‹ Moralités légendaires. Avec des vignettes gravées sur boisChapitre 27 sur 30 · PE · texte numérisé non relu

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PERSEE ET ANDROMÈDE

ruisselantes, épluche sa toison des brins d'algues que cette douche y a emmêlés.

Et puis elle se jette décidément à l'eau; elle bat les flots comme d'un moulin, plonge, et remonte, et souffle, et fait la planche ; une nouvelle bordée de vagues arrive, et voilà la petite possédée qui, d'abord bousculée, fait des sauts de carpe, veut enfourcher ces crêtes ! Elle en attrape une par la crinière, et la chevauche, un instant, avec des abois cruels; une autre accourt en traître qui la désarçonne, mais elle se raccroche à une autre. Et puis toutes se dérobent trop vite sous elle, ne sachant pas attendre. Mais, la mer qui se pique au jeu devient intenable; alors Andromède fait l'épave, elle se laisse échouer échevelée sur le sable, elle rampe hors d'atteinte du flot, et reste là, un peu enfoncée dans le sable mouvant, à plat-ventre.

Et voici une nouvelle nappe d'averses qui passe sur l'île. Andromède ne bougepas ; et toute gémissante sous la grande rumeur diluvienne, elle reçoit l'averse, la glapissante averse, qui rigole dans la ravine de son dos et fait des bulles. Elle sent le sable détrempé céder peu à peu sous elle, et elle se tord pour enfoncer davantage. (Oh ! que je sois submergée, que je sois enterrée vivante !)

Mais les nuées de déluge s'en vont comme elles étaient venues, la rumeur s'éloigne, c'est la solitude atlantique de l'île.

Andromède s'assied, et regarde l'horizon, l'horizon qui s'éclaircit sans rien d'insolite. Que faire? Quand le vent a bien essuyé son pauvre être, elle court escalader de nouveau,

un peu épuisée, sa falaiseen promontoire, où du moins quelqu'un d'intelligent, son miroir l'attend.

Mais la vilaine pluie a troublé la pureté de son triste miroir.

Andromède se détourne, elle va éclater en sanglots, mais voici un grand oiseau de mer qui arrive à pleines voiles, comme droit vers l'île, vers la falaise, pour elle peut-être ! Elle pousse un long piaulement d'appel, et s'affaisse contre le roc, les bras en croix et ferme les yeux. Oh ! que cet oiseau fonde sur sa petite personne prométhéenne exposée là par des dieux, et, perché sur ses genoux, commence d'un bec implacablement salutaire, à lui retirer le brûlant noyau de son bobo.

Mais elle sent le vol du grand oiseau qui passe : elle rouvre les yeux, il est déjà loin, préoccupé de charognes autrement intéressantes sans doute.

Pauvre Andromède, on voit qu'elle ne sait par où prendre son être pour l'exorciser.

Que faire ? sinon recontempler la mer si bornée et cependant si seule ouverte à l'espérance... Et encore, que son tourment à elle est petite fille, en face de cette solitude à perte de vue! D'une lame, la mer peut l'assouvira mort; mais elle, petite chair grêle, apaiser et réchauffer la mer! Ah! elle aurait beau étendre le#bras... Et puis, d'ailleurs, qu'elle est lasse ! Autrefois elle galopait tout le jour dans son domaine, maintenant lespalpitationsdecœur... Encore undeces grands oiseaux de mer qui passe. Elle voudrait tant en adopter un, le bercer! Aucun ne fait halte sur l'île. Il faut les tuer à coup de fronde pour les voir de près.

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PERSEE ET ANDROMÈDE

Bercer, être bercée, la mer ne berce pas assez obligeamment.

Le vent est tombé, et c'est les accalmies, et l'horizon qui fait table rase mélancolique pour la cérémonie du couchant.

Bercer, être bercée!... Et la petite tête lasse d'Andromède s'emplit de rythmes maternels; et lui revient le seul rythme humain qu'elle ait, la légende La Vérité sur le cas de Tout, petit poème sacré dont le Dragon, son gardien, a bercé son enfance.

