‹ Morceaux choisisChapitre 15 sur 439 · G. SAND, Lettres d’un vouageur · texte numérisé non relu

G. SAND, Lettres d’un vouageur

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quoi me trompais-tu ? Et quel est donc le-lâche misérable qui : .- appelle perfide la femme qui l'estime assez pour l’avertir que son Là heure est venue ! » ta . Maïs ce ne fut pas long. D’abord, même de loin, elle le reprit. \ - On imagine l’effet que devaient produire sur lui ces Lettres d’un Voyageur, qu’il lisait avant de les transmettre à Buloz: « Quand __ je t’eus déposé à terre, disait George Sand, quand je me retrouvai * seule dans cette gondole noire comme un cercueil, je Sentis que 2 mon âme s’en allait à toi.» Elle regrette maintenant la nuit affreuse "+ où elle tenait dans sa main la main froide de Musset mourant, Et lui, reSsaisi par sa vieille existence de libertin, quand il se retrouvait seul, une lettre d’elle sous les yeux, il pleurait. La débauche lui donnait une nausée si violente qu’il avait « peur de lui-même. » Sa souffrance était au paroxysme. Il la traitait comme sacrée; il ne voulait pas avoir souffert en vain : «Ce que j’ai dans Jâme ne mourra pas sans en être sorti.» Voilà le mot du poète. «Nous avons souffert ce que les autres ne souffrent pas. » Voilà le : sceau d'aristocratie. «J'avais une si misérable vanité! j'étais habitué : depuis si longtemps à porter autour de moi tant de voiles bizarres! à en ôter une partie avec l’un, une partie avec l’autre! Je n’ai compris que je pouvais aimer, que lorsque j'ai vu que jé pouvais mourir, » Voilà le témoignage, emphatique, d’affranchissement, Musset dirait « de résurrection spirituelle. » Il est « lavé par le feu céleste qui a failli le consumer. » Et il ne trouve pas d’expression assez grandiose pour traduire des sentiments où il y à | tant denfantillege. :

Nr y a autre chose pourtant... C’est alors que Musset voulut à toute force s'expliquer à lui-même, comprendre ce qui lui arrivait, trouver le sens de son caractère et de sa destinée ! : de là vont naître Lorenzaccio, les Nuits, la Confession d’un enfant du siècle. Dire « je souffre », exprimer sa douleur par un équivalent littéraire qui la rende sensible aux autres, c’est l'instinct du poète ; À mais justifier sa douleur, et la dépasser, suivre la voie de régénération qu’elle vous montre, c’est l’aspiration de la conscience. Alfred de Musset, faible de volonté, est une conscience vivace et généreuse.

s Sa candeur, sa bonne foi dans l'épreuve, on les reconnaît à ces __ lectures de la Bible, de Saint Augustin, qu’il paraît alors multiplier. Il y a là des trésors qu’il découvre. s'approche de ceux qui sont les maîtres des âmes. Werther et la Nouvelle Héloïse, qu’il relit aussi, ne lui suffisent plus. Autrefois, impatient de justice, il s’était cabré devant ces mots de l’Ecclésiaste : «Tout est réservé

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1. À G: Sand, juin 1834 : « Quand poussière, mais je ne me rendais compnous étions ensemble, je laissais ma te de rien de ce qui se passait en : stupide jeunesse tomber lentement en moi... »

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Confession ne pâlit pas auprès de Volupté de Sainte-Beuve 3.

pour l’avenir et demeure incertain, parce que tout arrive égale-

ment au juste et à l’injuste, au pur et à Pimpurl. » Aujourd’hui, il aime à se rappeler ces « simples paroles » de Saint Augustin, racontant sa trouble jeunesse : « Tout ce qu’il y avait de bien en cela, supposé qu'il pût y en avoir quelqu'un, c’est que ces faux plaisirs étaient des semences de douleurs et d’amertumes qui me fatiguaient à n’en pouvoir plus. » Sans doute, c’est <e passage qu’il venait de lire, le jour où il écrivait : « Il n’en faut pas douter,

George, il y a des révélations. Saïnt Augustin est, à mes yeux, l’homme le plus vrai qui ait existé. » :

Quant à lui, malgré sa touchante volonté d’être ER il demeurait jusqu'aux yeux dans le faux. Jusque dans la Bible, il retrouve

G. Sand. Il se croit résolu à ne plus temporiser, à vivre de la vie

nouvelle, mais toujours, et c'est ici que Péquivoque est manifeste, sous l'égide de George Sand, annonciatrice de l'Evangile d'amour: « Sais-tu, lui disait-il, les paroles de Ruth 4 Noémi dans la Bible ?

