PI'J ANDROMÈDE
PERSEE ET ANDROMÈDE
— Je n'en sais pas plus que toi, ô noble Andromède aux cheveux roux.
— Nos destinées, nos destinées! Mais je vieillis chaque jour, moi! Oh, ça ne peut plus durer comme ça!
— Veux- tu que nous fassions une petite partie en mer ?
— Ah ! je les connais vos petites parties en mer. Il serait temps de trouver autre chose.
Andromède se rejette à plat-ventre dans le sable, qu'elle griffe et laboure le long de ses deux flancs légitimement affamés, et puis recommence ses petits gémissements aigus et rauques.
Le Monstre croit à propos de prendre la voix de fausset de cette pauvre enfant qui mue, pour railler ses doléances romanesques et il commence d'un ton détaché :
— Pyrame et Thisbé. Il était une fois...
— Non ! non ! pas d'histoires mortes, ou je me tue !
— Enfin, voyons, qu'est-ce que cela ? Il faut se secouer ! Va à la pêche, à la chasse, assemble des rimes, joue de la conque aux quatre points cardinaux, renouvelle ta collection de coquillages; ou, tiens, grave des symboles sur des pierres récalcitrantes (c'est ça qui fait passer le temps!)...
— Je ne peux pas, je ne peux pas ; je n'ai plus goût à rien, jeté dis.
— Tiens, tiens ! Bébé ? regarde là-haut. Oh ! veux-tu ta fronde ?
C'était depuis le matin latroisième banded'oiseaux migrateurs d'automne ; leur triangle passait d'une même palpita-
tion réglée, sans traînards. Ils passaient, et ce soir ils seraient bien loin...
— Oh ! aller où ils vont ! Aimer, aimer !... crie la pauvre
Et la petite possédée est sur pied d'un saut, et hurlante dans les rafales, et par galops bondissants, disparaît à travers les dunes grises de l'île.
Le Monstre sourit débonnairement, et se remet à polir ses galets; — tel le sage Spinoza devait polir ses verres de lunettes.
PERSEE ET ANDROMÈDE
omme un petit animal blessé, Andromède galope, galope du galop grêle d'un échassier dans un pays d'étangs, plus affolée encore d'avoir à rejeter sans cesse ses longs cheveux roux que le vent lui plaque dans les yeux et la bouche. Où va-t-elle ainsi, ô puberté, puberté ! par le vent et les dunes, avec ces abois de blessée? Andromède ! Andromède !
Ses pieds parfaits dans des espadrilles de lichen, un collier de coraux bruts enfilés d'une fibre d'algue au cou, irréprochablement nue, nue et inflexible, elle a poussé ainsi, dans les
galops, les rafales, les soleils, les baignades, la belle étoile.
Elle n'a pas laface et les mains plus ou moins blanches que le reste du corps; toute sa petite personne, à la chevelure roux soyeux tombant jusqu'aux genoux, et du même ton terre cuite lavé. (Oh, ces bonds! ces bonds!) Tout armature et tout ressort et toute hâlée, cette puberté sauvageonne, avec ses jambes étrangement longues et fines, ses hanches droites et flères s'amincissant en taille juste au-dessous des seins, une poitrine enfantine, deux soupçons de seins, si insuffisants que larespiration au galoples soulève à peine (et quand et comment auraient-ils pu se former, toujours à aller ainsi contre le vent, le vent salé du large et contre les douches furieusement glacées des vagues ?) et ce long cou, et cette petite tête de bébé, toute hagarde dans sa toison rousse, avec ses yeux tantôt perçants comme ceux des oiseaux de mer, tantôt ternes comme les eaux quotidiennes. Bref une jeune fille accomplie. Oh ! ces bonds, ces bonds ! et ces abois de petite blessée qui a la vie dure ! Elle a poussé ainsi, vous dis-je, nue et inflexible et hâlée, aveesa toison rousse, dans lesgalops, les rafales, les soleils, les baignades, la belle étoile.
Mais où va-t-elle ainsi, ô puberté, puberté ?
Tout au bout, en promontoire, voici une singulière falaise ; Andromède l'escalade par un labyrinthe de rampes naturelles. De l'étroite plate-forme, elle domine l'île et la solitude mouvante qui isole l'île. Au milieu de cette plate- forme, les pluies ont creusé une cuvette, Andromède l'a pavée de galets d'ivoire noir, et y entretient une eau pure ; et c'est là son miroir, depuis un printemps, et son unique secret au monde.
PERSEE ET ANDROMÈDE
PERSEE ET DROMÈDE
Pour la troisième fois aujourd'hui, elle revient s'y mirer. Elle ne s'y sourit pas, elle boude, elle cherche à approfondir le sérieux de ses yeux, et ses yeux ne se départent pas de leur profondeur. Mais sa bouche ! Elle ne se lasse pas d'adorer l'innocente éclosion de sa bouche. Oh ! qui comprendra jamais sa bouche?
— Comme j'ai l'air mystérieuse tout de même! songet-elle.
Et puis elle prend tous les airs.
— Et puis voilà, c'est moi ni plus ni moins ; c'est à prendre ou à laisser.
Et puis elle songe comme elle est sans distinction au fond!
Mais elle revient à ses yeux. Ah ! ses yeux sont beaux, touchants, et bien à elle. Elle ne se lasse pas de faire leur connaissance; elle resterait là à les interroger jusqu'aux dernières lueurs du jour. Ah ! qu'ont-ils donc à se tenir si infinis ainsi ? Ou, que n'est-elle un autre, pour passer sa vie à les épier, à rêver de leur secret, sans faire du bruit !...
Mais elle a beau se mirer! Tout comme elle-même, son visage attend toujours, sérieux et lointain.
Alors, elle se prend à sa rousse toison, elle essaye vingt combinaisons de coiffures, mais qui n'aboutissent qu'à des choses trop surchargées pour sa petite tête.
Et voici venir des nuées pluvieuses, qui vont troubler son miroir. Elle a là, sous une pierre, une peau de poisson séchée qui lui sert de lime à ongles. Elle s'assied et fait ses ongles. Les nuées arrivent, les nuées crèvent dans une grande
rumeur de déluge. Andromède dégringole la falaise, et reprend son galop vers la mer, et piaule dans l'averse :
Ah ! qu'il fût un remède Au bobo d'Andromède
Hissaô
Au bobo.
Des larmes lui ruissellent sur sa poitrine enfantine, tant cet air est triste. Et l'averse est déjà loin et le vent ébouriffe ses cheveux, et tout est rafales...
Hissaô ! Puisque nul ne m'vient en aide,.
Je vais me fiche à l'eau !
Hissaô !
Mais c'est une baignade, elle court prendre une simple baignade. D'ailleurs, au moment de piquer son plongeon, elle se détourne. Se baigner, encore et toujours ! Elle est si lasse de jouer avec ses sœurs vulgairement potelées les vagues, dont elle connaît à satiété la peau et les manières. Et la voilà qui s'étale sur le dos dans le sable trempé, les bras en croix face aux flots déferlants. C'est bien mieux ainsi, elle n'a qu'à attendre un bon paquet d'eau. Après un va-et-vient de menaces, une volute cabrée accourt, et lui saute dessus. Les yeux clos, Andromède la reçoit ferme, avec un long sanglot d'égorgée, et se tord à retenir de tous ses membres ce mouvant oreiller glacé qui s'écoule, et ne lui laisse rien entre les bras...
Elle s'assied, hébétée, regarde ses chairs piteuses et