« Au commencement était P Amour, loi organisatrice universelle,inconsciente, infaillible. Et c'est, immanente aux tourbillons solidaires des phénomènes, P aspiration infinie a l'Idéal.

« Le Soleil en est pour la Terre la clef de voûte, le Réservoir, la Source.

s< C'est pour quoi le matin et le printemps sont de bonheur, pourquoi le crépuscule et P automne sont de mort. (Mais comme rien ri est plus chatouilleux aux organismes supérieurs que se sentir mourir tout en sachant qiiil n'en sera rien, le crépuscule et P automne, le drame du soleil et de la mort sont esthétiques par excellence.)

« L' impulsion d'Idéal est donnée depuis toujours et depuis toujours, dans P espace infni,va s' objectivant en innombrables mondes qui se forment, ont leur évolution organique aussi élevée que le permettent leurs éléments, et puis se désagrègent pour de nouvelles éclosions de laboratoires.

« L' inconscient initial, lui, n'a a s'occuper que de monter plus haut, il a ses travaux particuliers, qu'il surveille sur quelques

mondes plus vivaces, plus sérieux ; n'en ne saurait le distraire de son rêve de demain.

« Et les planètes qui n'ont pas assez de fonds pou r, après avoir parcouru révolution déjà acquise à /' Inconscient, servir de laboratoire a l'Etre de demain, F Inconscient ne s'en occupe pas ; leurs petites évolutions se font fatalement, par suite de F impulsion donnée, comme autant d'épreuves idem et négligeables d'un cliché acquis et archiconnu.

« Et donc, de même que l'évolution fatale humaine, dans le sein de la mère, est une miniature réflexe de toute l'évolution terrestre, l'évolution terrestre n'est qu'une miniature réflexe de la Grande Evolution Inconsciente dans le Temps.

« Autre part, autre part, dans l'espace infini, l 'Inconscient est plus avancé. Quelles fêtes !...

« La Terre, dût-elle donner encore des supérieurs à l'Homme, n'est qu'une épreuve idem et négligeable d'un cliché d'apprentissage.

« Mais la bonne Terre descendue du Soleil, nous est tout, parce que nous avons cinq sens, et que toute la Terre y répond. 0 succulences, émerveillements plastiques, senteurs, rumeurs, étonnements à perte de vue, Amour ! O vie à moi !

« L'Homme n'est qu'un insecte sous les deux; mais qu'il se respecte, et il est bien Dieu. Un spasme de la créature vaut toute la nature. »

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Ainsi psalmodie maussadement Andromède devant encore un soir qui tombe; et ce n'est que la douceur des leçons apprises. Ah ! elle s'étire et gémit.

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Ah ! elle s'étirera et gémira jusques à quand ?... Et elle dit, à haute et intelligible voix dans la solitude atlantique de son île :

— Oui, mais quand je ne sais quel sixième sens inconnu veut éclore, et que rien, rien n'y répond! Ah! — Le fond de tout cela c'est que je suis bien seule, et bien à part, et que je ne sais trop comment tout cela finira.

Elle caresse ses bras, puis, exaspérée, grince des dents, et se griffe, et se balafre doucement avec un éclat de silex qui s'est trouvé là.

— Je ne puis pourtant pas m'ôter la vie pour voir, ô dieux ! Elle pleure.

— Non, non! On me délaisse trop! Maintenant on aurait beau venir me chercher, m'emmener; je garderai rancune toute ma vie, je garderai toujours un peu rancune.

ncore un soir qui tombe, un couchant qui va faire le beau; bilan classique!

bilan plus que classique !...

Andromède rejette sa toison rousse, et reprend le chemin de la maison.

Le Monstre ne vient pas à sa rencontre. Qu'est-ce que cela veut dire? Le Monstre n'est plus là ! Elle appelle : — Monstre! Monstre!...

Pas de réponse. Elle sonne de la conque. Rien. Elle revient à la falaise qui domine l'île et sonne et appelle, mon Dieu !... Personne. Elle revient à la maison.

