Don Paez, v. p
NOTICÉ BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRATRE
Nous voici loin de Werther. Ici, amour est une passion « sans bon goût, sans ordre, sans politesse », C’est une fureur, c'est une rage. Les dépits de l’amour dédaigné ou trahi ne s’exhalent plus en métaphysique: ils injurient, ils tuent, à moins que la ten‘ dresse et l’orgueil blessés ne se donnent la comédie juvénile du stoicisme, en vain: ils seront repris au leurre d’amour; ils mont pas la froideur qui soutient les défis, et, de leur vengeance délaissée, nul-autant qu'eux ne souffrira.
Ce jeune poète a pour vocation les souffrances du cœur. Il ne peut garder aucun masque; il sent trop bien le prix de son cœur, « L'amour, a-t-il lu dans Schiller, c’est le trésor que je veux don- . ner ou enfouir à jamais, tel que ce marchand qui, dédaignant tout
lor du Rialto et se raillant des rois, jeta sa perle dans la mer, plutôt que de la vendre moins qu’elle ne valait. » Seulement, l'amour peut se tromper, s'offrir à l’indigne qui le gaspillera, Alors l'amour est voisin de la mort. Don Paez, trompé par Juana, tue son rival, la tue et se tue. La Camargo est une Hermione vénitienne ; tandis que Rafaël prend l’amour comme un badinage, « un loisir magnifique et commode », et se sauve d'aimer comme du pire des risques, elle affronte l’amour, elle se jetle en lui tout entière, elle livre son âme à toutes les douleurs. Quand’elle s'aperçoit qu’elle est seule, elle ne se tourne pas lâchement vers l'oubli : pour se venger de l’ingrat, elle le fait poignarder par un soupirant, qu’elle renvoie, une fois le coup fait, en l’insultant. L'amour est fatal : le vieux comte Onorio Luigi surprend sa jeune femme, «si fraîche épanouie, — si tranquille et si pure », aux bras d’un galant de son âge ; il le provoque, il est tué, — et les deux amants s’enfuient, elle toujours tranquille, inconsciente de sa perfidie, « tendre fleur » qu'a déracinée le vent de la passion, et qui ne s’en croit pas moins innocente, — Jui déjà troublé, non par le remords, mais parce qu’il est selon la nature de l’homme de soupçonner et de douter, comme il est selon celle de la femme de ne-rien craindre et des ’abandonner, aussi longtemps qu’elle suit le penchant de son cœur.
- Il y avait enfin, en ce volume, de la gaieté, de la fantaisie, un brin de folie. Mardoche, qui contient de quoi faire brûler son auteur en des temps moins cléments, est un chef-d'œuvre d’irré- . vérence spirituelle, sans nulle âcreté, plus près des Contes de La Fontaine que de Voltaire, leste, conquérant, la fleur du dandysme. Il n’est point d'autre affaire que d'aimer, l’inconstance est le piquant de l’amour, le plus sage est celui qui déraisonne de
parti-pris : voilà quelques propositions qui résument à peu près
le sens de ce récit divagant, extravagant et d’un charme très français, s’il est vrai que le dandysme ne soit guëre que le nom he de la rouerie,
.99 ä ALFRED DE MUSSET
Mais ce décousu, qui rappelait alors Laurence Sterne et le Don - Juan de Byron, cette décision de légèreté, chez un homme qui * s'amuse de vivre, et parle du suicide comme de Ia chose la moins “grave du monde, ces allusions à l'ennui, jetées à travers le recueil, la dolente impatience de cette âme froissée, qui implorait une marquise andalouse, pour qu'elle voulût bien lui verser, -« comme un ruisseau dans un torrent, sa blanche pensée », — pour tout dire, cette nuance de byronisme infuse dans les Contes .Standalisa certains critiques, et fit même hurler au plagiat. Elo-s ges et blâmes, Musset mit le tout dans « sa poche de derrière » et continua.
