Les Deux Maîtresses
4, Les Deux Mañtresses,
parti-pris : n'être l'homme d’aucune profession !, être un homme, tout simplement, ce qui était déjà fort ambitieux ; volontiers ‘il. ‘aurait dit comme le héros de Bernardin de Saint-Pierre, dans la - Chaumière indienne : « Ne pouvant être Indien, je me suis fait, homme ! » Naturellement, il se trouvait désœuvré, et il se plaignait amèrement, selon la mode de 1827, de n’avoir pas encore de grandes passions. Est-ce la peine de vivre avec mesure ? Mais qui aimer? Comment «se débarrasser de ce besoin d'émotions ? ?» A dix-sept. ans, ayant lu Byron par- -dessus Rousseau, Musset avait contre la nature une rancune qui se croyait profonde? :elle lui avait mis au cœur une soif d’idéal que rien ne désaltérait. S'il avait écouté Pascal, il ne se serait plus demandé avec scandale pourquoi «ce . mélange de bonheur et de tristesse, cet amalgame de fange et de ‘ciel. » Mais, d’une éducation religieuse assez rapide 4, sa sensibilité avait gardé quelques impressions qui ne s’effacèrent jamais, — sa volonté n'avait pas contracté lhabitude d’une discipline. Il sen-. tait d’ailleurs les discordances de son âme; il ne pouvait prendre son parti que l’homme ne fût pas un composé harmonieux, et à il se rabattait sur le divertissement.
Comment n’aurait-il pas été libertin, par inclination, par Curio- -sité, et par système ? D’abord, quand on ne peut être l'amant” d'Elvire ou de Charlotte, quand le ciel est trop haut, on se venge par ce qui s'appelle haute corruption. Musset lisait les Liaisons” dangereuses du marquis de Laclos ; voilà pourquoi il écrivait à son, j, confident Paul Foucher : « Je voudrais être un homme à bonnes : fortunes, non pour être heureux, mais pour tourmenter toutes les femmes jusqu’à la mort, faisant jouer tous les ressorts de mon ésprit sans jamais toucher à mon âme. » Ce qui le séduisait aussi dans le libertinage, c'était la tristesse, Ia plus dangereuse des passions. Il ne connaissait de Byron, ce grand dissolu, si bruyam- &. ment triste, que ses vers (ils suffirent, je crois, à lui voiler la mélancolie pourtant magnifique de Chateaubriand) ; mais il voyait, il frèquentait des hommes de moindre envergure, ses aînés, dont les douleurs, littéraires ou vraies, le tenaient sous le charme: - Ulrich Guttinguer surtout, quadragénaire envieilli dans les délices = de la mollesse, fatigué de plaisirs, et qui, d'ailleurs, proposait aux + jeunes l’exemple, peu suivi, de sa Conversion. « Laisse-moi, lui Le disait-il en 1829, regarder dans {ton âme — comme un enfant craintif D se penche sur les eaux ; — toi si plein, front pâli sous des baisers
= 1. À Paul Foucher, 23 octobre 1827 : donné la soif d’un idéal qui ne se réa- > & Ni toi ni moi ne sommes destinés à lisera pas ? » (Sentiment qui animera ne faire que des avocats estimables ou Frank, dans Za COUPE. et les Lèvres, des avoués intelligents ». p. 135).
; : 4, Il avait fait sa première commu- 12 2. À Paul Foucher, ; octobre 1827. nion au lycée Henri-LV, sous la Airec- Re 8. « Pourquoi la nature m'’a-t-elle tion 1 l'abbé Ve
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FiG.2.— Les milieux de la jeunesse de Musset. — Bal masqué. Dessin de Devéria. (B.N.E.)
Ce charmant dessin, d'A. Devéria, évoque les bals masqués où paraissait Musset. (Cf. à la fin du volume, le poète déguisé en page.)
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F1G. 3. Les milieux de la jeunesse de Musset. Discussions littéraires.
Cette caricature donne une idée du ton des discussions littéraires vers 1830. Le personnage de droite représente un Jeune-France, retour du combat d’Hernani; son costume rappelle la mode de Henri III, et l’on peut se figurer que son gilet est fleur de pensée, et son pantalon collant, jaune-soufre. IÎ à la figure amère et convulsée., Le classique, au contraire, est souriant, amène, bien nourri, et vêtu avec le goût le plus confortable : on sent qu’un pareil vêtement n’abrite que des pensées modérées,
de femme, — moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux, »
Chérubin brülait d’être Don Juan, ou Manfred. LE Mais il voulait aussi mettre en vers ce qu'il éprouvait : € Moi dont l’âme a besoin de chanter ce qu'elle souffre » (4827). Il fut d’abord romantique, pour-s’amuser, sans conviction ; il fit de l'extravagant et du saugrenu, il mit des rimes opulentes sur des rythmes difficiles :
Mes amis, j'ai la fièvre, L Et minuit dans les noirs \ E< Manoirs, 2 Bêlant comme une chévre, Chasse les hiboux roux &, Des trous 1.
Cette littérature sépulcrale et lunaire n’était que du pastiche. On y trouve des fantômes, des « plumes chucliotantes», des «amours insensées », des chats qui hurlent et de la corde de pendu. Après
avoir fait sa partie dans la symphonie fantastique, Musset retour-
nait écouter les sources qui bruissent dans les bois, et il retrouvait l'accent idyllique d'André Chénier :
E Il vint sous les figuiers une vierge d'Athènes, : Douce et blanche, puiser Peau pure des fontaines, De marbre pour les bras, d’ébène pour les yeux. ju: Son père est Noémon de Crète, aimé des dieux, — Elle, faible et rêvant, mit l’'amphore sculptée Sous les lions d'airain pères de l’eau vantée Et féconds en cristal sonore et turbulent.
- Ces vers sont nés d’une réverie dans les bois d'Auteuil, au temps où, pour sa jeune muse, « les dryades entr'ouvraient l'écorce des -
bouleaux 2? ». Il aimait la Grèce, et l’hellénisme, d’une tendresse
nostalgique. Il entrait naturellement dans le tour de Pimaginaltion mythologique, et, sans qu'il parût les chercher, des images .
d'églogue alexandrine venaient se placer dans ses vers : à
Un bal est à deux pas; à travers la fenêtre, On le voit çà et là bondir et disparaître, Comme un chevreau lascif qu'une abeille poursuit.
ES
Aristophane « tendre et terrible, pur et corrompu, et au fond de tout çela, pour qui sait comprendre, assurément mélancolique », Polémon, au lendemain d’un souper, la poitrine et le bras nus, - . une couronne de fleurs lui pendant- sur Poreille, séduit par la -parole inélégante et forte de Xénocrates,et converti à la sagesse, . il y avait dans ces images de la vie athénienne une franchise de
2% LT. “dans les Opes’de V. Hugo RS Pr) Chanve-Souris, Le Cauchemar. Fe D ee 7e D: 183 et sqq- 2e Une 2. AR ce p. 865, à