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PERSEE ET

VTÈDE

PERSEE ET ANDROMÈDE

— Monstre! Monstre!... — O désastre! S'il avait plongé à jamais sous l'eau, s'il était parti me laissant seule, sous prétexte queje l'ai trop tourmenté, que je lui faisais la vie impossible !...

Oh! l'île dans le soir qui tombe lui apparaît extraordinairement, impossiblement perdue ! Elle se jette sur le sable devant sa grotte, et gémit longuement, gémit qu'elle veut se laisser mourir, qu'elle devait s'y attendre...

Quand elle se relève, le Monstre est là, dans sa vase coutumière, occupé à percer de trous une de ces conques dont il lui fait des ocarinas.

— Tiens, vous voilà, dit-elle. Je vous croyais parti.

— Je n'ai garde. Tant queje vivrai, je serai votre geôlier sans peur et sans reproche.

— Vous dites?

— Je dis que tant queje vivrai...

— C'est bon, c'est bon ; on sait.

Silence et horizon; l'horizon des mers est tout déblayé pour le couchant.

— Si nous jouions aux dames, soupire Andromède, visiblement énervée.

— Jouons aux dames.

Un damier de mosaïques noires et blanches est incrusté au seuil de la grotte. Mais à peine la partie est commencée qu'Andromède, visiblement énervée, la bouscule.

- C'est impossible, je perdrais; je suis tout le temps ailleurs. Ce n'est pas ma faute. Je suis visiblement énervée.

Silence et horizon ! Après toutes les folies de cette après-

midi, l'air est dans l'accalmie et se recueille devant la retraite classique de l'Astre.

L'Astre!...

Là-bas, à l'horizon miroitant où les sirènes retiennent leur respiration,

Les échafaudages du couchant montent ;

De phares en phares, s'étagent des maçonneries de théâtre ;

Les artificiers donnent le dernier coup de main ;

Une série de lunes d'ors'épanouissent, comme les embouchures de buccins rangés dont des phalanges de hérauts annonciateurs fulmineraient !

L'abattoir est prêt, les tentures se carguent !

Sur des litières de diadèmes, et des moissons de lanternes vénitiennes, et des purées et des gerbes,

Endiguées par des barrages de similor déjà au pillage,

L'Astre Pacha,

Son Eminence Rouge,

En simarre de débâcles,

Descend, mortellement triomphal,

Durant des minutes, par la Sublime Porte !...

Et le voilà qui gît sur le flanc, tout marbré de stigmates atrabilaires.

Vite, quelqu'un pousse du pied cette citrouille crevée, et alors !...

Adieu, paniers, vendanges sont faites !...

Les rangées de buccins s'abaissent, les remparts s'écroulent, avec leurs phares de carafes prismatiques ! Des cymbales volent, les courtisans trébuchent dans les étendards, les

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tentes sont repliées, l'armée lève le camp, emportant dans une panique les basiliques occidentales, les pressoirs, les idoles, les ballots, les vestales, les bureaux, les ambulances, les estrades des orphéons, tous les accessoires officiels.

Et ils s'effacent dans un poudroiement d'or rose.

Ah ! bref, tout s'est passé à merveille !... - Fabuleux, fabuleux ! bave, d'extase, le Monstre-Taciturne, et ses grosses prunelles aqueuses sont encore illuminées des derniers reflets occidentaux.

— Adieu, paniers, vendanges sont faites ! soupire crépusculairement Andromède, dont la toison rousse paraît bien pauvre après ces incendies.

— Plus qu'à allumer les feux du soir, souper, et bénir la lune, avant de s'aller coucher, pour s'éveiller demain et recommencer une journée pareille.

Allons, silence et horizon prêt pour la mortuaire Lune, — quand ! Oh ! bénis soient les dieux qui envoient, juste au moment voulu, un troisième personnage.

