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; MARIANNE
Ne serait-elle point heureuse, Octave, la femme qui t'ai-
merait ? : , OCTAVE
Je ne sais point aimer; Cœlio seul le savait. La ae que renferme cette tombe est tout ce que j'ai aimé sur la terre, tout ce que j'aimerai. Lui seul savait verser dans une autre âme toutes les sources de bonheur qui reposaient dans la sienne, Lui seul était capable d’un dévouement sans. bornes; lui seul eût consacré sa vie entière à la femme qu’il aimait, aussi facilement qu'il aurait bravé la mort pour elle. Je ne suis qu’un débauché sans cœur; je n’estime point les femmes ; l'amour que j'’inspire est comme celui que je ressens, l’ivresse passagère d’un songe. Je ne sais pas les secrets qu’il savait. Ma gaiété est comme le masque d’un histrion; mon cœur est plus vieux qu’elle, mes sens blasés n’en veulent plus. Je ne suis qu’un lâche; sa mort n’est point vengée.
MARIANNE
Comment aurait-elle pu l'être, à moins de risquer votre vie ? Claudio est trop vieux pour accepter un duel, et trop puissant dans cette ville pour rien craindre de vous.
OCTAVE
Cœlio m'aurait vengé si j'étais mort pour lui comme il est mort.pour moi. Ce tombeau m'appartient; c’est moi qu’ils ont étendu sous cette froide pierre; c’est pour moi, qu’ils avaient aiguisé leurs épées; c’est moi qu'ils ont tué. Adieu la gaieté de ma jeunesse, l’insouciante folie, la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve! Adieu les bruyants repas, les causeries du soir, les sérénades sous lés balcons dorés! Adieu Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur des torches, les Tongs soupers à l’ombre des forêts! Adieu l'amour et l'amitié! ma place est vide sur la terre.
\ MARIANNE
Mais non pas dans mon cœur, Octave. Pourquoi dis-tu : Adieu l’amour ?
OCTAVE
Je ne vous aime pas, Marianne; c'était Cœlio qui vous aimait!
ROLLA: (1833)
L'œuvre expliquée
[Ce poème parut le 15 août 1833 dans [a Revue des Deux
Mondes. D’après l’{ntermédiaire des Chercheurs et des Curieux (10 août 1874), l’histoire aurait un fond de vérité : un jeune ‘homme très riche avait fait serment, par bravade, de se ruiner en s'amusant, puis de se tuer; et il Pavait fait.
Rolla produisit une très forte impression; Musset en avait lu une partie chez. son ami À. Tattet; à Bury, devant Guttinguer, Antony Deschamps, Sainte-Beuve, qui l'avaient hautement loué. Aujourd'hui, on le juge durement, comme une déclamation ; personne n’a mieux dit l’espèce d’émdtion qu’il avait soulevée, qu'Em. Montéout dans son étude sur Musset (Revue des Deux - Mondes, 15 juin 1881): « Ce jour-là, il y eut quelqu'un en France qui fut poète dans la signification antique et sacrée du mot vates... C’est une véritable apocalypse que Musset a écrite dans Rolla, mais une apocalypse plus sombre encore que celle qui porte le nom de Jean, car aucune vision d’une Jérusalem nouvelle n’y apparaît pour relever l'espérance blessée à mort par le père du ciel ancien; et aucune voix d’en haut criant: Ecce nova facio omnia ! fe s’y fait entendre pour répondre aux appels désolés du poète. »] , | qu
Analyse et Extraits
[Le poëme.commence par/une invocation aux religions disparues, ou à celle qu'il croit en train de disparaitre.]
‘ Regrettez-vous? le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux ;
18 A. de Musset avait écrit viendra un jour pleurer sur son déjà un dialogue en vers très tombeau. Malgre des analogies
court, Rolla et le Grand Prêtre, | 1égères, il ne s’agit pas ici dé ce .
qui semble être un essai de jeu- | désenchantement profond où nesse. « Ge Rolla n'offre encore | tomberont plus tard le Frank qu'un rapport très lointain avee | de la Coupe et les Lèvres ou le le vrai Rolla. Le personnage | Rolla des Poésies. » (LAFOSCADE, est. ici représenté comme re- | Le Théâtre d'A. de Musset, ap- nonçant à la gloire des batailles | pendice V).
