IL
psalmodiez Ho/y, ho/y, ho/y, Lord Good Almighty ! La personnalité divine, quelle idée! Voilà ce qui s'appelle faire des personnalités. Son paradis, c'est encore mon souvenir. Car, en effet, elle avait ce que je demanderai toujours à la fiancée de mon génie, une bouche ingénument accueillante, mais gardée par deux grands yeux qui savent, ou bien (comme cette actrice Kate, avouons-le) deux fins yeux bleus vagabonds et crédules, gardés par une bouche ravagée avec le pli amer du coin immortellement sur la défensive. Et son profil, et c'est là d'ailleurs le seul étalon pour mesurer la beauté de la femme, ne rappelait celui d'aucun animal, du bull-dog à la gazelle. Et dans l'intimité, je ne lui ai jamais surpris la nuance chienne. Bref, c'était une sainte en jupe simple. Il eût été dommage qu'elle vieillît. Et maîtresse de Fortimbras ! Ah, Ophélie, que n'étais-tu née ma compagne ! que n'étais-tu assez inconnue pour cela! Je l'ai aidée à se faner, la Fatalité a fait le reste.
Ophélie, Ophélie Ton beau corps sur l'étang C'est des bâtons flottants A ma vieille folie...
La cérémonie tire à sa fin (une fois pour toutes !) On entend les boules de terreau sonner sur le cercueil, sonner sur ce cercueil, hélas ! une fois pour toutes !...
— Elle avait un torse angélique, encore une fois. Que puis-je à tout cela, maintenant? Allons, je donne dix ans de ma vie pour la ressusciter! Dieu ne dit mot ! Adjugé! C'est donc qu'il n'y a pas de Dieu, ou bien que c'est moi qui n'ai
même plus dix ans à vivre. La première hypothèse me semble la plus viable, et pour cause.
Hamlet, homme d'action, ne quitte sa cachette qu'assuré, bien entendu, que cette brute de Laè'rtes a filé avec toute l'honorable compagnie.
— Mon frère Yorick, j'emporte votre crâne à la maison ; je lui ferai une belle place sur l'étagère de mes ex-voto, entre un gant d'Ophélie et ma première dent. Ah ! comme je vais travailler cet hiver avec tous ces faits ! J'ai de l'infini sur la planche.
La nuit tombe ! Ah ! il faut agir ! Hamlet reprend le chemin du Château sans trop se laisser envahir par la quotidienneté de la nuit sur les grandes routes. Il monte d'abord dans sa tour, déposer ce crâne, ce puissant bibelot. Il s'accoude un instant à la fenêtre, à regarder la belle pleine lune d'or qui se mire dans la mer calme et y fait serpenter une colonne brisée de velours noir et de liquide d'or, magique et sans but.
Ces reflets sur l'eau mélancolique... La sainte et damnée Ophélie a flotté ainsi toute la nuit...
— Oh ! je ne puis pourtant pas me tuer, me priver de vivre ! Ophélie ! Ophélie ! Pardonne-moi î Ne pleure pas comme ça !
Hamlet rentre dans sa chambre et tâtonne fébrilement.
— Je ne peux pas voir les larmes de jeunes filles. Oui, faire pleurer une jeune fille, il me semble que c'est plus irréparable que l'épouser. Parce que les larmes sont de la toute enfance ; parce que verser des larmes, cela signifie tout
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simplement un chagrin si profond que toutes les années d'endurcissement social et de raison crèvent et se noient dans cette source rejaillie de l'enfance, de la créature primitive incapable de mal. — Adieu beaux yeux, quand même inviolés car inapprivoisables, d'Ophélie ! Il se fait tard, il faut agir ; à demain les baisers et les théories.
Hamlet descend pour voir comment sa pièce est mise en train.
Un corridor, où d'ordinaire campe la réserve de buffet des grands bals de gala, a été divisé en cabinets et doit servir de coulisses à ces comédiens.
Hamlet, sans y trop songer, pousse doucement la porte d'un de ces cabinets et entre. Il s'arrête dès le seuil. Là, vraiment, parmi les coffres déballés, éplorée comme une Madeleine, toute hoquetante des derniers sanglots d'une crise, cette actrice Kate gît sur le parquet, en robe de brocart rouge lamé d'or à traîne, mais sans corsage encore, les bras et les épaules offerts, la poitrine nature en une chemisette à plissés merveilleux, là, en pauvre créature, peut-être consolable.
