ANDRÉ DEL SARTO
Drame en trois actes
Analyse!
[Ce drame a paru dans la Revue des Deux Mondes du rer avril 1833 ; il a été joué devant un public ironique, au Théâtre-Français, le 21 novembre 1848, et, avec grand succès, à l’Odéon, le 21 octobre 1850 : Musset avait remanié sa pièce (unité de lieu observée, deux actes au lieu de trois, coupures très larges pour précipiter le dénouement : toutes retouches d’ailleurs regrettables ?). ae
Le poète, qui adorait les artistes de la Renaissance Florentine, avait trouvé son sujet dans les Nofices, rédigées par Lavallée, qui accompagnaient les gravures de La Galerie du Musée Napoléon, publiée par Filhol. C’est uh dés livres qu'il feuilletait sans cesse. |
Avec l'ambition d’en tirer un drame shakespearien, il a réuséi à faire un mélodrame où il y a de très belles parties. Les personnages sont tous des impulsifs : ils ont bien des idées qui pourraient tenir en échec la passion ; ils se le figurent du moins, et ils appellent à leur aide ces conceptions émouvantes et fortes, l'honneur, le respect de l’amitié, la noblesse du renoncement et du pardon ; mais la violence de l’amour brise ces digues fragiles et ravage la vie de trois êtres.
Lucretia del Fede est la femme d'André del Sarto. Cordiani, l'élève chéri d'André, aime Lucretia et il en est aimé. Pourtant il n’est ni libertin ni athée : « Tous les reproches imaginables, je me les suis adressés, et cependant je sttis heureux. Le remords, la vengeance hideuse, la triste et muette douleur, tous
1. On trouvera divers passages rer de rien @: 350, n, 2), Rolla. DEP RES Le pets 0. LE a (p. 19, n, 1). V. aussi p. 196-7. n.1,etc.— Certains fragments du : di Roman par lettres (35 D. écrites L'on ANAnAteS dans Pédi-. . au début de 1833, et publiées en ?
dernier lieu par M. Allem dans 3. V., sur ce qu'il ajoute aux le recueil des Œuvres complé- | données de ce livre, Lafoscade, mentaires, au Mercure de France) | Le Théâtre d’A. de Musset, p.193 ont passé dans André del Sarto, | sqq.: c’est notamment l’amour , comme ilenest passé dans Fan- | de Cordiani pour Lucrèce et tasio (p. 204, n. 1), Il ne faut ju- | l’'empoisonnement d'André.
ces spectres terribles sont venus se présenter au seuil de ma porte: aucun n’a pu rester debout devant l’amour de Lutrèce. »
André découvre cet amour ; il le découvre au moment où
tout l’accable : il a dissipé, pour satisfaire aux fantaisies de sa
femme, l’argent que le roi de France lui avait envoyé ; il a man-
-qué à sa conscience d’artiste ; il survit au siècle de Michel-Anve q 2 8
et voit de jour en jour tout s’écrouler autour de lui. Mais auprès de cet être « exposé au mépris, aux Soucis dévorants », il y avait, tant qu’il a cru en Lucrèce, « un autre André... libre et joyeux.
- comme un oiseau du ciel, l'ange d'André », l'âme de ce corps D ; P
sans vie qui s’agite au milieu des hommes : Cordiani l’a tué, Il n’en tirera pas vengeance. Que seulement Cordiani s'éloigne.
Cordiani a promis, de bonne foi, Mais il ne peut partir : « Pâles statues, promenades chéries, sombres allées, comment
voulez-vous que je parte ? Ne sais-tu pas, toi, nuit profonde, .
que je ne puis partir ?...» On le retrouve caché auprès de la chambre de Lucretia, Duel (la nuït, pendant que l’orage tonne) : Cordiani est blessé. André se jette sur lui : « Tu es blessé, mon ami? » Où ira-t-il maintenant ? L’horreur de la vengeance le saisit, il jette son épée sanglante dans la rosée. Cordiani n’a été que légèrement blessé. Il est réfugié chez la mère de Lucretia. André qui rôde autour de la maison, et qui regarde à la fenêtre, le voit passer « tout couvert de sang, appuyé sur le bras de Lucrèce ! » — «Sortons, je les’ tuerais, tous deux de ma main. » Rentré chez lui, il trouve envoyé du. roi de France, confesse ses dissipations, s’humilie ‘dans ‘une
sorte de délire désespéré où l’on sent encore la fierté de l’homme
qui a conscience d’avoir été écrasé par de trop grands chagrins.
