SCÈNE VI La terrasse
NINON, SILVIO, sur un banc.
$ SILVIO
Ecoutez-moi, Ninon, je ne suis point coupable. s ee Oubliez un roman où rien n’est véritable D An Que-l’amour de mon cœur, dont je me sens pâmeri,
NINON | MR Taisez-vous ; — J'ai promis ? de ne pas vous aimer. SILVIO
Flora seule a tout fait par une maladresse. ni Les billets d’hier soir portaient la même adresse $. |
4. Pümer est employé comme -L’amour-propre piqué ne intransitil : Cf. CORNEILLE, Le Nora pas A LS Cid, IV, 5: ‘Sire, on pâme de joie | l'amour.
‘ainsi que de tristesse. Voltaire | 3. Silvio ne dit pas la vérité ; $
prétendait à tort qu’on ne peut il rarrange son affaire comme, dire que : se pâmer. il peut, €t Ninon est trop fine
Le
sœurs penchait son cœur.
sur la curiosité de lesprit. La ‘vanité chez elle ne gagne pas le
mettre en frais dé vocabulaire,
C'est en les envoyant que je me suis trompé ;
Le nom de votre sœur sous ma plume est tombé.
Le vôtre de si près, comme vous, lui ressemble.
La main n’est pas bien sûre, hélas ! quand le cœur tremble, Et je tremblais ! ; — je suis un enfant comme vous.
NINON
De quoi pouvaient servir ces deux lettres pareilles ? ! Je vous écouterais de toutes mes oreilles,.
Si vous ne mentiez pas avec ces mots si doux $. k \ }
SILVIO Je vous aime, Ninon, je vous aime à genoux, | NINON On relit un billet, monsieur, quand on l'envoie #,
Quand on le recopie, on jette le brouillon 5.
Ce n’est pas malaisé de bien écrire un nom.
Mais comment voulez-vous, Silvio, que je vous croie ? Vous ne répondez rien.
SILVIO
Je vous aime, Ninoné.
NINON Lorsqu'on n’est pas coupable, on sait bien se défendre 7.
Quand vous chantiez hier de cette voix si tendre,
Vous saviez bien mon nom, je l’ai bien entendu. Et ce baiser du pare que ma sœur a reçu, Aviez-vous oublié d'y mettre aussi l’adrésse ?
Regardez donc, monsieur, quelle scélératesse ! ‘4 * »
pour sy laisser prendre. Mais | Le Misanthrope à Célimène, IV, elle est trop généreuse, et trop | 3:«Vous me trompez sansdoute heureuse d’être aimée, pour avec des mots si doux. » être bien exigeante. 4. C’est le bon sens même,— et 4. Impossible de mentir avec | ce sont les habitudes soigneu- plus de gentillesse. Et d’ailleurs ses et prudentes d’une petite ce mensonge est une demi-vé- | fille consciencieuse. rité: Silvio ne savait pas bien 5. Précaution à laquelle Ninon encore vers laquelle des deux | n'aurait pas manqué. 6. Ge simple mot est plus habile que tous les discours.
Silvio s’embrouillerait dans les * finesses, — et trop d’ingéniosité ‘| à mentir le rendrait déplaisant.
«| Il sait qu’aimer est la grande absolution., | 7. Et plus encorelorsqu’on est coupable. Silvio, au fond de luimême, sent qu’il n’est pas cou | pable, puisqu'il aime, et Ninon va en convenir, ,
2. Ninon est bien curieuse de savoir le fin mot de l'intrigue ; mais l’âme va prendre le dessus
cœur.
. 3: Comme Musset, sans se
et en mélant la familiarité spirituelle et la tendresse, arrive à dire des choses délicates ! Cf.
Chanter sous mon balcon en embrassant ma sœur!! -
| SILVIO ; Je vous aime, Ninon, comme voilà mon cœur.
Vos yeux sont de cristal ?, — vos lèvres sont vermeilles Comme ce ciel-de pourpre autour de l'occident. Je vous trompais hier, vous m'’aimiez cependant 3, NINON | Que voulez-vous qu’on dise à des raisons pareilles # ? SILVIO
Votre taille flexible est comme un palmier vert® ;
Vos cheveux sont légers comme la cendre fine
Qui voltige au soleil autour d’un feu d'hiver.
Ils frémissent au vent comme la balsamine ;
Sur votre front d'ivoire ils courent en glissant, Comme une huile craintive au bord d’un lac d'argent 6. Vos yeux sont transparents comme l’ambre fluide
Au bord du Niémen 7; — leur regard est limpide
1. On sent déjà bien, à ce dépit enjoué, que la blessure d’'amour-propre n'est plus très vive, et que Ninon est prête à pardonner.
2. De cristal, par la transparence, la limpidité ; cf. Le cristal d’une fontaine.
3. Argument triomphant, bien que Silvio l'avance en tremblant. Ninon ne sera pas froissée de cette assurance : elle se souvient qu’il est beaucoup plus doux d’aimer que de tenir rancune.
4. Aussi elle quitte tout à fait le ton disputeur. La scène va devenir purement 1yrique.