Hamlet clôt dextrement et doucement la porte derrière lui, et s'approche de cette nouvelle histoire.
— Eh bien? qu'est-ce que c'est, Kate? Qu'est-ce que vous avez ?
La belle Kate ne s'émeut pas plus que cela de la présence de son Altesse. Elle reste encore des minutes ainsi prostrée dans la supériorité de ses larmes, dans la supériorité de son enfance retrouvée. Puis (comme il faut toujours bien agir) elle se lève; et sans plus s'occuper de son Altesse que pour
lui tourner le dos, elle se reprend à organiser, de-ci de-là dans le désordre, sa toilette de reine d'un soir, rageant avec des restes de larmes contre des nœuds de lacets. — Qu'elle est généreusement belle, malgré tout ! Oh, certes, si elle lui parle, si elle parle et côtoie l'hamlétisme sans y tremper, Hamlet est perdu ! Perdu et gagné !
— Voyons, c'est pas tout ça ;qu'aviez-vous, Kate, ma mie? Et il la prend gentiment par la taille.
— Dites-moi cela, à moi.
Et voilà la belle Kate qui le regarde en face immortellement, et puis se laisse aller cachant son visage dans la poitrine du chaste prince, et se remet à fondre en larmes, à pleurer toutes ses larmes sur ce pourpoint de velours noir où Ophélie en a déjà pas mal versé le mois passé.
Hamlet croit devoir lui semer la nuque de baisers calmants et autres, en lissant les bandeaux de ses cheveux.
Il faudrait la plume de Hamlet pour vous servir le sentiment de la beauté de Kate. Kate est une de ces apparitions qui, dans la rue, vous clouent là, sans qu'on songe à la suivre (à quoi bon? se dit-on, ce que sa vie doit être prise, à cellelà) et que dans un salon on regarde, non d'un air beau, fou ou tendre, mais indifférent et lointain (ce qu'elle doit être habituée aux têtes qui se retournent ahuries ! pas la peine d'en grossir la cohue, pense-t-on). Puis on apprend qu'elle vit comme une autre, ou mariée, ou seule, ou par-ci par-là. Et l'on s'étonne qu'elle ne soit pas la fameuse une telle, une accablée de drames internationaux malgré ses vingt-cinq ans et son air de monstre qui a toujours bien dormi la veille.
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Et Kate, qui a passablement roulé, a roulé rien moins qu'épiquement. Elle aroulé, ô misère ! O petites villes, abatjour des lampes, intermédiaires crasseux, claquements de portes ! O misère, ô occasions ! Elle a roulé, et cependant elle est là, elle vous regarde; et la moue de sa bouche est une campanule éclose de ce matin, et ses grands yeux inconnus balbutient : « Quoi?... Ah?... » et quelle modestie dans ce doux chignon sur cette nuque délicate ! — Ah ! laissez donc, elle est de l'autre sexe, elle est esclave, elle ne sait pas...
Elle ne sait guère, et Hamlet ne sait que promener de pitié et de chatterie la moue de ses lèvres adolescentes sur la peau tendrement rincée de ses chastes épaules abattues de chagrin, et se montrer créature, créature sans phrases.
Mais non ! les prairies naturelles sont loin, à cette heure ! Il faut d'abord faire table rase, et dès ce soir !
— Maintenant, Kate, vous allez me dire pourquoi ces larmes où je vous ai trouvée, ô vous qui ne me connaissiez pas hier et trouvez ce soir mes baisers naturels. Il faut me dire.
— Oh ! non, jamais.
— C'est donc bien vilain, alors? Voyons, à moi...
Et comme il achève ce mot dans ses épaules où il passe et repasse ses joues, elle le regarde en face, baisse les yeux, s'éti re les bras, et dit, très ennuyée, d'une voix maussade :
— Eh bien, voilà ! Je ne suis qu'une malheureuse, mais j'ai l'âme haut placée, qu'on le sache. Dieu sait si j'en ai consommé, sur les planches, des héroïnes sublimes ! Mais, quand j'ai lu les scènes de l'enfance et des premières fiançailles de
mon rôle, dans votre espèce de pièce, oh, tenez !... Comme c'est ça, notre pauvre destinée pitoyable et impitoyable! Oh ! vous devez être unique et incompris ! et non pas fou, comme ces gens à cure-dent et à éperons le disent. Mais aussi que vous avez dû en faire souffrir ! — - Alors, voilà, c'est bien simple... Non ! non !