Le Saule vint ensuite. Tiburce, le mystérieux corrupténr, plus - semblable au Manfred de Byron qu’au Lovelace de Richardson, c’est encore un aspect de Musset. Il est seul et pauyre. « L’invincible Pensée a du seuil de son âme — chassé le doux sommeil »: du tourment de son intelligence, il n’est rien dit de plus. Il aime les arts, la poésie surtout, que le poète appelle, ici pour la première. fois, sa consolatrice. Est-il usé par la passion? A-t-il vécu ? Doit-il ‘expier un crime caché ? Non. Ce byronien spéculatif ne connaît qu’une passion, « la plus terrible », l'amour, l'aspiration à Pamour =. parfait. Il ne méprise pas la vie; il l'attend, et il exigera qu’elle réalise son idéal. « La science de l’homme est le mépris sans doute, répétera Musset dans les Væœux stériles, —c’est un droit de = vieillard qui ne-m’est pas donné. » — D'ailleurs, l'aventure de Tiburce et de Georgina Smollen, morte dans un couvent pour l'avoir aimé, est contée sans suite, par fragments ; c'est déjà le ù ; ton et la manière de Rolla : une série de moments dramatiques, x alternant avec des méditations lyriques. — Enfin Alfred de Musset est déjà un maître de la mélodie verbale. Le Saule contient. quelques-uns des plus beaux vers qu’on ait jamais écrits sur la musique ; et la rêverie amoureuse, fondue dans l’adoration de la nature en ce qu’elle a de plus vague et de plus vaporeux, ou exaltée jusqu’à la sensation du « torrent divin » qui circule parmi Fa les êtres, y devient elle-même un chant, le plus nuageux, et pour- No tant le plus nettement dessiné qu’on eût écouté depuis Lamartine,
Le chanteur s'était souvenu d'Ossian!; il y a sympathie entre son < âme et la poésie celtique, où la tendresse et la douleur confon-
dués produisent des harmonies si pénétrantes. Le désespoir et la
s 4 pitié sont les deux voix du Saule.
Les Vœux stériles firent croire que Musset se brouillait avec le DT Cénacle romantique ; et les classiques espérèrent une conversion. ue Is y lisaient des plaintes sur la décadence de Fart. A la vérité, presque au même instant?, le poète disait son fait au parti des
1 V: 62 2, V. article du re 6 lin 1831 PRES in sur Les. Pensées de Jean-Paul.
leur, par le rêve et par l'esprit.
: x Le & 3 NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE 23
classiques, aux gens de goût, hommes difficiles, que scandalise, dans l’œuvre d’un Jean-Paul, la rencontre de l’exquis et du trivial, aux « distillateurs sublimes... guindés, guédés, bridés, confortables pédants, qui lurent posément la Ballade à la Lunel ». Mais, tandis qu’en janvier 4830 il n'aimait pas Racine encore, en 1831,
Shakespeare et Racine se réconciliaient sur sa table, et il deman-
dait pardon à la France d’avoir offensé son harmonieux langage. Sa fièvre de Croissance littéraire était bien passée.
-Son âme restait malade. En ces années-là, Musset lisait beaucoup : Goethe, Byron, Shakespeare, Schiller, Hoffmann, Jean-Paul, et les philosophes allemands, ettôut ce qui lui tombait sous la main, pêle-mêle ; tout ce qui nourrissait l’avidité de son imagination, tout ce qui excitait son intelligence était bien venu.
. Il avait l'esprit aussi prompt qu'il était inquiet ; il faisait où
croyait faire très vite le tour des problèmes troublants.Très intuitif, avec l’horreur de tout ce qui procède lentement, son attitude naturelle était le scepticisme. Puisqu’aucune philosophie n’est apte à donner d'emblée Ja certitude et le bonheur, les systèmes ne sont qu'un délire pédantesque. Ce-scepticisme, dans une si jeune tête, avait beaucoup d’excuses en un temps où les idées pullulaient
sous des formes agressives. Un peu plus tard, il se rendit compte
qu’il avait l'esprit à la fois vide et gonflé.
