ACTE II
La princesse confie sa peine à sa gouvernante, une vraie nourtice de Shakespeare. Elle sait que le prince de Mantoue est « horrible et idiot, » Ah ! si son cher bouffon était là ! Réveuse qu’elle est ! « Tandis qu'il me parlait, il me passait devant les yeux des tableaux délicieux ; sa parole donnait la vie comme par enchantement aux choses les plus étranges. » Saint-Jean n’est plus; mais Fantasio erre dans le jardin. ] à
AU AT ELSBETH, seule.
Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces bosquets. Est-ce le fantôme de mon pauvre bouffon que j'aperçois . dans ces bluets, assis sur la prairie? Répondez-moi; qui êtes-vous ? que faites-vous là à cueillir ces fleurs?
Elle s'avance vers un tèrtre.
FANTASIO, assis, vélu en bouffon, avec une bosse et une perruque.
Je suis un brave cuëéilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos beaux yeux!
ELSBETH
Que signifie cet accoutrement? qui êtes-vous pour venir parodier sous cette large perruque un homme que j'ai aimé? Etes-vous écolier en bouffonneries ?
FANTASIO
Plaise à Votre Altesse $sérénissime, je suis le nouveau
bouffon du roi; le mâäjordome m'a reçu favorablement; je
4. M. Lafoscade (Le Théälre de Musset, p. 89, sqq.) à montré ce que Musset doit à Shakespeare ici On trouve chez le poète anglais beaucoup de ces
+ fous, qui mêlent à des plaisan-
teries saugrenues des senten- … ces profondes,ou qui émettent, sous une apparence cogasse, des idées pleines de bon sens : «Leur esprit, dit excellemment M. La- . foscade, est comme leur vêtement: leur casaque bariolée de taffetas changeant ressemble à une mosaique, leur âme est une
opale de toutes les couleurs, »
. PYorick dont parlé Hamlet, le bouffon d’Olivia dans Le
‘ Soir des Rois. Jacques le Misan:
thrope, dans Conune il vous plai-
bigarré.…., O noble fol! un digne fol! Oh!l'habit de fol est le seul
‘que l’on doive porter. ») D’ail-
leurs, Fantasio « apporte dans cette attitude extravagante et malicieuse une finesse, un tactet une sensibilité» que n’ont jamais les bouffons de Shakespeare,
- ra, Sécrie: « J’ai rencontré un.
fol dans la forêt, un fol en habit
suis présenté au valet de chambre; les marmitons me protèégent depuis hier au soir, et je cueille modestement des fleurs en attendant qu’il me vienne de l'esprit.
ELSBETH
Cela me parait douteux, que vous cueilliez jamais cette fleur-là.
| FANTASIO Are Pourquoi? l'esprit peut venir à un homme vieux, tout ‘comme à une jeune fille. Cela est si difficile quelquefois de distinguer un trait spirituel d’une grosse sottise! Beaucoup
parler, voilà Pimportant ; le plus mauvais tireur de pisto-
let peut attraper la mouche, s’il tire sept cent quatre-vingts coups à la minute, tout aussi bien que le plus habile homme qui n’en tire qu’un ou deux bien ajustés. Je ne
demande qu’à être nourri convenablement pour la gros.
seur de mon ventre, et je regarderai mon ombre au soleil pour voir si ma perruque pousse.
ELSBETH
En sorte que vous voilà revêtu des dépouilles de Saint- Jean? Vous avez raison de parler de votre ombre; tant
que vous aurez ce costume, elle lui ressemblera toujours,
je crois, plus que vous. k 5 à : FANTASIO
Je fais en ce moment une élégie qui décidera de mon sort
ELSBETH
En quelle façon?
ME FANTASIO
Elle prouvera clairement que je suis le premier homme
du monde, ou bien elle-ne vaudra rien du tout. Je suis en
train de bouleverser l'univers pour le mettre en acrostiche!; « F] \
1. Musset se moque des prétentions démesurées des’ faiseurs d’'épopées cosmogoniques (Cf. Dupont et Durand, 1838 :
« J’accouchai lentement d’un
oème effroyable, — La June et
e soleil se battaient dans mes :
vers ; — Vénus avec le Christ y dansait aux enfers. »), — de ce goût de l'énorme. qui poussait les poètes romantiques à la peinture des cataclysmes et des
‘spectacles apocalyptiques. Sa réflexion atteint par ricochet
le fameux songe de Jean-Paul,
Richter, qui frappa beaucoup
l’imagination de ses contemporains. (V. l’article de F. Bal- LENS DETEET sur ce sujet dans la Reoue Universitaire, 15 juillet 1909.) Peut-être avait-il lu la let-
tre 85 de l’Obermann, de Senan-
court (1804; réédition 1832), qui décrit un bouleversement: cosmique:«… L’'anneau de Saturne se détache, il glisse dans les cieux, il descend avec une rapidité sinistre, il va toucher la haute cime des neiges: et en même temps, elles sont agitées ét comme travaillées dans leurs bases, ellés s'élèvent, s’é-
FANTASIO at 209
- la lune, le soleil et les étoiles se battent pour entrer dans mes rimes, comme des écoliers à la porte d’un théâtre de mélodrames !. , ER ë
ELSBETH Pauvre homme! quel métier tu entreprends! faire de l’esprit à tant par heure! N’as-tu ni bras ni jambes, et ne ferais-tu pas mieux dé labourer la terre que ta propre cer-
“velle?? :. ture
R FANTASIO Pauvre petite! quel métier vous entreprenez! épouser un sot que vous n'avez jamais vu! — N’avez-vous ni cœur ni tête, et ne feriez-vous pas mieux de vendre vos robes que‘
voire corps?
‘ ELSBETH
Voilà qui est hardi, monsieur le nouveau venu!
FANTASIO
Comment appelez-vous cette fleur-là, s’il vous plait {?
branlent et roulent sans changer, comme les vagues énormes d’une mer que le tremblement
du globe entier soulèverait... »
Il se peut aussi qu’il songe au Dernier Homme, 4e Grainville, qui, au début du siècle, avait passé inaperçu, mais dont Creu-
zé de Lesser publiait, en 1831,
une imitation en vers. Enfin, il pense à beaucoup de tentatives bizarres et médiocres que ce n’est pas ici le lieu d’exhumer.
L’acrostiche est une pièce composée d'autant de vers qu’il y a de lettres dans un mot donné, chaque vers commençant par une lettre de ce mot, de manière qu’on puisse le lire verticalement.
acrostiches, sérait le fait d’un
Mascarille romantique; celui de Molière (Précieuses ridicules, Ed.
Crouzet, p. 45, n. 1) ne pensait qu'a mettre en madrigaux toute l’histoire romaine. |