MUSSET D'APRÈS SON ŒUVRE
« Il y à sous le soleil une chose fâcheuse pour tout le monde : c’est que la sagesse est un travail, et que, pour être seulement raisonnable, il faut se donner beaucoup de mal, tandis que, pour faire des sottises, il n’y à qu’à se laisser’ aller, »
A. D8 MUSSET, La première jeunesse et les débuts!,
En 1828, parmi les artistes et les poètes rassemblés dans le Salon de l’Arsenal, sous «Paile paternelle » de Charles Nodier, il y avait un beau jeune homme, qui ravissait tout le monde, Victor Hugo reconnaissait en lui « ce gentil garçon de treize ans..., à la taille déliée, au regard ferme et clair », que son beau-frère Paul Foucher, quatre ans avant, lui avait amené. Depuis, à peine sorti du
collège, on le rencontrait chez le peintre Achille Devéria, chez
M:< Panckoucke, chez Emile Deschamps. Il avait ses droits d'entrée dans « la grande boutique romantique ». Il était haut de taille, bien fait, la figure très longue, des yeux, assure Lamartine, qui le vit dans un clair-obscur, « rêveurs plutôt qu'éclatants, un front distrait plutôt que pensif », le printemps même, dit Sainte- Beuve, « la joue en fleur, et qui portait encore les roses de l’enfance », les cheveux d’un blond de séraphin, gai par accès, mais
cien législateur, demeurant à Paris, dite rue et division, n° 37, et Germain
1, Acte de naissance de Musset :
« Du 12 décembre 1810, à midi. Acte
de naïssance de Louis-Charles-Alfred (du sexe masculin), né le 11 de ce mois, à onze heures du matin, à Paris, rue des Noyers, n°33, division du Panthéon, fils de Victor-Donatien de Musset, pro-
priétaire, et d’Edmée-Claudette Guyot-
Desherbiers, son épouse.
« Les témoins sont Claude-Antoine Guyot-Desherbiers, ayeul maternel, âgé dé soixante-cinq ans, jurisconsulte, an-
Ménard, employé, demeurant à Paris, rue Saint-Jacques, no 262,
« Sur la réquisition faite à nous, adjoint au maire du XII° arrondissement de Paris, soussigné, par le dit Demusset (sic), père présent, lequel a
signé ainsi que les témoins par devant
nous, lecture faite du dit acte, « Signé, etc, »
HUE TE Vel JON, A: ES, Co SRE Se D
IV re ALFRED DE MUSSET
- habituellement grave et un peu timide. Il était très élégant; il valsait à la perfection : c’est ainsi qu’il réparait l’injure faite à la valse par lord Byron, un poète qui ne pouvait pas danser, « Exercice vraiment délicieux, et qui devait être inventé par un pays où ; l’on aime, l'Allemagne. » Selancer « dans le tourbillon de lawalse», sentir pliér dans ses bras, au bruit d’une musique « tendre et vo-
luptüueuseé », une ‘jeune fille «divinement » légère, et souple comme une liane des Indes, c’était pour lui une sorte d’enêhantement, une facon de rêver ; et le rêveur qu'il était, en causant rubans et fanfreluches avec « la fée » qui s’envolait « dans un voile de soie embaumée », semblait poursuivre intérieurement, avec la Psyché germanique, un entretien vaporeux ! Puis, on le voyait « nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un coussin » ; et les psychologues du Salon, Sainte-Beuve surtout, constataient qu’il ne tenait pas au plaisir, s’il le rencontrait, et qwu'il cherchait, par la réflexion, « à en tirer tristesse et amertume.» ,
Les femmes l’aimaient. Il était respectueux avec une ombre d'impertinence :
Mon Dieu ! qui peut savoir lequel on xécompense Le mieux, ou du respect, ou de certaine offense ? ?