Tout en menant joyeuse vie, des amours malheureuses, une trahison l'avaient persuadé qu’il était à jamais blessé, que la vie n’est qu'une atroce duperie, et qu'il n’en pouvait plus attendre que d’ignobles bonheurs. Son désir n'avait d’égal que son dégoût
d’avoir vécu. Le Spectacle dans un Fauteuil, paru après un échec théâtral? dont il avait bravement pris son parti (Musset n'avait
pas de vanité d'auteur), fit voir en même temps ce qu'il y avait en lui de capacité de souffrir, et de dons pour échapper à la dou-
Le Spectacle dans un Fauteuil.
Littérature encore ! Il y én a beaucoup dans La Coupe et les Lèvres. Frank est un orgueilleux byronien; il ne peut vivre dans la communauté humaine, il ne croit qu’en lui, veut puiser de lui seul toute sa force. Il lui faut des aventures brutales et splendides, pour y vérifier à la fois sa puissance et le néant de tout. La société
n’est que débauche, ‘ingratitude et vilenie. Pourtant, il existe au-
monde une chose délicieuse et d’un prix infini : c’est la pureté
, > 3 Nuit vénilienne, représentée 1. Les secrètes Pensées de Rafaël., —- 2.24 : L » Yep
Ne A Ballade à la HAE P. Le complète,
à l’'Odéon le 1°" décembre 1830 ; chute
2% LE ALFRED DE MUSSET ire RENAN E
d’une jeune fille, Frank, après avoir connu toutes les grandeurs et toutes les déceptions, revivrait par l’amour de Déidamia ; mais elle meurt, sans lui rendre son premier baiser. Il n’est plus de bonheur pour celui qui à sondé l’infamie humaine f.
Cependant, il en est un pour Musset. Il se demande À quoi révent les jeunes filles ; leur rêve est la plus exquise des réalités, Assurément, c’est dans un pays de fantaisie qu’on voit un père donner des leçons d’audace à l’'amoureux timide, qui n’ose avouer son amour. Sile vieux duc Laerte, voulant marier ses filles, n’organisait un simulacre d'enlèvement, jamais Silvio n'aurait été son gendre. Son
amour silencieux n’aurait pas plu. C’est que les jeunes filles sont romanesques. Elles veulent être adorées, et elles ne croient pas
que l’adoration puisse aller avec le train banal des choses ; «l'idéal entre par la fenêtre ». Innocentes, elles sont curieuses ; incapables de rouerie, elles né le sont pas d’intrigue ; elles veulent être émues, elles tremblent de crainte et de désir à l’idée d’une aventure, et, si peu qu’elles s’y soient laissé engager, elles pensent que ce n’est pas trop du couvent pour expier. L’alliance d’un esprit malicieux et d’un cœur ingénu, voilà ce qui charme Musset,
Ce négateur était donc une espèce de croyant. Bien que sa prétention fût d’être un blasé, et que son intelligence mît beaucoup de soin à désoler son cœur, il gardait une belle réserve
- d'espérance : le plus candide des corrupteurs. Il pleurait en riant,
comme cette mélancolique chanson du don Juan de Mozart, qui couvre de langueur la prestesse joyeuse et perfide de son accompagnement. Le don Juan dont il parle aux dernières strophes de Namouna?, c’est celui d'Hoffmann ; c’est plus encore Musset luimême, — non plus Lara ou Frank, âmes hautaines et roidies dans leur dédain, mais l’enfant gâté de la fortune, comblé d’amitiés, rayonnant de génie, qui porte en son cœur un foyer dévorant,
et qui, au-delà des épreuves déchirantes, où resteront «sa gloire et sa beauté », poursuivra la fiancée idéale.