— Continue, continue, Ophélia.
— Oh ! tenez, voilà,en m'habillant je me répétais le monologue à l'église, et soudain mon cœur a crevé de nouveau dans ses larmes, et je me suis laissée aller sur le plancher. Si vous saviez comme j'ai un grand cœur ! Ah ! j'en ai assez de cette existence cynique et vide! Demain je quitte tout, je reviens à Calais et j'entre en religion pour me consacrer aux pauvres blessés de la guerre de Cent Ans.
Hamlet, quoique bien élevé, ne peut guère contenir son allégresse d'artiste. C'est son baptême de poète ! et cette comédienne le lui apporte, ainsi enveloppé, de la première scène de Londres. Et voilà Hamlet qui surmène la pauvre Kate d'explications, se fait indiquer les moindres mots, et, de tout son cœur cosmique, se mire dans ces yeux connaisseurs que son génie vient d'élargir de gloires.
— Alors, tu crois que, devant un public de capitale et aux lumières, l'effet serait renversant? Et qu'on me regarderait passer dans les rues en s'étonnant de mon allure triste? Et que d'aucuns se tueraient devant l'énigme de ma vie ! O Kate, si tu savais ! Ce drame-ci, ce n'est rien, je l'ai conçu et travaillé au milieu de répugnantes préoccupations domestiques. Mais j'en ai encore, là-haut, des drames et des poèmes,
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des féeries et des métaphysiques, inouïs, foudroyants ou donneurs de mort lente ! Ah ! tiens, nous allons nous aimer, je quitte aussi tout, nous partirons cette nuit sous ce clair de lune si lucide ! Je te lirai tout ! nous irons vivre à Paris. Kate se reprend à pleurer en silence.
— Non, non, Hamlet, ce n'est pas pour moi, je veux me retirer, entrer en religion, soigner les blessés delà très lamentable guerre de Cent Ans et prier pour vous.
On toque à la porte.
— Allons, Kate, essuyez vos yeux intéressants, bâclez votre toilette; je reviendrai à la fin du spectacle. Je vous aime ! vous aime ! Et vous me direz des nouvelles de cette immensité. — Entrez !
C'est le régisseur ! Hamlet lui intime en passant :
— On me garde le secret, n'est-ce pas ! Ce drame ne vient pas de moi. Il est le premier venu de votre répertoire. Allezy carrément.
— Hé ! continue Hamlet, tout haut, en remontant chez lui, je me moque de cette représentation et de sa moralité comme du premier amant de Kate ! — Le sort est jeté ! Je tiens ma solution. Ces choses-là viennent toujours d'où on les attendait le moins. A moi la vie et les alentours, et les très glorieux pessimismes quand même !
Hamlet s'habille solidement ; range des eaux-fortes qu'il entasse avec des manuscrits, de l'or et pierreries dans deux coffrets. Il choisit de menues armes. Puis, il allume un réchaud, pose dessus une planche de cuivre à graver sur
laquelle il couche ensuite les deux statuettes de cire au cœur puérilement percé d'une aiguille, et les deux statuettes bientôt coulent, s'unissent tendrement en une mare répugnante.
— Et je me fiche aussi de mon trône. C'est trop abrutissant, Fortimbras de Norwège me dirait que c'est là le meilleur parti à prendre. Soit; tout est bien. Les morts sont morts. Je vais voir du pays. Et Paris ! Je suis sûr qu'elle joue comme un ange, comme un monstre. Nous ferons sensation. Nous aurons des noms de guerre bizarres.
Hamlet cherche un instant un nom de guerre bizarre ; mais non ! tout l'espace qu'ils vont dévorer à cheval cette nuit le prend déjà à la gorge. Comme demain, dimanche, quand les jeunes filles d'Elseneur seront ainsi que toujours à la messe et à vêpres, comme demain, à cette heure, eux seront loin, mélancoliquement loin des remparts d'Elseneur !
Hamlet sonne son écuyer pour les derniers préparatifs. En l'attendant, il s'amuse à souffleter de jets de salive ces toiles pendues aux murs de sa chambre, ces vues du Jutland qui ont pesé sur sa jeunesse stérile et mal nourrie.