‘Et tout à coup : «C’est singulier, je n’ai jamais éprouvé celà
HI ma semblé qu’un coup me frappait. Tout se détache de moi. Il m'a semblé que Lucrèce partait » Hallucination ? Seconde vue plutôt. Un domestique apporte la nouvelle que Lucrèce est partie, avec Cordiani. André exprime alors ses dernières volontés : qu’on les rejoignexet qu’on leur dise : « Pourquoi fuyez-vous si vite ? La veuve d'André del Sarto peut épouser Cordiani. » Il saisit une coupe : «À la mort des arts en Italie !... C’est un cordial puissant. Approche-le de tes lèvres, dit-il à son élève Lionel, et tu seras guéri, quel que soit le mal dont tu souffres. » Il meurt : c'était du poison. : ù
Une dernière scène, très brève, montre Lucrèce et Cordiani en fuite, recevant le message d'André, sur lequel se clôt la pièce.] ie ANS
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Fic. 25. — Derniers moments d'André del Sarto. (B.N.E.)
D'après Jean Gigoux.
L'œuvre expliquée
[Cette comédie a paru dans la Kevue des Deux Mondes le 15 mai 1833, et elle a été jouée pour la première fois au Théâtre- Français le 14 juin 1851, avec des changements et des additions. En particulier, Musset avait ajouté une scène entre Octave et Cœlio, où il avait placé quelques mots du poëte Leopardi,
- pour lequel il avait une profonde admiration (Cf. Après une lec-
ture, p.486): « Lorsque le cœur éprouve sincèrement üun profond sentiment d'amour, il éprouve aussi comme une fatigue et une langueur qui lui font désirer de mourir. »
Musset écrivit ces deux actes, d’après son frère, en six semaines, « avec un entrain juvénile, sans aucun plan ; la logique naturelle des sentiments en tenait lieu. » Il n'avait qu’à regarder en lui-même po créer Octave et Cœlio, le railleur insouciant et gai, et le rêveur tendre et tinude. Dans les extraits qui suivent, on ne verra pas la figure charmante d’Hermia, la mère de Cœlio ; il a mis beaucoup du caractère de sa propre mère en cette mère confidente, qui veut être pour somfils « une vieille sœur, incapablé peut-être de soulager ses ennuis, mais non de les partager » (cf. la fin de Les deux Maitresses). Quant à Marianne, dit Paul de Musset, lorsque je lui demandai où il l'avait vue, il me répondit: « Nulle part et partout; ce n’est point une femme, c’est la femme. »]
- [Marianne est une jeune et jolie Napolitaine, mariée au juge Claudio, laid, jaloux, d’une jalousie basse et cruelle, que les flatteries goguenardes de son valet et acolyte, Tibia, ne sont pas faites pour endormir. Ils sortent; entrent Cœlio et Octave, l’un mélancolique, l’autre follement gai; ils devisent de leur humeur, comme Protée et Valentin dans Les. deux Gentilshommes de Vérone, de Shakespeare?. Cœlio confie à Octave l’amour qui trouble sa vie entière: « O mon ami, tu ignoreras toujours ce que c’est qu’aimer comme moil... Quel charme j’éprouve, au lever de la lune, à conduire sous ces petits arbres, au fond de cette
4. V. l'édition critique de G. | suivantes, Michaud, et l’édition Lemerre, 2. Rapprochementindiquépar . notes et variantes, p, 436 et Lafoscade, op. cit., p. 73,