En 1832, tous les éléments du caractère moral de Musset sont donnés Lu son œuvre. Il apparaît, à vingt-deux ans, comme doué d’un instinct de moralité vivace, avec une volonté désorientée. La connaissance du mal, précoce et profonde, l’a révolté; il en a eu l’âme ravagée, mais non amortie. Il résiste au mal, tout en lâchant la bête, de toutes ses forces. Il ne consent pas à la
. logique négatrice du vice. II croit en la bonté essentielle. Eprou-
vant que l'absence des affirmations religieuses laisse l’âme désem-
parée et vide, il est affamé de vie spirituelle, et captif des convoi- - tises sensuelles. Il rêverait, mais en vain, que l’esprit divorçât
d'avec les sens ; qu'il n’aimât la beaute que pour son harmonie, pour la lueur Fes dont elle enveloppe, comme une Nenes
1, V, pe 152. rs | 2. V. p. 167 et saq. à
rente albâtre, la vie tremblante: Le mensonge lui fait horreur, et l'hypocrisie : il aimerait mieux le cynisme. Surtout, il a, de son rs destin, un sentiment aigu et obsédant. Voilà pourquoi il se jette “544 So. dans la vie à corps perdu; il traite la prudence de sottise, parce 3 qu’elle méconnaît le rôle, prépondérant de l’irrationnel dans le monde!. Notre destin est plus fort que notre caractère. L’être que nous nous sommes donné par réflexion et volonté peut nous manquer brusquement ; un pouvoir mystérieux suscite en nous des énergies, ou insinue des faiblesses déconcertantes. C’est par cette idée, du moins, que Musset traduit la dépendance où il est de ses impressions. Même la méditation, chez lui, est impulsive. Pour obliger son destin à se montrer, il s’acharne à connaître le fond, et le bas-fond, de tout ; il s’est fait une philosophie de l'excès. Changeant à plaisir, bizarre, épicurien aujourd’hui, et demain savourant la mortifiante et studieuse pauvreté, il cherche à tâtons ce destin dont il veut forcer le secret. Il lui faut du par- - -. fait, ou mourir : la sagesse n’est point si emphatique. Enfin il se croit, il se sait bon, d’une inaltérable bonté. Plus mûr, il en ‘doutera. Mais, à vingt-deux ans, il pense, comme Rousseau à soixante, qu’il est de ces natures élues,:en qui nul égarement, nulle frénésie ne peuvent détruire Ja certitude de leur élection. I scrute la débauche, avec lespoir d’y ressentir un jour le sur- À saut de la honte salutaire. Et c’est encore au destin qu'il veut ra faire honte ; c’est lui qu’il objurgue de considérer quelle faute ce ee serait de laisser périr cet être de prédilection : Pâme d’un poëte, vpE Décidément, il n’est pas en train de se convertir, ME:
Les comédies de 1833: — Rolla.
Encore l’année suivante, il pensait à bien autre chose. C’est alors qu’il découvre et fixe la forme, très neuve, de ses comédies, Là encôre, il met son âme, il fait dialoguer ses deux natures : dualité voluptüeuse, trop favorable à de plaisants débats et à de gracieuses tristesses pour qu’il fût bien pressé d’en guérir. André a del Sarto, c’étaient deux thèmes également chers à Musset : La mélancolie de l’art en décadence, la force fatale de l’amour, qui, d’un ami probe, fait un traître, Mais Les Caprices de Marianne, … c’est une confession. Déjà, dans: La Coupe et les Lèvres, au clas- - Sique monologue où l’on voit un héros analyser le conflit de ses sentiments, Musset avait substitué le dialogue lyrique: la voix 5 qui parle en rêve à Frank le révolté, c'est sa propre conscience, Us.
