‹ Moralités légendaires. Avec des vignettes gravées sur boisChapitre 28 sur 30 · ANDROMEDE · texte numérisé non relu

ANDROMEDE

faire retentir ces rivages insensibles, maintenant? Noble Monstre, son dernier mot a été pour moi : — Adieu, Andromède, je t'aimais et avec avenir si tu avais voulu! — Oh ! comme je comprends maintenant le sérieux de ta grande âme ! et tes silences et tes après-midi et tout! Trop tard, trop tard! Mais sans doute ainsi en avaient ordonné les dieux. O dieux de justice, prenez la moitié de la vie d'Andromède, prenez la moitié de ma vie et rendez -moi la sienne, afin que je l'aime et le serve désormais avec fidélité et gentillesse. O dieux, faites cela pour moi, vous qui lisez dans mon cœur et savez combien, au fond, je l'aimais, encore qu'aveuglée par de passagères lubies de croissance, et n'ai jamais aimé que lui, et l'aimerai toujours !

Et la noble Andromède promène l'adorable éclosion de sa bouche sur les paupières closes du Dragon. Et soudain se recule !...

Car voici qu'à ses paroles fatidiques, à ces baisers rédempteurs, le Monstre tressaille, ouvre les yeux, pleure en silence et la regarde... Et puis il parle :

— Noble Andromède, merci. Les temps d'épreuve sont accomplis. Je renais, et je vais renaître correctement pour t'aimer, et qu'il n'y ait ni mot ni minute pour nommer ton bonheur. Mais apprends qui je suis, et quel fut mon destin. J'étais de la race maudite de Cadmus vouée aux Furies ! Je prêchais la dérision de l'être et le divin du néant dans les bosquets de l' Arcadie. Pour me punir, les dieux de vie me changèrent en Dragon, me condamnant à garder, sous cette forme, les trésors de la terre, jusqu'à ce qu'une vierge m'aimât, moi

Monstre, pour moi-même. Dragon à trois têtes, j'ai longtemps gardé d'abord les pommes d'or du jardin des Hespérides ; Hercule vint et m'égorgea. Puis je passai enColchide, où devait aborder la Toison d'Or. Sur le bélier'à toison d'or arrivaient Phryxus de Thèbes et sa sœur Hellé. Un oracle m'avait fait entendre qu'Hellé serait la vierge promise. Mais elle se noya en voyage, et donna son nom au détroit d'Hellespont. (J'ai su depuis qu'elle n'était pas très jolie.) Et vinrent alors ces étranges Argonautes, comme on n'en reverra plus !... Époques splendides ! Jason était leur chef, Hercule suivait, et son ami Thésée, et Orphée qui se faisait fort de me charmer avec sa lyre (et qui devait avoir plus tard une fin si tragique!) et aussi les deux Gémeaux; Castor, dompteur de chevaux, et Pollux, habile au pugilat. Epoques évanouies!... Oh ! leurs bivouacs, et les feux qu'ils allumaient aux soirs ! — Enfin je fus égorgé devant cette toison d'Or du Saint- Graal, grâce aux philtres de Médée qui brûlait d'un amour insensé pour le somptueux Jason. Et les cycles recommencèrent ; et j'ai connu Etéocle et Polynice, et la pieuse Antigone, et les perfectionnements de l'armement mettant fin aux temps héroïques. Et enfin l'étrange et accablante Ethiopie, et ton père et toi, ô noble Andromède, Andromède plus belle que toutes, à qui je dois de pouvoir te rendre si heureuse qu'il n'y aura ni mot ni minute pour nommer ton bonheur. En achevant ces mots mirifiques, le Dragon, sans crier gare ! s'est changé en un jeune homme accompli. Accoude à l'entrée de la grotte, sa peau humaine inondée des enchantements du clair de lune, il parle d'avenir.

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