RE AD
ROLLA
Jaime! — voilà le mot que la nature entière
Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit! Sombre et dernier soupir que poussera la terre Quand elle tombéra dans l’éternelle nuit !
Oh!. vous le murmurez dans vos sphères sacrées, Etoiles du matin, ce mot triste et charmant! !
1. C’est une idée fort ancienne : « Aucuns disent et tiennent, disait en 1542 le Sophologe d'Amour, que plusieurs étoiles
sont au ciel mutuellement a-,
moureuses l’une de l’autre. », Les anciens, en particulier les Stoïciens, considéraient les astres comme des êtres vivants, qui doivent subsister jusqu'à l'embrasement universel (ekpurôsis). Manilius dit dans ses Astronomiques (II, traduction Pingré, 1786) : & Dieu, donnant des lois aux mondes, inspira diverses affections aux signes célestes ; il assortit entre eux les yeux de ceux-ci, les oreilles de ceux-là; il en unit d’autres par les liens d’une étroite ami-
tié : de manière que ces signes
pussent en voir, en écouter d’autres, aimer les uns, faire aux autres une guerre éternelle; que quelques-uns mêmes fussent tellement satisfaits de leur état, qu'ils n’eussent inclination que pour eux seuls, qu’ils se portassent une affection exclusive... » D'autre part, dans plusieurs cosmogonies anciennes, l'amour, le désir (Eros chez les Grecs) est considéré comme l'âme des choses, la force motrice de l’univers. Des réminiscences de ces conceptions, se combinant avec la notion de la gravitation universelle (établie par Newton), et nuancées de sentimentalisme à la Jean-Paul Richter, expliquent assez comment Musset a pu écrire ces
- admirables vers. :
Il a plusieurs fois repris cette
‘ image, Confession... (1836), vers
afin
: « Cette, grande loi d’attraction qui suspend le monde
‘à sa place, l’use et le ronge
dans un désir sans fin; chaque planète charrie ses misères en gémissant sur son essieu ; elles
s'appellent d’un-bout du ciel à
l’autre, et, inquiètes du repos,
cherchent qui s'arrêtera la pre-
mièére... Elles souffrent, elles
brülent.… Tout marche au son
de la musique céleste sur des
sentiers impitoyables et pour.
toujours... » — /} ne faut jurer de rien (1836), LIT, 4 : « La main qui suspend [les mondes] dans l’espace n’a écrit qu’un mot en lettres de feu. Ils vivent parce qu’ils se cherchent,et les soleils tomberaient en poussière si l’un d’entre eux cessait d'aimer » — Le Roman par lettres (1833)
« Songez-vous que, parmi cette poussière de mondes, il n’y en ait (sic) pas un qui ne sache sa route, qui n'ait reçu sa mission avec sa vie et qui ne doive
mourir en la suivant... En vertu
de quelle force ont-ils commencé à se mouvoir, ces mondes
-qui ne s’arréteront jamais ? —
Par l’éternelle pensée, — Par l'éternel amour. (Ce passage est reproduit dans «{lne faut jurer de rien», avant les lignes que je viens d’en citer. Puis, viennent ces mots, qui rappellent de très près le texte de Rolla) : La plus faible d’entre les étoiles s’est élancée vers l’astre qu’elle adore comme son bien-aimé ; mais une autre l’aimait elle-même, et, l'univers s’est mis en voyage.— Ah ! toute la vie est la | — Oui, toute4a vie, depuis l'océan qui se soulève sous les baisers de Diane (WVecoton expliquait la marée par attraction lunaire), jusqu’au scarabée qui s'endort jaloux dans une fleur chérie! Oui, la même pensée est partout ; que croyez-vous que diraient les antilopes et les herbes marines, les forêts et les pierres s1 elles avaient une voix ? Elles
‘ont l’amour dans le cœur et ne
peuvent l’exprimer. Que dis-
Ne
(rue
ALFRED DE
‘MUSSET
La plus faible de vous; quand Dieu vous a créées, A voulu traverser les plaines éthérées, ,
Pour chercher le soleil, son immortel amant.
Elle s’est élancée au sein des nuits profondes. Mais une autre l’aimait elle-même; — et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament. ;
Jacque était immobile, et regardait Marie.
Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie
D’étrange dans ses traits, de grand, de déjà vul.
Il se sentait frémir d’un frisson inconnu ?,
N’était-ce pas sa sœur #, cette/prostituée ?
Les murs de cette chambre obscure et délabrée- N’étaient-ils pas aussi faits pour l’ensevelir ? | an
Ne la sentait-il pas souffrir de sa torture,
Et saigner des douleurs dont il allait mourir ?
« Oui, dans cette chétive{ et douce créature,
La Résignation marche à pas languissants. Sa souffrance est ma sœur, —- oui, voilà la statue
je 2... » (V. la suite de ce texte p. 196, n. 1: « Croyez-vous... »)
Voyez ce que devient cette image chez Sully Prudhomme, en particulier dans les Solitudes, La Voie lactée : & Aux étoiles j'ai dit un soir : — Vous ne araissez pas heureuses. — Vos ueurs dans l'infini noir — Ont des tendresses douloureuses...
— Et l’'intime ardeur de ses flammes — Expire aux cieux indifférents. »
Pour comprendre combien l'expression peut, à elle seule, renouveler ce thème d’une inépuisable poésie, voir encore Le-
conte de Lisle, DERNIERS Poë-
. Mes, Le parfum. d’Aphrodite :
... Par toi, la mer. soupire én cares- [sant ses rives,
Les astres clairs, épars au fond des
[nuits pensives,
Attirés par l'effluve embaumé de tes à [yeux,
S'enlacent, déroulant leur cours har- [monieux. .….
4, Est-ce une allusion aux idées de métempsychose dont tant de romantiques furent épris : Lamennais, Pierre Leroux, George , Sand,qui devait bâtir sur cette
. Frank de la
. croyance (émpruntée par elle :
aux doctrines occultes de la Rose-Croix, où l'avait jetée P.
Leroux) ses romans de Consuelo et de La Princesse de Rudoistadt ?
Jacque aurait connu Marie dans une existence antérieure.
2. Ce frisson serait un avertissement obscur de sa destinée, une intuition fuyante.