1. « Qu'on en pense ce qu’on vou- que la raison de l’homme ne saurait Ë dra, il y a de tels hasards dans la vie s'expliquer. » = ; FC
fci, Musset va plus loin dans le dédoublement moral: et il devait aller plus loin, parce que son génie n’est pas seulement celui du symbolisme, mais celui du drame. Le conflit de sa vie ‘intérieure va-se traduire par une double création : Coelio, ou l'aspiration à la pureté, — Octave, ou le désenchantement. Cette création satisfait son instinct de dramaturge et manifeste, en lexagérant à peine, le sentiment qu'a Musset d’être double. Il est halluciné par lui-même; et si forte est sa conscience de Vantagonisme intime, que, voulant le décrire, peut-être pour s’en délivrer, il devait naturellement créer, au lieu d’un être hésitant et partagé, deux êtres qui prennent la yie par les deux extrêmes, et qui s'aiment pourtant d’une amitié fraternelle. (
Cette amitié achève le sens du drame. Octave, joyeux ‘et désespéré, déçu de l'idéal et dévot de ses plaisirs, délicats ou grossiers, Octave, qui a pour article de foi que toute joie est bonne - où se puise l’oubli de la condition humaine, et que le prix de Pivresse ne dépend pas de la qualité de ce qui la donne, Octave aime Coelio le rêveur, l'amant de l'idéal, qui croit à l'âme, à Punique amour, à l'être adoré « fait pour lui, devant vivre pour luii », — poète épris de sa souffrance, et qui «‘en suce l'éternel aliment dans tout ce qui l’entoure, comme une abeille son miel dans tous les buissons d’un jardin. » Et notez que cela est dit par Octave: nul ne parle de Coelio;pas même Coelio, aussi bien que lui: « Moi seul au monde je l’ai connu... Pour moi seul cette vie silencieuse n’a point été un mystère.... Coelio était la bonne partie de moi-même. » Et Marianne? La capricieuse! C’est Octave qu’elle aimait, audacieux et blasé; c’est lui qu'en Musset les femmes trouvent séduisant. Aucune n’a pu entendre encore Coelio : « Ma langue ne sert point mon cœur, et je mourrai sans m'être fait : comprendre, comme un muet dans une prison. »
Fantasio, où il y a du Shakespeare, du Marivaux, du Jean-Paul et de l’'Hoffmann, c'est encore lui, et son rêve, indigne qu’il est d’un virginal amour, d’être au moins l’artisan caché d’un bonheur virginal : Fantasio, jouvenceau qui se croit un vieillard, « le mois de mai sur les joues, le mois de janvier dans le cœur:» L'univers est pour lui une plaisanterie manquée;tout est fané; et il se sent seul, comme l’est tout le monde : « Si je pouvais seulement sortir de ma peau pendant une heure ou deux!...» C'est tout un monde que chacun, porte en luil un-monde ignoré qui naît et qui meurt en silence. Fantasio est las même d’être léger. Il lui faudrait une aventure, qui fût une action. Plus d'amour, plus de croyance; pas de métier. La Providence, qui
1. Expressions prises dans Ze Roman | renverrons souvent. Des fragments de par lettres, projet qui date sans doute cette œuvre abandonnée se retrouvent du début de 1833, et auquel. nous dans beaucoup d'œuvres achevéees.