Le roi Fengo et la reine Gerutha promènent un sourire fatigué d'affabilité et s'installent en leurs stalles; la salle se rassied, dans le froufrou indécis d'un champ de blés mûrs écoutant d'où va venir le vent. Des pages se retirent vers les portes. Le rideau de la scène se sépare en deux.
Dans un coin obscur d'une tribune, Hamlet, dont nul jamais ne s'inquiète, assis sur un coussin, observe la salle et la scène par les baies de la balustrade.
Le cliché « public houleux » lui vient aux lèvres.
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— Allons, Hamlet, que tout ceci vous laisse imperméablement froid. La salle est nulle, l'étiquette défend d'applaudir, et l'on va modeler son visage sur ceux du couple royal, lequel ne sera guère à son aise, et par conséquent guère impartial, dès le second acte.
La pièce commence, Hamlet la sait par cœur. 11 s'absorbe dans des expériences d'effets scéniques, note d'avance la portée de ses mots devant un vrai public, rumine des retouches. Kate enfin paraît et électrise l'œuvre.
— Parbleu ! Je n'étais qu'un écolier ! Voilà ce qui me manquait, l'épreuve de la rampe! Oh! je n'ai pas encore donné le quart de ce que j'ai dans le ventre. Et elle ! comme elle est carrément et chimériquement belle, ainsi coiffée à la Titus ! Et elle n'a pas l'air de savoir où on la mène ! et ses yeux qui tantôt savent tout, tout ! tantôt rien, rien, au nom du Ciel ! Vrai, son être est trempé pour l'accomplissement de choses dont on parlera dans mille ans. Nous nous comprenons. Nous ferons sensation. Elle a, comme Ophélie, cet air collet-monté; mais à elle, ça lui donne du montant (un mot à noter !) Je veux l'aimer comme la vie. — Oh ! comme elle a dit ça :
Oh ! reviens là, Reviens vagir parmi mes cheveux, mes cheveux De moi, je t'y ferai des bracelets d'aveux,
En veux-tu, en voilà...
Oh ! je viens, je viens, va ! Et moi qui croyais connaître la Femme ! la Femme et la Liberté ! et les salissais de banalités a priori ! Cuistre! Pédicure! — Et les deux criminels,
là-bas ; ils ont l'air au spectacle, ma parole. Ils ne comprenaient pas encore d'où vient cet horrible, horrible, horrible drame. Je me suis peut-être un peu trop livré aux horsd'œuvre de fantaisie, et il en reste malgré ces coupures. Mais attendons la scène du jardin. — Tiens, Laé'rtes n'est pas là.
On se lève pour l'entr'acte. Le roi et la reine font cercle, les pages ayant repris les traînes de leurs manteaux, et promènent leur sourire affable et fatigué. On fait circuler des tranches de hareng et de petites cornes d'auroch où mousse la cervoise.
Dès la scène II de l'acte suivant et devant ce décor de tonnelle où le roi Gonzago commence à s'assoupir éventé par sa femme, Fengo au cœur lâche comprend ! et sans attendre l'entrée de Claudius, il s'affaisse évanoui. La reine se lève, droite, très Paul Delaroche; on s'empresse avec tout un répertoire de mines et de chuchotements. Un coup de hallebarde du chambellan successeur de Polonius (heureux d'inaugurer ainsi ses fonctions) fait tirer le rideau sur l'horrible, horrible, horrible pièce.
Hamlet s'est dressé dans son coin, balbutiant :
— Musique! Musique! C'était donc vrai! Et moi qui n'y croyais pas encore !... Enfin, ils sont assez punis comme ça, c'est mon avis. Moi je file ! Un jour de plus, et l'on m'empoisonnerait comme un rat, un sale rat !
Il se lance à travers des escaliers de services pleins de tintements de sonnettes et d'appels. Les coulisses sont désertées. Hamlet reprend d'abord son manuscrit abandonné, là, ouvert à l'endroit interrompu.
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Kate l'attendait.
— Un simple évanouissement. Je te raconterai après. Mais que je t'embrasse ! Tu as joué comme un ange. Maintenant, nous n'avons pas une minute à perdre... comme deux rats !
Il l'aide à sortir de ses brocarts i Elle a eu la bonne idée de garder sa toilette ordinaire par-dessous. Hamlet l'enveloppe d'un manteau et la coiffe d'une toque.
— Suis-moi.