Il arrive comme une fusée, le héros de diamant sur un Pégase de neige dont les ailes teintes de couchants frémissent, et nettement réfléchi dans l'immense miroir mélancolique de l'atlantique des beaux soirs !...

Plus de doute, c'est Persée !

Andromède, suffoquée de palpitations de jeune fille, accourt se blottir sous le menton du Monstre.

Et de grosses larmes viennent aux cils du Monstre comme des girandoles à des balustrades. Il parle d'une voix que nous ne lui connaissions pas du tout :

— Andromède, û noble Andromède, rassure-toi, c'est Persée. C'est Persée, fils de Danaé d'Argos et de Jupiter changé en pluie d'or. Il va me tuer et t'emmener.

— Mais non, il ne te tuera' pas !

— Il me tuera.

— Il ne te tuera pas s'il m'aime.

— Il ne peut t'emmener qu'en me tuant.

— Mais non, on s'entendra. On s'entend toujours. Je vous arrangerai ça.

Andromède s'est levée de sa place familière et regarde.

— Andromède, Andromède! songe au prix de ta chair unique, au prix de ton âme fraîche, une mésalliance est si vite consommée !

Mais est-ce qu'elle entend ! La face en avant, les coudes au corps, les doigts crispés aux hanches, elle se tient sur la rive, toute brave et féminine, encore.

Miraculeux et plein de chic, Persée approche, les ailes de sonhippogriffebattentpluslentement; — et plus il approche, plus Andromède se sent provinciale, et ne sait que taire de ses bras tout charmants.

Arrivé à quelques mètres devant Andromède, l'hippogriffe, bien stylé, s'arrête, ploie les genoux au ras des flots, tout en se soutenant d'un rose frémissement d'ailes ; et Persée s'incline. Andromède baisse la tête. C'est donc là son fiancé. Quel va être le son de sa voix, et son premier mot ?

Mais le voilà qui repart sans un mot et, ayant pris du champ, s'élance et se met à décrire des ovales en passant et repassant devant elle, caracolant au ras de la mer miracu-

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leusement miroir, rétrécissant de plus en plus ses orbes vers Andromède, comme pour donner à cette petite vierge le temps de l'admirer et de le désirer. Singulier spectacle, en vérité !...

Cette fois il a passé si près, lui souriant, qu'elle aurait pu le toucher!

Persée monte en amazone, croisant coquettement ses pieds aux sandales de byssus; à l'arçon de sa selle pend un miroir; il est imberbe, sa bouche rose et souriante peut être qualifiée de grenade ouverte, le creux de sa poitrine est laqué d'une rose, ses bras sont tatoués d'un cœur percé d'une flèche, il a un lys peint sur le gras des mollets, il porte un monocle d'émeraude, nombre de bagues et de bracelets ; de son baudrier doré pend une petite épée à poignée de nacre.

Persée est coiffé du casque de Pluton qui rend invisible, il a les ailes et les talonnières de Mercure et le divin bouclier de Minerve, à sa ceinture ballotte la tête de la Gorgone Méduse dont la seule vue changea en montagne le géant Atlas, comme on sait, et son hippogriffe est le Pégase que montait Bellerophon quand il tua la Chimère. Ce jeune héros a l'air fameusement sûr de son affaire.

Ce jeune héros arrête son hippogriffe devant Andromède et, sans cesser de sourire de sa bouche de grenade ouverte, il se met à exécuter des moulinets de son épée adamantine.

Andromède ne bouge pas, prête à pleurer d'incertitude, semblant n'attendre plus que le son de voix de ce personnage pour s'abandonner au sort.

Le Monstre se tient coi à l'écart.

D'un gracieux mouvement, Persée fait virer sa monture qui, sans troubler le miroir de l'eau, vient s'agenouiller devant Andromède en présentant le flanc; le jeune chevalier noue ses mains en étrier et, les inclinant devant la jeune captive, dit avec un grasseyement incurablement affecté :

— Allez, hop ! à Cythère !...