ave
CEA ON etes MER OÙ Pr SRE 17 A 4 > ASE CREUSE
NE ' Le
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE aime/les fous, va faire que Fantasio, improvisé bouffon de cour, sorte, par l’action la plus folle, de sa solitude. Le pire scandale de l’üunivers n'est-il pas que les niais et les vaniteux puissent : tourmenter les gens d'esprit et les bons cœurs? Tel doit être le privilège du prince de Mantoue; il est en passe d’épousér la déli- . Cieuse Elsbeth, princesse de Bavière, romanesque elle aussi, comme les filles du bon duc Läerte, et naguère introduite au *. - monde étrange de la rêverie par feu Saint-Jean, bouffon breveté, - Fantasio se fera bouùffon à son tour pour dire la vérité, puisque seuls les fous sont reçus à la dire. Il fera au prince de Mantoue, ce grotesque, des farces pendables; il l’obligera à se montrer dans : F le complet appareil de son ridicule. Elsbeth est sauvée, et Fantasio pardonné va se cacher dans les bluets où elle Pavait trouvé. Chimérique pays, où. celui qui n’a plus de cœur à vivre pour lui 3 pèut déranger avec tant d’à-propos les mauvais coups du sort, et remettre l'innocence sur le chemin de sa vocation. La substance de tout cela était dans certain Roman par lettres 1, que Musset abandonna : et il fit bien; ne nous en souvenons que pour ne pas nous figurer son travail comme une improvisation ?. Il est rare qu’un vrai artiste trouve du premier coup la forme de 2 ses œuvres; les plus personnelles sont les plus élaborées; il faut. se chercher pour se rencontrer. Combien, d’ailleurs, le drame ; - donnait plus de charme à ces pensées, que la forme t ’aditionnel:e et fatiguée du roman épistolaire! Et quelle adresse à fondre, dans le dialogue scénique, ces débats légers, pénétrants et rapides sur des questions d'amour, des problèmes sentimentaux, des mora- EE lités touchant à la métaphysique3.-Personne n'avait si joliment hs parlé, au théâtre, des choses de l'âme. Marivaux « fait deux lieues |. -sur une feuille de parquet », il aurait « inventé la divisibilité de + . lJ’âme à l'infini ». Musset ne subtilise jamais. II enchante l'esprit, | et il atteint l’âme. Pour les personnages qu'il a créés selon son cœur, vivre n’est pas une distraction, où il ne faudrait que du goût; il y va d’une souffrance infinie, ou d’un bonheur fragile “et charmant. Réfléchir, c’est préserver en soi le délicat instinct du . bonheur, c’est tenir son âme en éveil.
. La-même année, Musset écrivit Rolla. On passe quelquefois sur $ ce poème en l'appelant un exercice de rhétorique : «Le dévergondage, voilà sa poétique », disait du poèle un journaliste, peu de temps avant que ne parût Æolla ; et il ne dut pas changer d’avisle . lendemain. Mais à cette rhétorique et à ce dévergondage, il se mêle un exquis regret de l'amour, une ferveur douloureuse et tendre, qui émouvait un penseur comme Taine. L'amour est un S
BV ID 281.2: ; 3. l'antasio, II, 1: Les Caprices de è PR 9 Ci La Nuit de Mat pate, ml, Loan, ILE x:
4, Débats, 28 juillet 1833,
28 ee ALFRED DE MUSSET
don parfait, il est une immolation. Celui qui donne et reçoit
l'amour participe un instant à l'absolu. Ainsi l'amour peut aussi être rédempteur. La tristesse lui est essentielle. Il naît d’uneillu-
sion, mais cette illusion est ce qu’il y a de plus profond dans
l’âme. Sur le visage d'Eva, A. de Vigny contemple un « pur sou-rire amoureux et souffrant », et l'énigme de la nature cesse de” jépouvanter. Rolla, résolu à se tuer, respire la triste fleur de son
amour qui va mourir, et sa mort en garde une douceur chaste,
qui l'absout 1.
La crise.
Déja Musset avait rencontré George Sand.-1Ils s’aimèrent. Flle était pour lui, d'abord, l’auteur d’Zndiana et de Lélia. Le 24 juin 1833, avant Rolla, il lui adressait des vers sur la frêle Indiana :
O George! n'est-ce pas la pâle fiancée Dont l'ange du désir est l’immortel amant ?
M’est-ce pas l’Idéal, cette amour insensée
- Qui sur tous les amours plane éternellement ?
Malheur à qui « veut boire l'idéal dans la réalité ! » C’est toute l’histoire de leurs lamentables et cruelles amours. Il faut essayer de la raconter, en la dépouillant de tout ce qui l’enlaidit sans la rendre plus humaine, et comme l'épreuve d'où naquirent des œuvres d’une profonde beauté.
