendent unanimement à l'Empyrée, et ton feuillage d'argent insaisissable chuchote avec une pureté toujours égale, au seuil de cette villa

nuptiale, à voir des couples entrer, entrer et puis sortir au bout d'une semaine ; et s'en aller, comme ça.

— Entrons! entrons! nous sommes chez nous! chante Eisa, qui bat des mains.

Ils s'aventurent et tout de suite, sans hésiter, brûlés de malaise et de silence, les pieds très énervés des graviers attiédis, ils se hâtent vers comme des cascades prochaines là-bas, — à travers encore de décourageants labyrinthes d'ifs tondus en corridors et de stratifications étrangement plastiques, et des pic-ploc solitaires d'opalins jets d'eau balsamyrrhés au centre de ronds-points à circulaires terrasses de marbres où se pavanent avec leur traîne immaculée des paons blancs dans le clair de lune.

Mais c'étaient, en effet, des cascades qu'ils entendaient, un cirque d'éternelles cascades autour d'un bassin dont l'eau, profonde d'un pied à peine et translucide, livrait aux féeries lunaires les scintillants micas de son fond de sable pur.

Ah ! ils rejettent et armure de cristal et traînante robe étoilée de beaux œils de paon : — édéniquement nus, ils entrent dans l'eau avec de petits rires absurdes, et débilement ils vont s'étendre au milieu, comme dans des couvertures idéales, accoudés, causer un peu, reprendre leurs sens.

Ils s'épient, plus ou moins à la dérobée.

Lohengrin, adolescent et supérieur, les jambes trop croisées, en une pose sofalesque.

Eisa s'étirant sous la lune, maigre, toute en lignes dures et gauches. (Je hais ces inflexions molles qui coulent d'avance par la satiété à la pourriture), hanches fières, jambes

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à galoper par les haras pierreux ; et le buste droit sans honte de ses deux seins si peu joufflus qu'elle pourrait les cacher sous des soucoupes.

Accoudée, dans l'eau jusqu'au cou, Eisa dénatte ses cheveux,et les éparpille flottants tout autour desa face penchée, qui apparaît alors, un instant, parmi ces goémons et sur la tige d'un cou, comme une inhumaine fleur lacustre.

L'effet produit, Eisa se secoue :

— Ah ! j'en avais assez de cette existence de cloître, et de cultes platoniques. Est-ce que tu ne me trouves pas un peu parcheminée? Oh ! faisons un temps de galop par les pelouses, dis, mon chéri ?

— Comme vous voudrez.

— Ah ! tu ne m'aimes pas. Je m'y attendais bien ! C'était trop beau !

— Si, si, je t'aime ! trop !...

Il tend le bras, et lui donne une cordiale poignée de main; et pour se reprendre :

— Mais raconte-moi un peu ta vie, vite, vite.

— Mais, mon chéri, je n'ai pas vécu... jusqu'à cette nuit. (Vous savez que je n'ai pas encore dix-huit ans accomplis?) — J'ai rêvé de ceci, de cela, de vous, Gentil Chevalier, en somme.

— Et, naturellemeut, tu sais tout! Tu ne réponds pas? Devant tes yeux n'ont jamais passé les planches anatomiques de la destinée des créatures !...

— Oh ! vous vous repentirez toute votre vie de m'avoir dit cela!

LOHENGRIN

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