Ah ! il faut bien en finir; Andromède va poser son rude pied dans ce délicat étrier, elle se retourne pour dire d'un signeadieuau Monstre. — Ah! mais celui-ci vient de plonger entre eux,sous l'hippogriffe, et reparaît cabré, ses deux pattes en arrêt, montrant l'antre violacé de sa gueule qui darde une lancette de flamme ! L'hippogriffe s'effare, Persée recule, pour prendre du champ, et pousse des exclamations fanfaronnes. Le monstre l'attend, Persée se précipite, et aussitôt s'arrête :

— Ah ! je ne te ferai pas le plaisir de te tuer devant elle, crie-t-il; heureusement les dieux justes ont mis plus d'une corde à mon arc. Je vais te... méduser !

Le petit chéri des dieux décroche de sa ceinture la tête de la Gorgone.

Sciée au cou, la célèbre tête est vivante, mais vivante d'une vie stagnante et empoisonnée, toute noire d'apoplexie rentrée,ses yeux blancs et injectés restant fixes, et fixe son rictus de décapitée, rien ne remuant d'elle que sa chevelure de vipères.

Persée l'empoigne par cette chevelure dont les nœuds bleus jaspés d'or lui font de nouveaux bracelets et la présente au Dragon, en criant à Andromède : — Vous, baissez les yeux !

PERSEE ET ANDROMÈDE

Mais, ô prodige ! le charme n'opère pas.

Il ne veut pas opérer, le charme !

Par un effort inouï, en effet, la Gorgone a fermé ses yeux pétrificateurs.

La bonne Gorgone a reconnu notre Monstre. Elle se rappelle les temps riches et pleins de brises où elle et ses deux sœurs voisinaient avec ce Dragon, alors gardien du jardin des Hespérides, du merveilleux jardin des Hespérides, situé aux environs des Colonnes d'Hercule. Non, non, mille fois non, elle ne pétrifiera pas son vieil ami !

Persée attend toujours, le bras tendu, ne s'apercevant de rien. Le contraste est un peu trop grotesque entre le geste brave et magistral qu'il a pris ainsi et le raté de la chose; et la sauvage petite Andromède n'a pu retenir un certain sourire; un certain sourire que Persée surprend! Le héros s'étonne; qu'a donc sa bonne tête de Méduse? Et bien que son casque,au fond, le rende invisible, ce n'est pas sans crainte qu'il se hasarde à regarder la face de la Gorgone, pour s'assurer de ce qui arrive là. C'est fort simple, le charme pétrificateur n'a pas opéré, parce que la Gorgone a fermé les yeux.

Furieux, Persée remet la tête en place, brandit son épée avec un ricanement vainqueur, et, serrant bien le divin bouclier de Minerve contre son cœur, il pique des deux (oh! tandis que justement là-bas la pleine lune se lève sur le miraculeux miroir atlantique!) et fond sur le Dragon, pauvre masse sans ailes. Il le cerne par des voltiges éblouissantes, il le pique à gauche, il le pique à droite, et enfin l'accule dans une anfractuosité, et là, lui enfonce si merveilleusement son

épée au milieu du front, que le pauvre Dragon s'affaisse et, expirant, n'a que le temps de râler :

— Adieu, noble Andromède; je t'aimais et avec avenir si tu avais voulu ; adieu, tu y penseras souvent.

Le Monstre est mort. Mais Persée est trop excité malgré l'infaillibilité de sa victoire, et il faut qu'il s'acharne sur le défunt! et le larde de balafres! et lui crève les yeux! et le massacre, jusqu'à ce que Andromède l'arrête.

— Assez, assez ; vous voyez bien qu'il est mort. Persée remet son épée au baudrier, ramène les boucles

blondes de sa chevelure, avale une pastille et, descendant de sa monture, dont il flatte le col :

— Et maintenant, ma toute belle ! dit-il d'une voix sirotée. Andromède, toujours là irréprochablement et inflexiblement nue avec ses yeux noirs de mouette, demande :

— Vous m'aimez, vous m'aimez vraiment ?