Laissons dire à G. Sand par où l’intéressa et la séAtot A. de Musset. Elle avait connu de près des cœurs gâtés d’amertume, auxquels l'ironie tenait lieu de bonheur ; elle rencontrait un jeune homme beau et plein d'âme, amer aussi et prodiguant sa vie comme pour l’éteindre, mais superbe de force et de juvénile espé-. rance. Elle vit en lui un ange qu'il fallait arrêter sur l’abîme dé
sa déchéance, un autre Byron à sauver. Héroïque aventure ! elle
sentit ce qu’elle y risquait. D'abord, elle demeurà un peu loin, puis elle osa : « Quel amour de.la destruction brüûlait doné en toi, devait-elle lui dire l’année suivante ?, quelle haïne avais-tu contre le ciel, pour dédaigner ainsi ses dons les plus magnifiques ? Est-ce que la haute destinée te faisait peur ?.. Au milieu des fougueux plaisirs où tu cherchais vainement ton refuge, l'esprit mystérieux vint te réclamer et te saisir. -Il fallait que tu fusses poêté, tu l'as été en dépit de toi-même... et ta voix, qui s’élevait pour blasphémer, entonna, malgré toi, des chants d'amour et d’enthousiasme. » Musset, d’ailleurs, aidait G. Sand à se le représenter ainsi : « Plaignez ma triste nature qui s’est habituée à vivre dans un
i # = . x L LE
LV p.199:7; . [ 2. Lettres d’un voyageur.
F1G. 4. — Le grand amour de Musset : George Sand. Portrait par Calamatta (B.N.E.)
Ce délicieux portrait de George Sand, par Calamatta, est bien
celui du bousingot qui se promenait avec Musset, au clair de lune, dans les bois de Franchard. (Cf. p. 331-332.)
FiG. 5. — Le palais Mocenigo, à Venise. (B.N.E.) D'après Engelbrecht.
C’est au palais Mocenigo, à Venise, que Byron avait vécu, et que George Sand aurait voulu demeurer avec Musset.
cs NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
cercucii scellé... Voilà un mur de prison, disiez-vous hier, tout.
viendrait s’y briser. Oui, George, voilà un mur; vous n'avez oublié qu’une chose, c’est ce qu’il y a derrière : un prisonnier. » La bonne George voulut délivrer le prisonnier,
Et ce qui le séduisit en elle, ce furent, sans doute, ses yeux d’Isis, le prestige de son talent, lintuition de son expérience supérieure (elle avait six ans de plus que lui), et tout ce qui symbolisait pour Musset la vie, fière et tourmentée, d'une femme libre : «Je regardais l’autre soir cette table où nous ‘avons lu ensemble Gætz de Berlichingen!; je me souvenais du moment où j'ai posé le livre sur la table, après le dernier cri du héros mourant: « Liberté, liberté! » >
Ils partirent ensemble pour l’Italie2. Voyage célèbre et lamentable! Il ne s'agissait de rien moins que de réaliser, au pays des -orangers, l'idéal amour romantique. Ils virent Gênes, « bien belle avec ses maisons peintes, ses jardins verts en espalier et les Apennins derrière elle », Florence, que Musset trouva triste : « Comment souffrir ces fenêtres grillées, et cette affreuse couleur brune dont les maisons sont toutes salies? » Ils arrivèrent à Venise, fatigués lun et l’autre :
Venise, Ô perfide cité, À qui le ciel donna la fatale beauté!
Je respirai cet air dont l’âme est amollie, Et dont ton souflle impur empesta lPItalie! £
“It avait dit cela dans Portia. Et, dix ans plus tard:
Linceul d’or sur des ossements!
Ci-gît Venise. - ;
Là mon pauvre cœur est resté.