Sa langueur n'avait rien de fade. Dans sonallure cavalière, elles trouvaient de la franchise et de la générosité, à la vieille mode. - Elles sentaient qu’il ne vivrait que pour elles. Et ses succès ne rendaient pas les hommes jaloux, car il était bon enfant, cordial, mauvais voisin plus tard, roide à l’occàäsion, et de réplique hautaine, mais excellent camarade, passionné d'amitié, sans engoue: ments, libre de méchanceté. Ce jeune homme de dix-huit ans, qui adorait le bal, la musique, les chevaux et les vers, pour dernière ‘grâce portait le nom, romantique et français, d'Alfred de Musset. Jadis, il aurait été cornette ou guidon; il serait sorti de lune de ces Académies très renommées, où Les jeunes gens de bon Li. gnage apprenaient l'escrime, l'équitation, la fortification êt toutes. les sciences ou manières d’être qui conviennent à des gentilshommes. Ïl était né, appartenant à la noblesse par son père, à la très bonne bourgeoisie par sa mère. M. de Musset-Pathay s'était trouvé sans fortune, après une carrière de fonctionnaire assez aceidentée3. Il aimait beaucoup Rousseau i ; il l'avait vengé des imputations de Grimm ; homme d'excellente compagnie, très indulgent
1. Les expressions entre ‘guillemets | sons au Ministère de l'Intérieur (1811), appartiennent à Musset, en divers pas- emploi supprimé:en 1818. En 1821, sages de son œuvre, : bibliothécaire de la Chambre des Pairs ;: Dee en 1898, il rentre à la Guerre. * | 4 ra -4. En 1818, édition des Œuvres de 8. D'abord dans l'Administration de J.-J, Rousseau ; en 1821, Histoire de la 14 Guerre, puis chef Un bureau des pri- | vie et des œuvres de J.-J. Rousseau
. pour ses enfants, une fille et deux fils, dont Alfred était le cadets
L’affection Hiale fut très vive chez Musset L:; il savait gré à son père de sa tendresse, mais aussi d’avoir voulu donner à ses fils le respect scrupuleux de soi, le goût de l’énergie et l'exemple de la sagesse. Si Musset manqua souvent de sagesse et de force, iln’en a jamais accusé que lui-même. De sa mère?, il tenait le sentiment que rien n’est perdu quand le cœur reste bon. Elle n’était pas sermonneuse, tout au plus conseillère, avec discrétion. S'il revenait chez lui de mauvaise humeur, ou lesprit sombre, elle entrait «tenant un gros bouquet de roses dans un verre d’eau, qu’elle posait doucement sur la table, à côté de lui », et elle lui disait en souriant : « Il y en a pour quatre sous 3. » Il était consolé, puis il recommençait à courir après les illusions qu’il payait plus cher Cétait un peu lenfant prodigue.
Il avait, du moins, le charme des enfants qui naissent gâtés. Son enfance fut expansive, Caressante, avec des impatiences et des vivacités,-comme celles de Ruüskin enfant, qui s’écriait devant un parterre de fleurs : « Elles m'’arrachent les yeux. » Pour.lui, c'étaient de beaux souliers rouges, que sa mère tardait à lui mettre. « Mais dépêchez-vous donc, maman, ils seront vieux ! » IL rappelait, plus tard 4, le vieux portrait, qui lui donnait de si jolies extases. Il posait le front sur l’angle du cadre : « Les rayons de lumière, frappant sur les dorures, lentouraient d’une sorte d’auréole où nageait son regard ébloui... Plus la clarté devenait vive, ‘ plus son cœur s’épanouissait. » fl y avait déjà chez lui quelque chose de cette avidité anxieuse, qui étreignit son cœur d'adolescent ; il sentait qu’un instant est donné aux choses pour exister, et qu’une fois l'instant passé, il n’est pas d'artifice ni de résignation qui puisse en consoler. Toute sa vie, Alfred de Musset gardera les caprices fébriles, les élans affectueux, les brusques désespoirs d’un enfant nerveux, et le don des pleurs qui désarment.
En 1827, au temps où Le Globe sommait la jeunesse française de
produire un Schiller, il convenait que Musset eût des ambitions
grandioses : « Je voudrais être Shakespeare ou Schiller. » Mais il concluait modestement : « Je ne fais donc rien. » Il n’avait qu'un
1. M. de Musset mourut du choléra le 8 avril 1832. Sur le chagrin d'Alfred
de Musset, V. Confession d'un enfant - . du siècle, p. 320.
2. Elle était fille de. M;. Guyot- Desherbiers, né le 20 mai 1746, à Joinville, avocat, puis magistrat sous la
Révolution, député au. Conseil des Cinq-
Cents, et, sous le Consulat, membre du Corps législatif. Plein d'enjouement, tres libéral, ami de Cabanis, de Suard, de Barras, il avait frondé en 1771 le
parlement Maupeou dans une satire in- :
titulée Les Chancelières ; il avait écrit
quelques fragments de poésies sur Les
Chats, sur Les Heures. Quelque chose de sa gaieté et de son. originalité se retrouvera chez ‘Alfred de Musset, —
. Mme Guyot-Desherbiers « avait infini:
ment de bon sen$, et cela ne l'empêchaïit point d'être une fille spirituelle de Rousseau », (A. BARINE.) Ce trait est à retenir. V. sur la famille, de
. Musset les notes aux illustrations,