Je ne puis te dire autre chose : « Laissez-moi vivre de votre vie;

le pays où vous irez sera ma patrie, vos parents séront mes parents ; là où vous mourrez, je mourrai, et dans la terre qui vous recevra, là je serai enseveli. » Hélas ! à l'ombre légère du saule, les cendres de Musset ne doivent pas se mêler à celles dé Lélia.

Elle revint, et Pagello avec elle ! A Paris, le grotesque du trio éclatait. Pagello s’en alla. G.Sand et Musset essayèrent de revivre leur. amour, Ils se déchirèrent. 11 y eut rupture, reprise, éternelle séparation : € Sans voir ét sans parler, toucher la main d’un fou qui part demain?T>» Les bons offices de quelques amis, de Sainte-

Beuve. surtout, pitoyable et curieux, abrégèrent un peu leur

détresse, en brusquant la fin.

La maladie du soupçon fut le fléau de leur amour. Muséet n’en pouvait guérir : George Sand avait trop de passé, sans parler du présent. Elle n’était pas Lisbeth ou Ninon. Seule lexquise ignorance aurait pu faire ce miracle, d’éveiller l’âme du poëte à oubli du mal. A. de Musset, cependant, a écrit sa Confession de telle sorte qu’elle est tout d’abord une action de galant homme : à la

lire, impossible d’entrevoir que G. Sand ait jamais eu le plus léger .

‘tort. Elle est de plus un acte de contrition, dans un poème en

prose et un roman psychologique d’une valeur très rare, malgré la déclamation, et telle que, même pour lacuité de l'analyse, Ha

La mode était aux confessions, et le mal de lépoque avait

1. Confessions, I, € : QE toi aussi I ne partit pas. C'est G. Sand qui

tu doutes, livre de l'espérance !» | s'enfuit, le 6 mars.

Are MORTE FR O\ D un due (CERRERMERE 5. Volupté est de 1834, La ou. « Senza veder,e senza parlar, toccar la : ÊTES sion de 1836, mano d’un pazzo che parte domani. »

déjà son nom 1. En se disant l'Enfant du Siècle, Musset voulait moins atténuer la responsabilité de ses fautes qu’en offrir le témoignage, et l’'édifiant repentir, à ses frères d’infortune. Le poète de Rolla se retrouve dans Octave ? de la Confession. Victime de Vanarchie morale et inteMectuelle de sa génération, il est surpris de tant souffrir, et il veut souffrir : « H descend jusqu’au fond de son cœur pour le sentir se tordre et se serrer: » D’autres, dès la première atteinte, se distraient de leur douleur; Octave est attentif à la sienne; il ne sait pas la contenir, la limiter, elle le prend tout entier, elle ruine sa croyance en toutes les valeurs. La Confession de Musset, celle d’une âme qui s’est fanée au hasard, sans nul point fixe, c’est déjà le procès fait à l'Education Sentimentale. — Ayant souffert, Octave, suivant une loi désolante, fera souffrir. Brigitte est absolument digne d'amour : il la tortu- “rera par sa jalousie. Pour nous, sachant de Musset ce que nous en avons vu, Octave nous intéresse surtout le jour où il découvre sa propre malfaisance : « Moi, faire le mal! moi à qui ma conscience, au milieu de mes fureurs mêmes, disait pourtant que, j'étais bon!...Mon propre visage, que j’äpercevais dans la glace, me regardait avec étonnement... Etait-ce lui, qu'autrefois, à quinze ans, parmi les bois et les prairies, j'avais vu dans les claires fontaines où je me penchais avec un cœur pur comme le cristal de leurs eaux?... Et tu ne te crois pas coupable ? me demandai-je avec horreur, O apprenti corrompu d'hier ! parce que tu pleures, tu te crois innocent ?... »

On devine ici la conscience qui va mûrir, qui ne s’absoudra plus de fautes très positives par une rêverie repentante. Ce n’est peut-être à personne de dire si, dans l'aventure de Venise, le plus coupable avait été George Sand ou Musset. Ce qui est sûr, c’est qu’il fit pour se juger un grand effort.