Lord Byron avait demeuré au premier étage de l’un des palais Mocenigo:; ces bons pèlerins de la désespérance poétique essayèrent de le louer; mais le soleil n’y venait jamais, et c’était l'hiver. Ils restèrent donc à l’hôtel Danieli, quai dés Esclavons, à l'entrée du Grand Canal. Musset, qui aurait voulu un milieu moins vulgaire, ne rencontrait partout « que désert, ou une misère épouvantable », Une langueur malsaine flottait sous le ciel vénitien. En passant sur le pelit canal qui -baignait les murs de la maison où le peintre Léopold Robert*, seul et inconnu, terminait son Départ pour la pêche, Musset plaignait l'artiste reclus et malade d’ennui qu’il n’osait pas aller voir. Lui-même, au lieu de
l'état continu d'inspiration qu’ilavait imaginé, se trouvait dans une
1. Le drame de Goethe. 2! 3. V. Stances à la Malibran, p. 286, 2, En décembre 1833, le 12-ou le 13. | n.2, 5
endormis : « Le souvenir des turpitudes qu'il avait contemplées,
Es
disposition nerveuse, railleuse, taquine. Sur la grève déserte du Lido, le vin sucré d'Orient fut amer à ses lèvres. Il s’enivrait de musique au théâtre de la Fenice, il flânait le long des palais, sur les marchés, dans les salles de jeu: il perdait, et G. Sand le grondait. Cependant, positive jusque dans la folie, elle continuait à « barbouiller des rames de papier » pour recevoir de-:Buloz, le directeur de la nourricière Revue des Deux-Mondes, ce fâcheux et. bienheureux argent dont les amants, même à Venise, ne se peuvent passer. Lui s’en irritait; il Paurait voulue moins prompte à passer de l’extase à la produêtion littéraire. Ce tour de force
perpétuel, cette mise en coupe réglée des sentiments les plus.
‘spontanés en venaient à l’exaspérer. Il eut des mots méchants,
fit des scèncs. Sa déception rendit leur violence à tous les venips
du scepticisme, que le charme de l'amour avait quelque temps
vint empoisonner de doutes cruels ét d’amères pensées les pures jouissances de son âme encore craintive et méfiante2». Les fantômes de sa tyrannique mémoire le hantaient. Enfin, il tomba très malade. Dans le délire de la fièvre, «courant, comme Hamlet, sur les traces d'un être invisible, il croyait sentir le froid du cercueil et criait : « Tirez--moi, tirez-moi de cette terre humide! » Sa jeunesse et les soins de G. Sand l’arrachèrent à la mort. 2
Mais G. Sand était lasse de lui ; et quand il fut convalescent,un autre l’avait consolée: d’être méconnue. C’est le cher, le dévoué
- docteur Pagello, la plus belle âme et l’un des plus beaux garçons
de Venise ! George était devenue le frère de Musset, — et Pagello. son grand ami. Telle fut l'absurde gageure ; tous les trois se croyaient en plein sublime. Musset en était à parler de Pagello comme Octave, naguère, avait parlé de Coelio.
Il revint seul en France. Pour la première fois, « les spectres éternels des Alpes3 » se levèrent devant lui —, « dans leur force et dans leur calme ». Il crut entendre ce que lui disaient ces géants. I1 était plein de bonne volonté pour soutenir la convention qu’ils avaient passée à trois. Jamais homme ne s’infligea plus naïvement le martyre des sentiments artificiels. Il était fixé que Musset aimerait George. d'un amour filial, ou fraternel : c’est tantôt l’un, tantôt l’autre, ou les deux à la fois. Il a été son bourreau; en récompense, elle l’a transformé : «Sois fière, mon grand et brave George, tu as fait un homme d’un enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie repose-toi, pardonne-moi4! » Il érige'en dogme l'impeccabilité de George : « Quand tous mes soupçons seräiént vrais, en
1. V. Nuit de Décembre, p.308, n. 3. - 4. Rapprocher ce passage de la Correspondance, de La Confession, NV, 1 :
5 « O ma bonne et brave maitresse, tu * 8. Correspondance. as fait ur homme d'un’enfant. »