Ils traversent le parc, faisant s'envoler des oiseaux assoupis.
Hamlet sifflote allègrement. Ils sortent par une petite porte. Un écuyer est là, tenant deux chevaux par la bride.
Le temps de s'enchâsser en selle entre ces précieux coffrets, et les voilà partis, au trot, tout naturellement. (Non, non ! Ce n'est pas possible ! Cela s'est fait trop vite !)
Ils vont à travers champs, pour regagner la grand'route sans passer par laporte d'Elseneur, la grand'route sanslalune, la lune qui doit faire si bien ensuite là-bas par les plaines et les plaines...
C'est la route où, quelques heures auparavant, Hamlet cheminait, croisant des prolétaires quotidiens :
Il fait un suave temps de calorifère du paradis. Et la lune joue, non sans succès, l'enchantement des nuits polaires.
— Kate, avez-vous soupe avant le spectacle?
— Non. Ah ! je n'avais guère le cœur à manger, vous pensez bien.
— Moi, jç n'ai rien pris depuis midi. Dans une heure nous serons à un rendez-vous de chasse où nous prendrons
quelque chose. Le garde est mon père nourricier. Tu verras chez lui une miniature de moi en bébé.
Hamlet s'aperçoit qu'ils vont justement passer près du cimetière.
(Le cimetière...)
Et le voilà qui, piqué d'on ne sait quelle tarentule, descend de son cheval qu'il attache à un arbre, un arbre indifférent et mélancolique.
— Kate, attends-moi une minute. C'est pour la tombe de mon père, qui a été assassiné, le pauvre homme ! Je te raconterai. Je reviens à l'instant; le temps de cueillir une fleur, une simple rieur en papier, qui nous servira de signet quand nous relirons mon drame et que nous serons forcés de l'interrompre dans des baisers.
Il s'avance dans le clair de lune parmi les ombres crues des cyprès sur les pierres, il va droit à la tombe d'Ophélie, de la déjà si .mystérieuse et légendaire Ophélie. Et, là, les bras croisés, il attend.
— Décidément,
Les morts C'est discret ;
Ça dort Bien au frais.
— Qui va là? C'est toi, Hamlet de malheur? Que viens-tu faire ici ?
— C'est vous, mon cher Laë'rtes, quel bon vent ?...
— Oui, c'est moi ; et si vous n'étiez un pauvre dément, irresponsable selon les derniers progrès de la science, vous
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paieriez à l'instant la mort de mon honorable père et celle de ma sœur, cette jeune fille accomplie, là, sur leurs tombes !
— O Laé'rtes, tout m'est égal. Mais soyez sûr que je prendrai votre point de vue en considération...
— Juste ciel, quelle absence de sens moral !
— Alors, vous croyez que c'est arrivé?
— Allons ! Hors d'ici, fou, ou je m'oublie ! Quand on finit par la folie, c'est qu'on a commencé par le cabotinage.
— Et ta sœur !
— Oh!
A ce moment, on entend dans la nuit toute spectralement claire l'aboi si surhumainement seul d'un chien de ferme à la lune, que le cœur de cet excellent Laé'rtes (qui aurait plutôt mérité, j'y songe, hélas ! trop tard, d'être le héros de cette narration) déborde, déborde de l'inexplicable anonymat de sa destinée de trente ans ! C'en est trop ! Et saisissant d'une main Hamlet à la gorge, de l'autre il lui plante au cœur un poignard vrai.
Notre héros s'affaisse sur ses genoux orgueilleux dans le gazon, et vomit des gorgées de sang, et fait l'animal talonné par une mort certaine, et veut parler... il parvient à articuler :
— Ah ! Ah î qualis... art if ex... pereo !
Et rend son âme hamlétique à la nature inamovible.
Laé'rtes, idiot d'humanité, se penche, embrasse le pauvre mort au front et lui serre la main, puis, tâtonnant dans le vide, s'enfuit à travers les clôtures, pour toujours, se faire moine, peut-être...
Silence et lune... Cimetière et nature... Hamlet ! Hamlet ! appelle bientôt la grelottante voix de Kate; Hamlet!...
La lune inonde tout d'un silence polaire.
Kate se décide à venir voir.
Elle voit. Elle palpe ce cadavre livide de lune et de décès.
— Il s'est poignardé, ô Ciel !
Elle se penche sur cette tombe et lit :