Déjà, il avait écrit Lorenzaccio3, qui pourrait bien être le meilleur drame romantique, reconstitution Arès intelligente, et -non pas seulement par le dehors, de la politique et des âmes florentines au xvi° siècle. Devenu liseur de Chroniques, il demeurait le poète des Væœux stériles. Lorenzaccio pose le problème qui l’a tant préoccupé, ou du moins ému si souvent: celui des rapports de la pensée avec l’action. Parmi ses conspirateurs, il y. a les idéalistes, hommes de pure spéculation, — et les hommes du fait. Ainsi le drame éveillait dans l'esprit des contemporains des résonances que d’aucuns trouvèrent dangereuses. [1 y a avait là

- 1. Les Maladies du Siècle, d’Ed. des personnages des Caprices de Ma- - Alletz (cf. p. 438, n. 2) sont de 1835. TiANNeer ë

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de quoi faire applaudir les Républicains 1. Combien de spectateurs

auraient compris alors qüe, par la bouche de Lorenzo, Musset encore avait parlé? On songeait bien au prince de Danemark,

Hamlet, passionné d'action et défaillant au moment d'agir : seul initié à l’horrible secret, depuis trop longtemps Hamlet imagine sa vengeance; le dégoût de l’ignominie humaine ronge et dissout sa volonté, Il fera-pourtant ce qu’il s’est prescrit, il le fera en un spasme d'énergie, délirant d'horreur et de pitié pour lui-même et pour ceux qu'il châtie. De même, Lorenzaccio s’est donné une tâche héroïque : délivrer sa patrie de la tyrannie qui la souille. Mais, pour tuer le tyran, il faut mentir, se donner l’air d’un ruffian ; être l’éner vé, le bas favori que le tyran cajole et méprise, et qui, brusquement, fera de lui justice par le meurtre. Rôle trop bien joué : la comédie a corrompu lPacteur; et l’impureté tue dans les âmes toute conviction forte. Lorenzaccio, idéaliste te gangrené par le vice et le doute, a pour l'humanité un absolu mê] mépris, qui lui dénonce l’action comme inefficace et absurde; et fl se méprise lui-même. L'homme n’est pas maitre de sa corruption; c’est elle qui le domine. Tel est le sens de l’œuvre : «Je veux, disait Musset quelques années plus tôt?, je veux tout apprendre par expérience, et non par oui-dire.. .ÆJe sens en moi deux

hommes, lun qui agit, l’autre qui regarde. Si le premier fait-une,

sottise, le second en profitera. » Dédoublement illusoire : il pouvait s’y complaire en écrivant les Caprices de Marianne, Mainte-

nant, il a senti que le mal ne se laisse pas traiter comme une

expérience; que l'esprit, avec sa « curiosité impie», ne lui fait pas sa part; «et quand bien même cela serait vrai, se dit-il dans la Con-

fession, quand il serait vrai qu’une part de ton âme n’appartiendra :

jamais au mal, que ferais-ti de l’autre qui lui appartiendra ? » Le drame et le roman sont bien faits de la même argiles. Tandis

qu'il songeait à écrire l’autobiographie déguisée qu’est la Gonfes-

sion, déjà il modelait à sa ressemblance intime la figure HARRee du Bruins florentin. Il était deux fois créateur. += <°

Il l'était encore d’une autre manière dans On ne badine pas avec l'amour 4. C’est encore son chagrin, travesti et transposé en un pays de fantaisie, mais où les choses ne s’arrangent plus aussi bien qu’en celui d'Elsbeth. Maître Blazius, ivrogne et docte,

1. V. l’article d'H. Fortoul, Revue des Deux-Mondes, 1* septembre 1834 :

Les marchands de Florence « se laïssent escamoter la république à peu près aussi imprudemment qu'on l’a fait en

-ces temps derniers ». Fortoul a loué Musset d’avoir compris Clés désirs plébéiens qui nous enflamment. »

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