et ne connaissant plus que l’a- 2. Pour la nostalgie de l’anti-.
mour. Une femme qu’il a aimée | quité hellénique, cf. les Vœux
ALFRED DE MUSSET Fe FE
Où Vénus Astarté!, fille de l'onde amère, Q Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, | e Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ? Regrettez-vous le temps où les nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux, Et d’un éclat de rire agaçaient sur les rives
Les Faunes indolenis couchés dans les roseaux ?;
stériles, p. 118. C’est la belle époque de Périclès qu’il y regrettait ; — ici, c’est l’époque où l'imagination hellénique créait
ses dieux. Comparez, pour l’inspiration, le Dies irae de Leconte de Lisle (POËMES ANTI- QUES) ;
IL'est un jour, une heure, où dans le chemin rude, Courbé sous le fardeau des ans multipliés, L'Esprit humain s'arrête, et, pris de lassitude,
Se retourne pensif vers les jours oubliés.
Shore mess ess
De la hauteur des monts, berceanx des races pures,
Au murmure des flots, au bruit des dômes verts, Il écoute grandir, vierge encor de souillures, {
La jeune Humanité sur le jeune Univers.
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L'harmonieuse Hellas, vierge aux tresses dorées, À qui l'amour d'un monde a dressé des autels,
Gît, muette à jamais, au bord des mers sacrées, Sur les membres divins de ses blancs Immortels.
Où sont nos lyres d’or, d’hyacinthe fleuries,
Et l'hymne aux Dieux heureux et les vierges en chœur
Eleusis et Délos, les jeunes Théories, | ÿ Et les poèmes saints qui jaillissent du cœur ? ENS
4. Astarte est la grande déesse :sémitique. C’est d’Ascalon que son culte se répandit à Cythère, Chypre, Paphos et Idalie; dans ces sanctuaires s’est opérée la transformation d’où est sortie l'Aphrodite grecque, fille des flots (cf. la Vénus anädyomène).
Ce vers exaspérait Leconte de Lisle (v. LÉON BARRACAND, dans
la Reoue de Paris, 4x mars 1944,,
p. 200). « Astarté — professait de Lisle — n’a rien à faire avec l’onde amère. Astarté est. uné divinité phénicienne, une déesse sidérale symbolisant la planète Vénus ; elle est fille du ciel et non de la mér.» Voir encore, dans la Vénus de Milo (PoëMes ANTIQUES), l’antithése très méditée que Leconte de Lisle, comme pour confondre le naïf syncrétisme de Musset, institue en-
tre la pudique Vénus, muse aux lèvres éloquentes,et la molle Astarté,aprèslesavoir toutes deux soigneusement distinguées de Kythérée et d’Aphrodite.
2. Les nymphes ondoyant au soleil symbolisent l’eau vive des sources. La difficulté de l'expression consiste ici à évoquer en même temps la réalité
immédiatement perçue (l’eau
courante parmi les fleurs des eaux) et l’image que l'instinct de création poétique substitue à cette réalité. Cette difficulté a été souvent résolue par Ovide, avec esprit, dans ‘ses Métamorphoses. — L’art de l’expression est beaucoup plus poussé que chez Musset dans ces vers de Leconte de Lisle (Poèmes antiques, La Source) :
Et la blanche Naïs dans la source sacrée Mollemgnt ferme ses beaux yeux ;
VE a ER 1 + PR
ROLLA
Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse l’; Où, du nord au midi, sur la création \
” Hercule promenait l’éternelle justice?,
Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion;
Où les Sylvains 4 moqueurs, dans l'écorce des chênes, Avec les rameaux verts se balançaient au vent,
Et siflaient dans l’écho la chanson du passant ;
Où tout était divin, jusqu'aux douleurs humaines ;
TEA ; Elle songe, endormie ; un rire harmonieux Flotte sur sa bouche pourprée,
Nul œil étincelant d’un amoureux désir N'a vu sous ces voiles limpides 4 La Nymphe au corps de neige, aux longs cheveux fluides, Sur le sable argenté dormir, ;
Maïs l’Aigipan lascif, sur le prochain rameau, Entr'ouvre la feuillée épaisse
Et voit, tout enlacé d'une humide caresse, Ce corps souple briller sous l’eau.