— Si je vous aime? Mais je vous adore ! mais la vie sans vous me semble insupportable et pleine de ténèbres ! Si je t'aime ! mais regarde-toi donc !

Et il lui tend son miroir, mais Andromède, l'air au comble de la surprise, repousse doucement cet article. Il n'y prend garde, et se hâte d'ajouter :

— Ah! par exemple, il faudra que nousnous fassions belle!

Il ôte un de ses colliers, un collier de monnaies d'or (souvenir des noces de sa mère) et veut le lui passer au cou. Elle le repousse doucement, mais il profite de son geste pour lui prendre à deux mains la taille. Le petit animal blessé se réveille ! Andromède pousse un cri, le cri des mouettes aux

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plus mauvais jours, un cri qui retentit dans l'île déjà toute obscure :

— Ne me touchez pas!... — Oh ! pardon, pardon, mais en vérité tout ceci s'est fait si vite ! Je vous en prie, laissezmoi encore un peu seule errer dans ces lieux, dire un dernier adieu...

Elle se détourne pour étreindre d'un geste l'île, et sa chère falaise où la nuit descend, la nuit sérieuse, oh ! sérieuse pour la vie! si sérieuse et insaisissablequ'Andromèdes'endétourne tout aussitôt vers celui qui vient l'arracher à son passé, vers son va-tout. Et voilà qu'elle le surprend ! Il bâillait ! un élégant bâillement qu'il veut achever en sourire de grenade ouverte.

O nuit sur l'île du passé ! Monstre lâchement tué, Monstre sans sépulture ! Pays trop élégants de demain... Andromède n'a qu'un cri :

— Allez-vous-en! allez-vous-en! Vous me faites horreur! J'aime mieux mourir seule, allez-vous-en, vous vous êtes trompé d'adresse.

— Ah ! bien, en voilà des manières ! Ma petite, sachez que mes pareils ne se font pas dire deux fois de pareils ordres. Vous n'êtes déjà pas d'une peau si soignée.

Il exécute un moulinet de son épée adamantine, se remet en selle, et file dans l'enchantement du lever de lune, sans se retourner; on l'entend roucouler une tyrolienne; il file comme un météore, il s'efface vers les pays élégants et faciles...

O nuit sur la pauvre île quotidienne !... Quel rêve !...

Andromède reste là, tête basse, hébétée devant l'horizon, l'horizon magique dont elle n'a pas voulu, dont elle n'a pas pu vouloir, ô dieux qui lui avez donné ce grand cœur !

Elle va au Monstre, qui gît toujours dans son coin, inanimé, violet et flasque, pauvre, pauvre. C'était bien la peine,

en vérité !..

Comme autrefois, elle vient s'étaler sous son menton, maintenant mort et qu'elle doit soulever et lui entoure le cou de ses petits bras. Il est encore tout tiède. Curieuse, de l'index elle lui soulève une paupière, la paupière découvre un globe crevé et retombe. Elle écarte les mèches de la crinière et compte les trous saignants qu'a faits la vilaine épée de diamant. Et des larmes de passé et d'avenir, des larmes de silence lui coulent. Que la vie était encore belle avec lui dans cette île! Et tout en lui passant machinalement la main dans les cils, elle se souvient. Elle se souvient comme il lui fut un bon ami, gentleman accompli, savant industrieux, poète disert. Et son petit cœur crève en sanglots, et elle se tord sous le menton inerte du Monstre méconnu, et l'étreint par le cou, et l'adjure trop tard.

— Oh ! pauvre, pauvre Monstre ! Que ne me disais-tu tout d'avance ? Tu ne serais pas mort, là, par ce vilain héros d'opéra-comique. Et moi toute seule dans la nuit! Nous aurions encore de beaux jours. Tu devrais bien voir que ce n'était chez moi qu'une crise passagère, cette langueur et cette curiosité fatale. Oh ! curiosité trois fois funeste ! Oh ! J'ai tué mon ami, j'ai tué mon unique ami! Mon père nourricier, mon précepteur. De quelles lamentations pourrais-je

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